France

Le renoncement de François Hollande ou la social-démocratie épuisée

Fabien Escalona, mis à jour le 04.12.2016 à 8 h 56

Depuis la crise de 2008, les partis de centre-gauche sont plus que jamais appelés à se réinventer. Les recettes sociale-libérales sont aussi épuisées que les remèdes keynésiens. En renonçant à poursuivre un second mandat, François Hollande admet son incapacité à penser le nouvel âge de la social-démocratie.

François Hollande le 3 décembre 2016, à Abu Dhabi. KARIM SAHIB / AFP

François Hollande le 3 décembre 2016, à Abu Dhabi. KARIM SAHIB / AFP

«Historique», voilà le mot qui est revenu dans la bouche de nombreux commentateurs au moment d’apprécier la portée du geste de François Hollande, effectivement inédit sous la Ve République: renoncer à poursuivre un second mandat. Au-delà de son sort personnel, on peut s’interroger sur ce que cet évènement révèle de la famille politique européenne du Président de la République. En effet, son élection n’était pas intervenue à n’importe quel moment: quatre ans après les débuts d’une crise structurelle de l’économie globale, elle marquait l’arrivée de socialistes à la tête d’un État majeur de l’Union européenne.

L'impossible progrès social

Inscrit dans cette perspective plus large, l’échec de François Hollande apparaît à première vue comme relativement banal. Ce n’est pas la première fois en France, et encore moins en Europe, que des sociaux-démocrates se résignent à des politiques orthodoxes dans une situation économique médiocre. Les compromis capital/travail positifs pour le salariat dans les années 1950-70, c’est-à-dire ceux qui ont fait les heures glorieuses de la social-démocratie européenne, reposaient sur des niveaux de croissance exceptionnellement élevés dans l’ensemble.

Des niveaux plus faibles, au demeurant conformes aux tendances dominantes du capitalisme depuis qu’il existe, supposent en effet que les compromis à trouver s’approchent de plus en plus d’un jeu à somme nulle, engendrant gagnants et… perdants.

Or, au fur et à mesure de leur assimilation dans la classe dirigeante des États-nations en compétition sur la scène internationale, les élites sociale-démocrates sont devenues de plus en plus soucieuses d’éviter un haut degré de conflictualité sociale, surtout si les milieux d’affaires risquent d’en pâtir et d’exercer un chantage à l’investissement.

Déjà à la fin des années 1970, en plein reflux de la productivité et aux prises avec une inflation galopante, les gouvernants sociaux-démocrates ont peiné à défendre les intérêts du salariat, dont ils auraient théoriquement pu encourager les prétentions au partage des richesses et surtout du pouvoir économique. En 1976, le politiste Leo Panitch écrivait ainsi à propos du Parti travailliste britannique:

«Plus étroites sont les marges de manœuvre de la réforme sociale, plus grande est la réticence de la classe capitaliste à accorder des concessions, plus il est probable que le Labour offre la classe ouvrière en sacrifice au nom de l’intérêt national».

Il n’est pas anodin que les partis sociaux-démocrates, après bien des concessions au néo- ou à l’ordolibéralisme, aient connu un nouveau pic électoral et de présence gouvernementale à la fin des années 1990, lorsque la croissance mondiale et des pays capitalistes avancés avait retrouvé des niveaux conséquents (entre 3 et 4% pour la zone euro en 1999-2000). Ce n’est pas non plus une coïncidence si la décennie 2000, moins prospère, a été marquée par une reprise du lent déclin électoral de cette famille politique.

C’est de cette période que date la défaite de Gerhard Schröder après deux mandats, à l’issue desquels le SPD a perdu des centaines de milliers de voix, partiellement au profit du parti de gauche radicale Die Linke. C’est aussi à ce moment-là que les sociaux-démocrates suédois ou néerlandais ont été rejetés dans l’opposition.

Après la grande crise de 2008

La crise de 2008 a en quelque sorte précipité l’éclatement des contradictions du social-libéralisme, qui comptait sur la prospérité générée par un ordre productif concurrentiel et inégalitaire, dominé par la haute finance, pour «se permettre» le plein emploi et l’inclusion sociale des plus fragiles. Au Royaume-Uni, les travaillistes dirigés par Gordon Brown en ont fait les frais en 2010, et continuent de payer aujourd’hui. Dans les pays d’Europe du Sud, les socialistes au pouvoir ont considéré que l’austérité était le seul choix possible, avant d’être sévèrement sanctionnés par leur électorat. C’est dans ce contexte que le PS français est arrivé au pouvoir en France.

Avec son espoir de bâtir une «démocratie sociale», François Hollande souhaitait visiblement construire un équilibre entre compétitivité et justice auquel les pays d’Europe du Nord ou du Centre sont réputés aboutir. Le problème, c’est que la France n’a jamais disposé des organisations permettant d’institutionnaliser ce genre de compromis. Au demeurant, il ne faut pas fantasmer l’état des relations professionnelles en Europe: quasiment partout, celles-ci ont évolué vers une décentralisation des négociations, dans un sens défavorable au travail subordonné, en particulier pour ceux qui ne sont pas embauchés dans les secteurs les plus performants à l’exportation.

Par la suite, le Président a compté sur les effets d’une politique de l’offre classiquement néolibérale, en comptant sur le retournement de la conjoncture et les effets des gains de compétitivité enregistrés par les entreprises. Las, il s’agissait de remèdes ignorant la dimension structurelle de cette crise, combinant les menaces à la déflation, une sphère financière abreuvée de liquidités sans débouchés dans l’économie «réelle», un régime monétaire rigide pour des économies hétérogènes dans la zone euro…

Hollande n’aura rien sur transmettre des mutations du système-monde post-2008

Il est d’ailleurs frappant de voir à quel point Hollande s’est révélé incapable d’expliquer les motifs d’un bilan socio-économique pour le moins contrasté, comme si son impopularité était tombée du ciel ou n’avait tenu qu’à quelques polémiques suscitées par des livres de journalistes. D’un bout à l’autre du quinquennat, il est apparu comme un analyste dérouté par la crise en cours, ne semblant trouver refuge et stature que dans les moments les plus «régaliens», lorsque le recours aux forces de l’ordre ou aux forces armées est en jeu. Alors qu’une des ressources du socialisme français a toujours résidé dans la force de sa pédagogie auprès des militants et des citoyens qu’il tentait d’éclairer, Hollande n’aura rien sur transmettre des mutations du système-monde post-2008.

Nationalisme du «cercle de la raison » ou démocratie radicale?

En somme, la «disparition» de François Hollande de ce scrutin symbolise l’évanouissement des vieux remèdes, qu’il s’agisse de compromis travail/capital (pour lesquels la base matérielle indispensable se révèle manquante) ou des solutions sociale-libérales (impuissantes à faire reculer significativement le chômage et la précarité). Elle signale que si les partis de la vieille famille sociale-démocrate (plus d’un siècle d’existence!) veulent rester des acteurs qui comptent dans la compétition politique, ils doivent s’ajuster au nouveau monde en gestation.

Or, cet ajustement est douloureux pour les dirigeants en place. Si Hollande en est une première victime en France, au Royaume-Uni, ce sont les candidats opposés à Jeremy Corbyn pour la direction du Labour qui en ont fait les frais. En Espagne, les «barons» du PSOE ont en revanche eu raison de Pedro Sanchez qui souhaitait empêcher un gouvernement de droite d’être investi, mais se retrouvent dans une voie stratégique très incertaine. En Italie, Matteo Renzi joue une part importante de sa légitimité et de sa crédibilité ce week-end, avec un référendum sur les institutions contesté par une frange oppositionnelle de sa propre formation, le Parti Démocrate.

Comme nous l’avons déjà raconté sur Slate, Valls et ses partisans ont déjà avancé des pions pour dessiner un nouvel espace doctrinal et stratégique pour le centre-gauche. La ligne serait celle d’un «nationalisme du cercle de la raison», pro-business mais garant d’ordre et de sécurité, en direction d’une nation perçue comme étant en manque d’autorité. Plus que François Hollande, les vallsistes envisagent favorablement la perspective de coopérations avec la droite «respectable», mais restent curieusement muets sur les nouvelles règles électorales qui le permettraient.

Longtemps, les «frondeurs» du quinquennat ont été handicapés par une critique peu audible des choix de l’exécutif, très technique ou prenant pour point de référence le programme présidentiel de 2012. Chez Arnaud Montebourg et Benoît Hamon, on repère cependant des tentatives de proposer une offre politique tirant les leçons de l’échec hollandais. Pour le premier, il s’agit d’une position plus offensive (quoiqu’encore floue) sur l’UE et le libre-échange, ou encore de la prise en compte de thèmes jusqu’alors dédaignés par la gauche, comme l’exaspération vis-à-vis de l’inflation des normes. Pour le second, il s’agit d’un aggiornamento revendiqué sur la question écologique, et d’une inspiration plus générale de la part des nouveaux mouvements de gauche en Europe, qui remettent au centre du débat la démocratisation des régimes représentatifs contemporains.

Les spécificités du cadre institutionnel français

L’enjeu du type de régime dans lequel on vit n’est pas anecdotique. Si François Hollande s’est retrouvé dans une situation impossible qui ne lui laissait le choix qu’entre le renoncement ou l’humiliation, c’est aussi parce que les ressources de la Ve République lui ont permis de s’exonérer tout au long de son quinquennat de rendre des comptes à sa majorité.

Il n’y a qu’en France que le chef de l’exécutif possède un tel ascendant sur les députés. Depuis l’instauration du quinquennat et l’inversion du calendrier électoral, ceux-ci sont élus dans la foulée de l’élection présidentielle pour servir la politique du chef de l’Etat, tandis que le même rapport de force asymétrique perdure depuis 1958, entre un Président qui peut dissoudre l’Assemblée sans risquer d’être démis par elle. Hollande a ainsi pu ignorer toutes les alertes de son parti au moment de gouverner, avant de réaliser un peu tardivement qu’il en avait besoin pour se faire réélire, au point de concéder l’organisation d’une primaire dont il s’est vite rendu compte qu’elle scellerait peut-être prématurément son sort.

Pour les socialistes souhaitant jouer un rôle en 2017 et après, l’impératif est donc non seulement de formuler une offre politique adaptée à la crise structurelle du capitalisme et des régimes représentatifs dans l’UE, mais aussi de réfléchir à l’évolution spécifique d’une République française à bout de souffle.

Fabien Escalona
Fabien Escalona (40 articles)
Enseignant à Sciences Po Grenoble
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