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«Malheureusement, les faits, cela n'existe plus», estime une journaliste pro-Trump

Claire Levenson, mis à jour le 03.12.2016 à 14 h 52

Les proches du président élu refusent d'admettre qu'il ment: ils préfèrent expliquer qu'il n'y a pas de faits objectifs, que des opinions.

Pinocchio / Juliana Coutinho via Flickr CC License by.

Pinocchio / Juliana Coutinho via Flickr CC License by.

La vérité n'est qu'une interprétation. Il n'y a pas de faits, juste des opinions et des interprétations du réel qui dépendent du bord politique de chacun. Tel est le message d'une journaliste pro-Donald Trump lors d'une récente discussion à la radio publique américaine sur le rôle des journalistes pendant la future présidence.

Alors que, selon le site PolitiFact, environ 70% des déclarations de Trump sont fausses ou partiellement fausses, Scottie Nell Hughes, qui dirige le site conservateur Redalerts.com, explique que comme de nombreux Américains croient ces mensonges, la distinction entre le vrai et le faux n'a plus vraiment d'importance.

«Ce qui a été intéressant à voir pendant cette campagne électorale, explique Hughes, qui est aussi commentatrice pro-Trump sur CNN, c'est les gens qui disent que les faits sont des faits –ce ne sont pas vraiment des faits. Chacun a une façon... c'est un peu comme des évaluations ou voir le verre à moitié plein ou à moitié vide. Chacun a sa façon d'interpréter et de dire que c'est la vérité ou pas. Malheureusement, les faits, ça n'existe plus.»

Son explication montre que l'Amérique est bien entrée dans une ère de post-vérité, soit une période pendant laquelle «les faits objectifs influencent moins l'opinion publique que les appels à l'émotion et les croyances personnelles».

«Dans certains endroits, c'est la vérité»

La discussion radio avec Scottie Nell Hughes évoquait un récent tweet de Trump, dans lequel celui-ci avait écrit qu'en plus d'avoir remporté le collège électoral, il avait gagné le vote populaire, «si on déduit les millions de personnes qui ont voté illégalement». Au lieu de reconnaître que la phrase de Trump était tout simplement fausse –il n'y a aucune preuve de fraude électorale massive–, Hughes fait comme s'il s'agissait simplement de différences de points de vue: 

«Le tweet de M. Trump, dans certains endroits, pour une grand partie de la population, c'est la vérité. Quand il dit que des millions de gens ont voté illégalement, parmi ses supporters, les gens croient qu'il y a des faits qui confirment cela. Ceux qui n'aiment pas Trump disent que ce sont des mensonges et que ce n'est pas confirmé par les faits.»

Elle n'avait pas tort sur le fait que les gens y croient, comme le montre cet extrait d'un débat sur CNN, peu après le tweet du président-élu. Une supportrice de Trump dit que des millions d'immigrés illégaux ont pu voter à la présidentielle, et qu'elle l'a lu «dans les médias» et «sur Facebook»: 

Avant d'être reprise par Trump, cette fausse information sur le vote illégal circulait sur le site complotiste InfoWars (où on peut aussi lire que les fusillades de masse sont des mises en scène dirigées par le gouvernement américain). 

«Complètement délirant»

En réponse à Scottie Nell Hughes, le journaliste de Politico Glenn Thrush, qui était invité dans la même émission de radio, s'est retrouvé à défendre l'existence des faits: «Dire qu'il n'y a pas de faits objectifs, c'est complètement délirant.» Pour lui, il est important de souligner que c'est Trump et ses alliés qui veulent qu'il n'y aient plus de faits, car cela les arrange:

«Pour ce gouvernement, s'il n'y a pas de faits, si tout est opinion, alors on peut manipuler les choses importantes.»

La suite de l'interview montre bien le problème de la post-vérité: aucun fait ne fera admettre à Scottie Nell Hughes qu'elle a tort. Glenn Thrush rappelle ainsi que Trump avait affirmé qu'il donnait de l'argent à plusieurs organisations caritatives, et qu'un journaliste du Washington Post a vérifié et trouvé que non, ces associations n'avaient rien reçu de lui. Pris en flagrant délit de mensonge, donc. Mais pour Scottie Nell Hughes, ce journaliste a juste «injecté son opinion» dans les faits.

Lors d'un débat organisé à Harvard le 1er décembre, un journaliste de CNN a demandé à Kellyanne Conway, qui a dirigé la campagne de Trump, de commenter le tweet mensonger du président-élu sur les millions d'électeurs illégaux. Elle a répondu qu'il s'agissait d'un «comportement présidentiel» de la part de Trump, et que comme il avait de gros dossiers à gérer, il fallait arrêter d'être obsédé par ces détails.

Plus subtil, l'ancien directeur de campagne de Trump Corey Lewandowski a expliqué, lors du même débat, que tout cela n'était qu'un malentendu à cause des médias:

«C'est le problème avec les médias. Vous avez pris tout ce que dit Donald Trump au pied de la lettre. Pas les Américains. Eux, ils ont compris. Ils ont compris que parfois, quand on a une conversation avec des gens, que ce soit à table ou dans un bar, on dit des choses, parfois on dit des choses qui ne sont pas toujours confirmées par les faits.»

Lewandowski est donc plus honnête que Hughes et Conway: il reconnaît que Trump dit souvent n'importe quoi, mais en conclut que ce n'est pas grave, car après tout, les Américains savent que les faits sont secondaires.

Claire Levenson
Claire Levenson (139 articles)
Journaliste
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