France

Les animalistes sont-ils trop extrêmes?

Arthur Limiñana, mis à jour le 12.12.2016 à 10 h 26

L214, Crac ou 269 Life France... depuis quelques années les animalistes français font davantage parler d’eux. Mais si leurs méthodes d’actions sont plus efficaces, elles desservent parfois les mouvements.

Manifestation de l'association de défense des animaux L214, le 26 novembre à Limoges. Ici, la manifestante porte sur un plateau une peluche et un foetus de veau | Pascal Lachenaud / AFP

Manifestation de l'association de défense des animaux L214, le 26 novembre à Limoges. Ici, la manifestante porte sur un plateau une peluche et un foetus de veau | Pascal Lachenaud / AFP

Samedi 24 septembre, sur la place de la République, un étrange spectacle sanglant se déroule sous les yeux des passants. Enchaînés en sous-vêtements, de jeunes hommes et femmes se couchent au sol, couverts de faux sang. Au bout de quelques minutes, des hommes habillés en noir les amènent sans ménagement sous une tente et les marquent au fer rouge, comme des animaux [attention, les images peuvent choquer]. Ce sont en réalité des militants végans, volontaires, membres du collectif 269 Life France. L’opération, renouvelée dix-sept fois, incarne une tendance des défenseurs de la cause animale, parfois prêts à recourir à des actions violentes ou symboliques, quitte à choquer une partie de l’opinion.

Symbolisme et actions

269 Life est né en Israël en 2012, après le sauvetage d'un veau voué à l'abattoir, et qui portait l'étiquette 269. Dans les semaines qui ont suivi, de nombreux militants animalistes se sont fait marquer au fer rouge, le numéro de l’animal épargné. Et ce branding corporel galvanise: différentes branches de l'association ont été créés dans une dizaine pays. Contacté par téléphone, Éric Damamme, le président du collectif français nous explique:

« Nous sommes des animalistes radicaux, qui militons contre toutes formes d'exploitation des animaux, pour défendre leurs droits politiques et juridiques. Même si nous sommes clairement là pour choquer, derrière ces actions il y a un discours. Se contenter de culpabiliser les gens serait inutile, on veut aussi les responsabiliser.»

Les militants espèrent engager une discussion avec les passants sidérés par leur mise en scène. Si à Paris les gens sont habitués à voir tout et n’importe quoi sur les places, en province, les différents évènements permettent de créer un dialogue efficace assure Éric Damamme: « La mise en scène de la boucherie humaine, avec mains et pieds coupés, puis filmés en barquette, sensibilise énormément et fait comprendre aux passants, que ceux sont eux les premiers consommateurs et ceux qui font vivre les exploitants d’animaux »

Infiltrations dans les abattoirs

Justement, ces exploitants étaient au cœur de la polémique, il y a un an. Les différents journaux télévisés dévoilaient au grand public, avec horreur et grand renfort de floutage, l’intérieur des abattoirs français. Les images, filmées en caméras cachées, révèlent des conditions d’hygiène déplorables, des maltraitances sur les animaux et des conditions d’abattage non respectées.

Les auteurs de ces vidéos sont alors inconnus du grand public. L214 est une association crée en 2008 par plusieurs militants opposés au gavage des canards. Depuis, elle s'est diversifiée et compte 18 salariés et 20.000 adhérents, dont des centaines de bénévoles répartis sur toute la France. 

« Nos revendications sont simples, explique la cofondatrice de L214, Brigitte Gothière: reconnaître que les animaux sont sensibles et conscients, et qu'il y a une énorme injustice à leur égard. Le fait de les traiter comme des ressources à notre disposition est intolérable, voilà pourquoi nous souhaitons une société qui mette fin à l'ère des abattoirs et où l'on ne consomme plus les produits issus des animaux. »

Concernant l'infiltrations dans les abattoirs, Brigitte Gothière se fait discrète. Elle reste vague sur les méthodes de mise en place des caméras, mais assure s'appuyer sur l'aide de lanceurs d’alerte:

«Parfois, on s'infiltre ou on répond à des offres d'intérim. Mais il y a aussi de plus en plus de gens de l'intérieur qui ont des prises de conscience et qui nous contactent spontanément.»

Dans les semaines qui suivent la diffusion des images, à Mauléon, à Puget-Théniers et à Alès, les directions ou les municipalités ferment les abattoirs. Devant la polémique, Stéphane le Foll est alors obligé de monter au créneau et de commander un audit sanitaire de tous les abattoirs français, ainsi que la mise en place d’un plan «bien-être animal».

Mais L214 ne s'intéresse pas seulement aux abattoirs, et vient de lancer une campagne culinaire à l’échelle du pays, avec le site VegOresto. Le principe est simple: répertorier les restaurants végétariens et démarcher des restaurateurs afin de leur proposer d'inscrire des menus végétaux à leur carte.

« L’opération marche très bien, 450 restaurants sont référencés, et ça donne un défi à certains. On les sort de leur confort habituel. Mais on n’a pas encore réussi à démarcher les grands chefs, les mêmes qu'on avait d'ailleurs interpellés sur la question du foie gras. »

Désobéissance civile revendiquée

C'est aussi à Alès, que s'est déroulée la dernière action du Comité radicalement anticorrida, le week-end du 16 octobre. Le Crac est une structure abolitionniste [qui souhaite l'interdiction totale des corridas] née en 1991. Elle est depuis les années 2000 dirigée par Jean-Pierre Garrigues, professeur de BTS dans la région nîmoise: 

«Dans Crac, il y a radicalement. Nous ne sommes pas des réformistes et il n'y a pas d'arrangement possible, car nous souhaitons l'abolition définitive de la corrida. Nous avons trois domaines d’action: la rue, le judiciaire et le législatif.»

En effet, le Crac se déploie sur le terrain, à coups de happenings baignés dans le faux sang et de stands d’information installés dans la rue. Dès 2004, les militants ont commencé à sauter dans les différentes arènes du sud de la France, afin de perturber les spectacles taurins. L'action majeure remonte à 2011, à Rodilhan, dans le Gard, où une cinquantaine de militants se sont enchaînés au milieu de la piste, empêchant le début d'une corrida. Puis la situation s'est envenimée:

«Nous avons étaient roués de coups, assure Jean-Pierre Garrigues. Car le temps que la police arrive, les aficionados [le nom donné aux amateurs de corrida] ont fait justice eux-mêmes. J'avais donné l'ordre de ne rien faire et de ne pas bouger. Tout a été filmé et les images ont été remises à la justice.»

 

En avril 2016, dix-huit aficionados ont été condamnés, dont certain à de la prison ferme. Jean-Pierres Garrigues a quant à lui été condamné à 2000 euros et quatre mois de prison avec sursis pour manifestation illégale. Il assume:

«La plupart de nos actions sont non déclarées, et nous les revendiquons comme des actions de désobéissance civile. C’est pour cela que nous sommes très présents dans les tribunaux. Dans une vingtaine d’affaires, nous attaquons les défenseurs de la corrida, et dans dix autres dossiers nous sommes mis en cause.»

En 2013 un match retour a était organisé à Rodilhan où 600 abolitionnistes et autres militants animalistes ont investi la ville et déclenché des affrontements avec des CRS dans le centre-ville et aux abords des arènes. Résultat: des véhicules dégradés et des spectateurs insultés et aspergés de faux sang. 

Limites et conséquences du combat

De tels actions portent parfois préjudice à l'image des mouvements de défense des animaux. Et cette impopularité se paye: «En France, c'est difficile de rassembler vraiment des foules pour la cause animale», regrette le président du Crac. 

Car parmi les partisans de la cause animale non plus, l'extrémisme ne plaît pas à tout le monde. Chez 269 Life France par exemple, le marquage au fer n’est pas du goût de la plupart des militants, qui refusent cette modification corporelle douloureuse:

« Oui c'est violent, mais c'est une démarche personnelle et non obligatoire, fait valoir le président du collectif. Certains de nos militants le font seuls dans leur garage sans caméra, et pas forcement durant nos actions en public.»

La fermeture d’un abattoir, même pour quelques mois, présente aussi des contrecoups pour les associations. Elle met en péril des dizaines d’éleveurs dans une branche agricole déjà à l’agonie, avec 300 suicides comptabilisés entre 2010 et 2011 (20% de plus que dans le reste de la population). En effet, une chaîne d’abattage qui ferme, ce sont des bêtes et de l’argent perdus, mais aussi l’obligation de faire des centaines de kilomètres pour trouver un autre abattoir, et cela engrange de nombreux coûts pour les éleveurs. Des conséquences, qui gênent L214:

« L'idée, ce n’est pas d'agir contre les agriculteurs, d'ailleurs nous n’avions pas prévu la fermeture des abattoirs d'Alès par exemple. C’est la décision du maire, Max Roustan, qui a été choqué par les images. On n'est pas heureux qu'un abattoir ferme et que ça laisse des gens sur le carreau, mais finalement c'est la faute des politiques qui ne font rien pour construire une société plus juste avec les animaux.»

Une société plus juste avec les animaux et où les consommateurs prendraient conscience de l'importance de manger moins de viande, élevée dans de meilleures conditions, c’est peut-être l’objectif le plus réaliste. Mais l’animalisme sait-il s'y prendre, dans un pays comme la France où la viande conserve une place de choix dans le patrimoine culinaire? La solution est sûrement à trouver entre une éthique animale et la conservation des terroirs.

 
Arthur Limiñana
Arthur Limiñana (4 articles)
Journaliste
En poursuivant votre navigation sur ce site, vous acceptez l’utilisation de cookies pour réaliser des statistiques de visites, vous proposer des publicités adaptées à vos centres d’intérêt et nous suivre sur les réseaux sociaux. > Paramétrer > J'accepte