Que sont devenus les Bororo?

Charlotte Pudlowski, mis à jour le 16.11.2009 à 11 h 38

Claude Lévi-Strauss reconnaîtrait-il aujourd'hui les Indiens du Brésil qu'il avait étudiés?

Indien Bororo à une compétition de jeux indigènes brésiliens. 23/10/2001

Indien Bororo à une compétition de jeux indigènes brésiliens. 23/10/2001

1935: Claude Lévi-Strauss part pour le Brésil dans le cadre de la Mission universitaire française, et fait ses premières enquêtes de terrain. L'ethnologue se rend dans le Mato Grosso et découvre les Bororo. «Tout me semblait fabuleux, les paysages, les animaux, les plantes...», écrira-t-il. Les Indiens Bororo vivent alors en autarcie, fidèles à leurs rites et à leurs traditions, vêtus de parures artisanales, et coupés du reste du Brésil. Claude Lévi-Strauss les reconnaîtrait-il aujourd'hui?

Il n'y a pas de données exactes sur leur nombre dans les années 30, mais dans le village de Kejara où Lévi-Strauss séjourne alors, ils étaient 150. Leur population totale au XIXe siècle était de 10 000; plus que 600 dans les années 70. Aujourd'hui, leur démographie est à nouveau assez dynamique: ils sont environ 1.500, qui vivent en différents lieux du Mato Grosso, dans le Brésil central. L'Etat brésilien reconnaît six territoires classés administrativement comme terres Bororo.

Les Bororo ont changé: ils s'habillent comme des Brésiliens non Bororo; ils aiment notamment beaucoup les vêtements rouges. Ils ont accès à la plupart des biens de consommation, comme la radio ou la télévision. Les voitures sont collectives: chaque village a un camion et un bateau à moteur. Les Bororo se sont en partie intégrés au reste du pays: hormis les plus vieux, ils parlent le portugais, connaissent quelques villes, comme Cuiabá, Rondonópolis, Campo Grande et même São Paulo ou Rio. Ils appellent les anthropologues qui viennent étudier chez eux avec des téléphones portables. Ils font aussi en partie commerce avec le reste du Brésil: ils peuvent vendre sur les marchés des poissons qu'ils pêchent ou des fabrications artisanales. Si un Bororo tombe malade et que le sage de la tribu, détenteur des connaissances médicales, ne peut pas le guérir, il peut se rendre dans un hôpital de la région.

Mais Claude Lévi-Strauss n'aurait aucun mal à les reconnaître. S'ils parlent portugais, leur langue (le bororo) prime toujours, et c'est la seule qu'ils parlent entre eux. Il y a des écoles dans les villages, où les enfants apprennent les mêmes choses que dans le reste du Brésil, mais ce sont des Bororo formés spécialement au bi-culturalisme qui enseignent, l'éducation traditionnelle continue, avec les rites d'initiation. Les Bororo conservent aussi leur organisation sociale, leurs mythes. Ils se marient au sein de leur peuple; les femmes peuvent se promener seins nus s'il fait très chaud, et les vêtements traditionnels sont de mise pour toutes les cérémonies et rites. Les rites n'ont d'ailleurs pas changés depuis la venue de Lévi-Strauss.

Le principal est le rite funéraire. La mort doit être vengée, la société doit être reconstruite après la mort d'un individu. En reprenant un Bororo, la nature se rend en quelque sorte redevable d'une dette envers la communauté: une chasse collective est organisée, une «expédition contre la nature», écrivait Lévi-Strauss, pour abattre un gros gibier, comme une compensation. Les Bororo procèdent aussi à une double inhumation et à des scarifications rituelles. Entre la mort d'une personne et son inhumation définitive, les rites funéraires peuvent durer presque deux mois, pendant lesquels les Bororo de tous les villages se réunissent: il faut un effort collectif pour venger la mort et reconstruire la société. Le rite funéraire reste donc aujourd'hui ce moment paradoxalement vital pour leur communauté.

Pour que la culture Bororo soit protégée et persiste, il existe un organisme brésilien chargé de leur préservation: la FUNAI. Cette culture est encore aujourd'hui beaucoup étudiée par les anthropologues. L'auteur de Tristes Tropiques n'a pas épuisé le sujet: c'est une société stratégique pour l'analyse structuraliste. Les mythes y sont nombreux et la conservation de leur culture est fascinante. Pour les Lévi-Strauss en herbes: au nord du Brésil, dans la région de l'Amazonie, il pourrait encore exister des cultures inconnues et sans contact avec la société nationale.

Charlotte Pudlowski

L'Explication remercie vivement Sylvia Caiuby Novaes, anthropologue et ethnologue brésilienne, spécialiste des Bororo. Elle étudie leur culture depuis 1970.

Vous vous posez une question sur l'actualité? Envoyez un mail à explication @ slate.fr

Image de une: Indien Bororo à une compétition de jeux indigènes brésiliens. 23/10/2001

Charlotte Pudlowski
Charlotte Pudlowski (740 articles)
Rédactrice en chef de Slate.fr
En poursuivant votre navigation sur ce site, vous acceptez l’utilisation de cookies pour réaliser des statistiques de visites, vous proposer des publicités adaptées à vos centres d’intérêt et nous suivre sur les réseaux sociaux. > Paramétrer > J'accepte