Culture

«Baccalauréat», l'examen de conscience d'une catastrophe qui nous concerne tous

Jean-Michel Frodon, mis à jour le 06.12.2016 à 17 h 29

Cristian Mungiu décrit un monde où règnent simultanément un certain code de la vie commune et des pratiques généralisées d’arrangements et de combines.

© Le Pacte

© Le Pacte

Ce texte est une nouvelle version de la critique parue lors de la présentatio du film au Festival de Cannes.

Baccalauréat est une histoire d’aujourd’hui, l’histoire d’un échec. L’échec d’une génération d’hommes et de femmes de bonne volonté, un peu partout dans le monde –en tout cas en Europe et en Amérique du Nord.

Dans le cas de son pays, la Roumanie, cela se traduit plus concrètement par l’impasse où se retrouvent ceux qui ont tenté de reconstruite le pays sur des bases saines après la chute du régime Ceausescu.


Comme beaucoup de  jeunes gens de leur âge, le médecin Romeo et sa femme la bibliothécaire Magda étaient revenus de l’étranger en 1991 pour construire une Roumanie moderne et démocratique, toujours hors de portée. Pour leur fille, ils n’envisagent désormais d’autre avenir qu’un départ vers des études en Europe de l’ouest, «dans le monde normal» –c’est chez nous, ça, tout est relatif.

L'échec est donc déjà là, d'emblée. Mais, comme lancé par un acte de violence en apparence gratuit (une pierre dans la fenêtre), Baccalauréat accompagnera la traduction concrète, paradoxale et intime de cet échec général.

Tous les équilibres destabilisés

Pour que la jeune Eliza puisse rejoindre une université londonienne, elle doit passer son bac, formalité devenue problématique après qu’elle ait été agressée. Tous les équilibres (psychologique, familial, sentimental, social) s’en trouvent déstabilisés.

Les manœuvres du père pour lui faire obtenir le diplôme s’entremêlent bientôt avec un écheveau d’autres intrigues, conjugales, affectives, professionnelles, qui ensemble menacent de pulvériser tout ce qui ressemblait à une forme de vivre ensemble – vivre ensemble mis en péril d’emblée par ce caillou, ce verrre brié à valeur de signe divinatoire.

À partir d’une situation très localisée –quelques personnages, un lieu, quelques jours, un problème à résoudre–, Mungiu déploie une arborescence quasiment sans limite. De multiples figures détentrices d’une forme de pouvoir interfèrent, reconfigurent la trajectoire des uns et des autres.

Plusieurs fois déplacé, y compris par les membres d’une autre génération porteuse d’une autre vision des rapports à l’existence, d’une autre énergie, l’univers du film ne cesse de se recomposer.

Peu à peu s'infiltre une forme d'horreur, quotidiennes, banale, et pourtant aux franges du fantastique –une violence inexpliquée, des chiens errants, un enfant à masque de loup. Les causes et les effets, les buts et les moyens, les parents et les enfants, les maris et les femmes: tout se délite, ou se recombine autrement.

Le grand art de la mise en scène

C’est le grand art du signataire des mémorables 4 mois, 3 semaines, 2 jours (Palme d’or 2007) et Au-delà des collines d’engendrer une prolifération de questions très concrètes, et très ancrées dans un environnement physique et humain, qui toutes font jouer la même interrogation éthique.

Cet art repose à l’évidence sur l’intelligence du récit et la qualité du jeu d’acteurs, il est d’abord une nouvelle admirable manifestation des puissances de la mise en scène selon Cristian Mungiu, mise en scène judicieusement récompensée au palmarès du dernier Festival de Cannes.

Un système de valeurs dont le déclin, en tout cas la fragilisation, se vérifie partout

Avec Baccalauréat, il s’agit de la classe moyenne en Roumanie bien sûr. Il s’agit de tout le centre de l’Europe quand la référence au passé sous domination soviétique cesse d’être la justification de tout et n’importe quoi. Il s’agit, aussi, d’un système de valeurs, dont les déclinaisons ont cours dans la plus grande partie du monde –et dont le déclin, en tout cas la fragilisation, se vérifie partout.

Observant ses protagonistes se débattre, le cinéaste ne juge ni n’édicte. Il prend acte des espoirs et des angoisses, des faiblesses et des forces de chacun et chacune. Avec beaucoup de force et une grande émotion qui peu à peu s’installe à mesure qu’on les accompagne dans la toile d’araignée de leur quotidien, Baccalauréat donne à éprouver les exigences et les incertitudes de la morale. Et malgré le titre, cela n’a vraiment rien d’un exercice scolaire.

Baccalauréat

de Cristian Mungiu, avec Adrian Titieni, Maria Dragus, Lia Bugnar, Malina Monovici, Vlad Ivanov.

Durée: 2h07. Sortie le 7 décembre.

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Jean-Michel Frodon
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Critique de cinéma
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