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Le lepénisme est un nouveau boulangisme

Pauline Thompson, mis à jour le 16.01.2017 à 10 h 32

«Boulanger, tout comme Madame Le Pen du reste, a su, dès le début, attiser très habilement les multiples frustrations des Français.»

La une du Petit Parisien, le 11 octobre 1891, après la mort du général Boulanger.

La une du Petit Parisien, le 11 octobre 1891, après la mort du général Boulanger.

Le 30 septembre 1891, à Bruxelles, un homme à la belle prestance se suicide sur la tombe de sa maîtresse, morte de phtisie quelques semaines plus tôt. Comme chaque matin, il est venu déposer des roses rouges sur la pierre tombale où il a fait inscrire «À bientôt» en épitaphe. Mais ce 30 septembre, il demande à ses deux accompagnateurs de le laisser seul un moment. Il sort un revolver, le pose sur sa tempe droite et tire. Il s’effondre sur la tombe, une main en travers du corps, encore agité de spasmes.

Qui est cet homme? Un jeune fou romantique désireux de s’éteindre auprès de sa belle? Un homme las de la vie et de ses mystères? Non. Il s’agit d’un général français de 54 ans, le général Boulanger, le «Général Revanche». Il venait de faire trembler la République, avait manqué de la renverser avec un mouvement dont la nature politique aussi éphémère que mouvante allait nourrir l’extrême droite française: le boulangisme. À Paris, pourtant, sa mort ne provoque aucun remous. En guise d’épitaphe, Clémenceau propose, dans un trait d’humour pour le moins noir, d’inscrire: «Ci-gît le général Boulanger, qui mourut comme il vécut: en sous-lieutenant.»

Mais ses obsèques à Bruxelles, où il est exilé depuis 1889, rassemblent une foule de 150.000 personnes dont 10.000 Français venus par trains affrétés spécialement pour la cérémonie. L’ampleur de la manifestation doit beaucoup à la fin romanesque du général, amplement relatée dans les journaux. Mais des personnalités politiques françaises de tous bords se pressent à l’enterrement: radicaux, blanquistes, monarchistes, bonapartistes, nationalistes. L’ancien communard, Henri Rochefort, et le nationaliste et ancien président de la Ligue des patriotes, Paul Déroulède, mènent le cortège. Maurice Barrès fait également le déplacement ainsi que Francis Laur –figure de proue de l’antisémitisme en France à la fin du XIXe siècle. Tous deux marchent aux côtés de socialistes comme Georges Laguerre. 

La diversité politique des disciples ou amis du boulangisme illustre toute la complexité de ce mouvement. Un feu de paille sur les cendres duquel l’extrême droite française, et particulièrement le Front national de Marine Le Pen, continuent de puiser idées et stratégies de séduction. Le boulangisme n’a pas duré une décennie mais le Front national porte encore dans sa démarche, de nombreuses similitudes avec lui.

Ministre de la guerre, un sens inné de la démagogie et de la séduction

Georges Ernest Jean-Marie Boulanger est issu d’une famille modeste et connaît une ascension très rapide dans l’armée, fruit d’un alliage particulier de courage, d’opportunisme et de chance. Sorti sans grand honneur de Saint-Cyr en 1856, il est blessé à la poitrine lors de la campagne d’Italie en 1859 et décoré de la Légion d’honneur. De 1864 à 1870, une série de blessures lui valent de gravir rapidement les échelons. En 1871, il prend part à la répression de la Commune de Paris en tant que colonel mais, blessé à nouveau, il ne participe pas à la Semaine sanglante, une chance pour sa popularité future et son image de défenseur du peuple. En 1874, Boulanger soigne ses relations aussi bien avec le duc d’Aumale, fils de Louis-Philippe qu’avec Léon Gambetta. Il est nommé général en 1880, à seulement 43 ans, et devient le protégé des radicaux. En particulier de celui qui viendra le narguer sur sa tombe: Clémenceau.

Il commence donc sa carrière à gauche de l’échiquier politique, en Républicain convaincu, et entre au gouvernement en 1886 au poste de ministre de la Guerre. Dès son entrée en fonction, Boulanger manie avec brio son arme la plus affûtée: un sens inné de la démagogie et de la séduction. Ses principales actions ont consisté à épurer l’armée des officiers monarchistes –afin de bien mettre en valeur son zèle républicain– et à améliorer la vie quotidienne des soldats avec de nouvelles règles d’hygiène, des congés augmentés, l’autorisation de porter la barbe.

Boulanger crée également un service de presse de l’armée dédié à sa gloire. À ceci, il ajoute des visites très régulières dans les garnisons et crée la revue militaire du 14 juillet qui lui permet de se mettre en scène en chef des armées devant des Parisiens ébahis. Christian Delporte raconte ainsi la revue militaire de 1886 dans Une Histoire de la séduction politique:

«Indéniablement sa présence magnétise le peuple. Il le sait et il en joue, comme le 14 juillet 1886, lors de la revue militaire, de Longchamp aux Champs-Elysées, où, durant des heures, il parade à cheval, travaillant sa monture comme à l’exercice, changeant de cadence, galopant d’un corps de troupe à un autre, dans le seul but de s’exhiber. Il y réussit idéalement»

Tout cela lui assure une popularité sans précédent auprès des troupes et, au-delà, de la nation.

«L'or et le sang» de la France

Cette popularité détonne d’autant plus qu’elle est inversement proportionnelle à celle du reste de la classe politique. Depuis 1873, la France est embourbée dans une crise économique qui touche tous les pays industrialisés. L’essor du chemin de fer, puissant moteur de croissance, arrive à essoufflement. L’augmentation des salaires n’est pas corrélée à l’augmentation de la productivité ce qui entraîne une mauvaise répartition des richesses. L’agriculture européenne, pas assez moderne, subit de plein fouet la concurrence de l’agriculture américaine. Enfin, plusieurs pays d’Europe, dont la France, ont commencé à libéraliser le secteur bancaire dans les années 1870 et à encourager le développement des prêts hypothécaires et du crédit immobilier contribuant à créer une énorme bulle spéculative sur le marché immobilier –troublantes ressemblances avec la crise économique actuelle. Tout cela culmine en 1873 avec les krachs boursiers de Vienne et Berlin qui entraînent de nombreuses faillites bancaires et préfigurent des krachs boursiers similaires aux États-Unis, en Angleterre, puis en France en 1882.

Tous les ingrédients sont réunis pour que le peuple se tourne vers l’outsider qui va le sauver des élites corrompues. Boulanger en est l’incarnation.

 

Conséquence de ce marasme, la France connaît un profond malaise social. Le taux de chômage s’envole. Et la jeune IIIe République paraît débordée. Gouvernée au centre par les modérés –appelés «opportunistes» et menés entre autres par Jules Ferry–, la République n’a apporté aucune loi améliorant les conditions de vie des ouvriers depuis 1879 et l’interdiction du travail pour les enfants de moins de douze ans. De nombreuses grèves sont organisées et le régime parlementaire porteur de tant d’espérances devient aux yeux de nombre de Français une ploutocratie coupée des réalités. Dans ce contexte déjà tendu éclatent de nombreux scandales politico-financiers comme l’affaire Wilson, surnommée le «scandale des décorations», en 1887 qui entraîna la démission du Président de la République Jules Grévy.

Enfin, la défaite de 1870 face à la Prusse et l’annexion de l’Alsace-Lorraine par l’Empire allemand parachèvent cet agrégat de frustrations. Les Français ont soif de revanche mais les opportunistes, Jules Ferry en tête, sont eux entièrement tournés vers l’expansion coloniale. Ainsi, comme le résume l’historien Jean Garrigues dans Le Boulangisme, «on reproche à Jules Ferry de dilapider “l’or et le sang” de la France au-delà des mers, alors qu’il faudrait renforcer l’armée française contre l’ennemi allemand».

Le physique de l'emploi

La France traverse à la fois une crise économique, sociale, morale et une crise de confiance. Tous les ingrédients sont réunis pour que le peuple se tourne vers l’outsider qui va le sauver des élites corrompues, incapables de faire revenir la croissance et l’emploi. Boulanger en est l’incarnation, ce sauveur que la France attendait. Il est relativement jeune, a fière allure, il est beau et exerce un pouvoir magnétique sur les foules. Comme le décrit Christian Delporte dans Une Histoire de la séduction politique, «le visage harmonieux, la tenue impeccable, la noble démarche du ministre composent un personnage auquel il est tentant de s’identifier. On aime le général couvert de gloire sur les champs de bataille parce qu’on en est fier, d’autant plus fier qu’il correspond à une certaine idée de la perfection physique et de la grandeur nationale». 

«Le visage harmonieux, la tenue impeccable, la noble démarche du ministre composent un personnage auquel il est tentant de s’identifier. (..) Il correspond à une certaine idée de la perfection physique et de la grandeur nationale.»

Christian Delporte dans Une Histoire de la séduction politique.

Il se montre en serviteur de la patrie qui seul peut défendre l’ouvrier et le soldat, laver la honte de la France car il ne craint pas l’ennemi prussien. En 1888, lors des élections partielles du Nord, il rallie à sa cause un électorat traditionnellement conservateur en attisant les sentiments antiparlementaristes et nationalistes des électeurs:

«Vous êtes appelés à décider s’il est possible à une grande nation comme la nôtre d’accorder sa confiance à des hommes qui s’imaginent naïvement supprimer la guerre… Les derniers événements ont démontré jusqu’à l’évidence que la Chambre est devenue étrangère aux aspirations du pays. Celui-ci ne la comprend pas plus qu’elle n’est elle-même capable de le comprendre».

Une rhétorique que Marine Le Pen, et, avant elle, son père, usent depuis plusieurs décennies. Lors de son discours du 10 décembre 2015, elle déclarait ainsi à propos des élections régionales: «Dimanche notre peuple, ce peuple que les élites méprisent profondément et ignorent souverainement, ce peuple dont les gouvernants se revendiquent pour faire perdurer leurs privilèges exorbitants, le peuple de France a ébranlé l’oligarchie, ses certitudes, son indifférence, son arrogance».

Se présenter comme les sauveurs de la nation

Boulanger et Marine Le Pen parviennent ainsi tous deux à incarner cette figure très française du sauveur de la nation. S’il est une tradition politique dans laquelle s’inscrit le boulangisme, c’est celle du fantasme de l’homme providentiel. Jean Garrigues l’écrit: «Longue est la litanie de ces sauveurs, qui ont incarné, chacun à leur manière, l’aspiration du peuple français à confier leur destin au guide, à l’arbitre suprême, résurgence confuse du monarque de droit divin agrégé aux institutions de la République».

L'historien souligne cette «expression d’un inconscient collectif qui, en période de crise, sublime l’image du chef pour en faire un sauveur. Le phénomène boulangiste est une illustration parfaite de ce phénomène d’idolâtrie collective». Et comme l’explique Garrigues, Boulanger a très bien su, et d’une façon très novatrice, susciter admiration et ferveur autour de sa personne: 

«Foulards, épingles, paniers, pipes, liqueurs, savons à l’effigie du général sont ainsi distribués par des colporteurs dans toute la France. (…) C’est vraiment le début de la personnalisation, voire de la “starisation” dans la vie politique française.»

«C’est vraiment le début de la personnalisation, voire de la “starisation” dans la vie politique française.»

Jean Garrigues, historien.

Ce culte de la personnalité et du chef se retrouve actuellement dans la communication du Front national. Alain Duhamel expliquait d’ailleurs en 2013 dans un article publié dans Libération, qu’il a toujours fait partie intégrante du modus operandi de l’extrême droite française: «un culte de la personnalité méthodique (...) que Marine Le Pen (le Rassemblement bleu Marine) organise activement. (…) ce n’est pas un monopole de l’extrême droite mais c’est un préalable pour l’extrême droite.» 

... ou les sauveuses

Et force est de constater que l’on retrouve cette aspiration au guide de la nation chez beaucoup de votants de Marine Le Pen, convaincus qu’elle «fera enfin bouger les choses»  et «ramènera la grandeur de la France» –cruelle ironie du progrès que le sauveur fantasmé soit désormais une sauveuse mais que cette sauveuse soit Marine Le Pen.

Comme l’explique l’historienne Marjolaine Boutet: «Il y a cette tentation toujours très forte dans la vie politique française de l’homme providentiel et aujourd’hui de la femme providentielle, de quelqu’un qui va avoir toutes les solutions.» 

Il est d’ailleurs intéressant de noter que lors de son derniers discours du 1er mai, Marine Le Pen a fait appel aux femmes qui ont marqué l’histoire de France, de Jeanne d’Arc à Marie Curie en passant par Sainte Geneviève, Jeanne Hachette, Olympe de Gouges ou Camille Claudel dans une volonté claire de s’inscrire dans cette lignée de «femmes illustres» qui «à l’instar de Jeanne, (…) ont marqué le roman national de leur empreinte. Si la France s’est faite à coups d’épée, les femmes, elles aussi, ont pris leur part pour influer sur la destinée de notre nation. (…) la France est un des rares pays du monde où les grandes figures féminines partagent aussi évidemment avec les figures masculines, les pages de notre roman national.»

Boulanger a agité le drapeau de la Revanche avec la même légèreté et le même succès que Marine Le Pen brandit comme un étendard la sortie de l’Union européenne.

 

Boulanger, tout comme Madame Le Pen du reste, a su, dès le début, attiser très habilement les multiples frustrations des Français. Il a incarné, en politique extérieure, le «Général Revanche», qui amènera la victoire face aux Allemands, et en politique intérieure, «le syndic des mécontents» qui satisfera les demandes des frustrés de tous bords. Boulanger a agité le drapeau de la Revanche avec la même légèreté et le même succès que Marine Le Pen brandit comme un étendard la sortie de l’Union européenne. Ainsi selon l’historienne Marjolaine Boutet:

«Le grand discours de Boulanger était la guerre contre l’Allemagne, la revanche. Or dans les années 1880, la France n’a pas d’alliés, elle n’est absolument pas prête face à l’Allemagne de Bismarck. C’est totalement irréaliste. De la même façon, aujourd’hui, la sortie de l’Europe, comme solution à tous les problèmes économiques, c’est totalement irréaliste et dès qu’on réfléchit aux implications en terme de politique étrangère, on se rend compte que c’est extrêmement dangereux pour la place de la France.»

Etre écarté du pouvoir, l'une des recettes du succès

En 1887, Boulanger est écarté du pouvoir par les opportunistes inquiets tandis qu’il vient de connaître sa première percée électorale lors d’une élection partielle organisée dans la Seine. Grave erreur. Son éviction le renforce dans un rôle d’outsider antisystème, plébiscité par le peuple mais martyrisé par les puissants. C’est la recette d’un grand classique de l’extrême-droite, encore utilisée par le Front national à chaque élection présidentielle. Souvenez-vous de l’éternelle mise en scène de la «lutte» pour obtenir les 500 signatures d’élus nécessaires pour se présenter.

Les opportunistes ont donc ouvert au général la voie royale pour la naissance de son «syndic des mécontents», tout dévoué au culte et à l’ascension de ce nouveau sauveur.

Le boulangisme est «le premier exemple de mouvement antisystème».

Marjolaine Boutet, historienne.

Bien que le général ait commencé sa carrière en tant que ministre, le boulangisme, lorsqu’il se forme en tant que mouvement, devient, comme l’explique Marjolaine Boutet: «le premier exemple de mouvement antisystème», qui s’exprime à l’époque comme un «antiparlementarisme, un rejet de la démocratie et notamment un rejet de la politique modérée des opportunistes. Il y a deux éléments, cette critique interne du système qui est un discours populiste qui rassemble tous les déçus du système et une position de politique étrangère totalement irréaliste.»

Selon Gabriel Goodliffe, auteur du livre The Resurgence of the radical right in France from boulangisme to the Front national, le boulangisme forme la première incarnation française du national-populisme et «la matrice du national-populisme tel qu’il est arrivé en France.» Ce que l’on connaît aujourd’hui comme l’extrême droite française est ainsi selon lui, le fruit de «la synthèse entre ce national-populisme et l’Action française de Charles Maurras».

Un discours aussi fédérateur que flou

Mais le programme du boulangisme reste flou. La devise de Boulanger est «Dissolution-Révision-Constituante». Ce leitmotiv de campagne pour le moins vague lui permet d’agréger tous les votes protestataires. «C’est un discours qui séduit à la fois à droite et à gauche parce qu’on peut y mettre tout ce qu’on veut. Le programme du boulangisme veut tout et rien dire. Il proclame "à bas le système" mais on ne dit pas forcément ce qu’on va mettre derrière et c’est ce flou artistique qui permet à tous les déçus du régime en place de se coaliser», analyse Marjolaine Boutet.

En effet, il attire rapidement autour de lui des nationalistes, des monarchistes et des bonapartistes voulant renverser la République et voyant en lui leur dernier espoir. Mais il rallie aussi, à l’opposé de l’échiquier politique, des radicaux, des ex-communards comme Henri Rochefort et même certains blanquistes et guesdistes rêvant d’une révolution socialiste. Un grand écart qui confine à la schizophrénie. Comme le raconte Jean Garrigues dans Le Boulangisme, le 29 novembre 1887, c’est en sortant d’une réunion avec les radicaux qu’il s’entretient secrètement avec le baron de Mackau, président de l’Union des droites et proche du comte de Paris afin de chercher une alliance avec les monarchistes. A celui-ci, il n’hésite pas à déclarer: «Je sens et je comprends les choses comme vous et je serai prêt, les circonstances aidant, à faire le nécessaire».

S’il est un thème commun qui met tout le monde d’accord –et son pouvoir rassembleur était déjà visible chez les boulangistes– c’est l’anti-mondialisation, le refus de l’ouverture au monde.

 

Bien que Marine Le Pen ait professionnalisé son parti et lui ait apporté une plus grande cohérence, des tensions similaires existent entre un Florian Philippot aux prises de position interventionnistes, ouvertement homosexuel, ancien partisan de Chevènement, admirateur de De Gaulle, d’ailleurs taxé de «socialo-gaulliste» par Jean-Marie Le Pen et une Marion Maréchal-Le Pen très proche des milieux catholiques traditionalistes et résolument contre l’interventionnisme étatique. Comme le relève Gabriel Goodliffe, «chez Marine Le Pen il y a une inflexion beaucoup plus sociale que chez Marion Maréchal-Le Pen. Marion Maréchal-Le Pen parle à un Front national du sud tandis que Marine parle plutôt aux ouvriers du nord et du nord-est, donc le discours est différent et les inflexions sont différentes. Il y a certains conflits entre leurs idéologies respectives.»

Mais s’il est un thème commun qui met tout le monde d’accord –et son pouvoir rassembleur était déjà visible chez les boulangistes– c’est l’anti-mondialisation, le refus de l’ouverture au monde.  Dans les années 1880, «la mondialisation a donné lieu à une structure économique qui n’existait pas, il y a eu une concentration économique énorme et il est certain que ça a joué sur l’ascension de Boulanger. Tout cela a créé tout un chamboulement qui a donné lieu à des réactions de préservation», selon Gabriel Goodliffe. Et au sujet du Front national: «La clé de voûte de l’interprétation de Marine Le Pen c’est d’être anti-mondialisation, elle utilise une vision très élargie de l’anti-mondialisation qui n’est pas que le libre-échange, les flux de capitaux etc., c’est aussi une conception très démographique de la mondialisation. La manne aujourd’hui pour le Front national c’est la crise des réfugiés et les flux migratoires. Et il y avait le même genre de flux à la fin du XIXe siècle, c’était une des grandes périodes de migration intereuropéenne».

Dans son discours du 1er mai 2015, Marine Le Pen loue ainsi ces Français «héroïques», «qui n’ont déjà plus rien et à qui la caste politique donne des leçons de morale en les sommant de partager ce qu’ils n’ont pas avec des migrants venus du monde entier attirés par une protection sociale dont les Français sont progressivement privés».

La déception du non coup d'Etat

A cela, rien de surprenant. Chaque crise amène son lot de peurs et de frustrations, justifiables ou non. Marjolaine Boutet ajoute: «Ce sont aussi des crises de peur vis à vis du changement, vis à vis d’un progrès économique et social qui va très vite, d’un monde qui change avec des villes qui grossissent, des nouveaux métiers. Tout cela provoque la peur à la fois dans des couches sociales très modestes et très élevées, parce que cette IIIe République gouverne pour les classes moyennes mais elle a deux grands ennemis: les ouvriers à gauche et les catholiques pratiquants à droite.»

Et, de fait, si l’on regarde de plus près l’électorat boulangiste, le mouvement connut ses plus grands succès dans les campagnes conservatrices, dans les grandes régions industrielles et dans les quartiers parisiens ouvriers. Dans son analyse de l’électorat boulangiste lors des scrutins de 1888 et 1889, l’historien Jean Garrigues relève ainsi plusieurs types d’électeurs: «l’électorat bonapartiste des Charentes-Maritimes, l’électorat conservateur de la Somme ou des campagnes flandriennes, et l’électorat ouvrier des cités minières du nord ou de l’est parisien», avec comme unique point de ralliement «la contestation du régime». Ainsi, lors du scrutin de 1889, deux boulangismes sont, selon lui mis en évidence: «le boulangisme conservateur de la province» et «le boulangisme social de la capitale et quelques autres bastions urbains.»

Si le contexte sociologique est bien-sûr tout à fait différent, des variétés d’électeurs similaires se retrouvent dans l’électorat frontiste. Le 8 décembre dernier, Stéphane Zumsteeg, directeur du département opinion politique d’Ipsos, relevait sur France Inter que lors du dernier scrutin régional, le Front national était «le premier parti des ouvrier (43%) mais également des employés (36%)» et avait également réussit à séduire «une partie de la droite classique qui se radicalise petit à petit et qui rejoint le Front national». On retrouve ces deux versants sociaux et conservateurs qui formaient déjà une recette à succès il y a plus d’un siècle. 

Boulanger est largement élu et a toutes les cartes en main pour réaliser le coup d’Etat que ses fervents soutiens attendent.

 

De 1887 à 1889, le boulangisme grandit en popularité et en électorat. Le 19 août 1888, Boulanger est sorti victorieux de trois élections partielles organisées dans le Nord, dans la Somme et en Charente-Inférieure, tandis qu’un attentat manqué contre lui le 12 août l’a un peu plus renforcé dans son rôle de martyr. Le 27 janvier 1889, lors d’élections partielles, les listes boulangistes remportent leur plus grand succès dans la capitale, jusque-là considérée comme un bastion républicain. Boulanger est largement élu et a toutes les cartes en main pour réaliser le coup d’Etat que ses fervents soutiens attendent. Il fête sa victoire place de la Madeleine. 50.000 personnes sont présentes et attendent qu’il marche sur l’Elysée.

Mais Boulanger ne bouge pas. Il réaffirme son attachement à la République: «Je n’ai pas à dissimuler que si j’ai été élu, c’est précisément parce que je représente l’ordre… Laissons agir le peuple: dans 6 mois, aux élections générales, il donnera la victoire à mon parti par 8 millions de suffrages.» [1]

Boulanger renonce au coup d'État, rejoint sa maîtresse Marguerite de Bonnemains et tous deux s’exilent à Bruxelles, en proie à une véritable traque des boulangistes organisée par les Républicains. Lorsqu’il se suicide en 1891, il laisse son mouvement moribond, orphelin. Celui-ci s’éteint tout à fait dans les mois qui suivent mais le boulangisme a déjà eu le temps de planter les graines florissantes de l’extrême droite française

 

[1] M. Quinton, Journal de la Belle Meunière, cité dans Le Boulangisme de Jean Garrigues

Pauline Thompson
Pauline Thompson (24 articles)
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