Culture

Gaston, le gaffeur venu du futur (donc de notre présent)

Vincent Brunner, mis à jour le 28.02.2017 à 12 h 18

Ultra-décalé lors de sa création, le personnage de Gaston Lagaffe, exposé à la BPI de Beaubourg pour ses soixante ans, préfigurait le citoyen moyen moderne, pas forcément à l’aise dans son boulot et écolo malgré ses contradictions.

Alors que Gaston Lagaffe fête tranquillement ses 60 ans, nous republions cet article, sans pression. 

 

À la mort d’André Franquin, en janvier 1997, quatre planches inédites mettant en scène Gaston Lagaffe sont trouvées dans son atelier. À leur publication dans l’album posthume Faites gaffe à Lagaffe, on comprend presque pourquoi le dessinateur avait préféré les garder à l’abri des regards. Reposant sur des situations déjà vues –Gaston montre à Prunelle un coussin confortable, une chaise rempaillée ou teste un antigel miracle– avec dans le décor Monsieur De Mesmaeker et ces foutus contrats à signer, ces ultimes gags montrent combien Franquin avait fini par tourner en rond.

Rien que de plus normal avec un personnage évoluant la plupart du temps dans le cadre étriqué d’une rédaction –même si c’est celle, haute en couleurs, du Journal de Spirou. Soumis à des cadences de travail infernal depuis les années 1950, sujet régulièrement à des burn-out et autres dépressions, le dessinateur belge peinait à se renouveler. Enfin, après s’être consacré à Gaston pendant près de quarante ans!

Pas mal pour un personnage créé comme une farce dans le journal de Spirou (mise en abyme!). Lors de ses premières apparitions, il y a soixante ans, anniversaire que vient célébrer une exposition à Beaubourg, il est aussi charismatique et loquace qu’un porte-manteau.

Franquin © Dargaud-Lombard

Dans la presse jeunesse des années 1950, Gaston est une anomalie, son invention un geste gentiment nihiliste… Jusqu’à ce qu’il s’exprime lors d’un dialogue poussif avec Spirou (le personnage) en avril 1957, il se balade dans les pages du journal, muet, la clope au bec, salopant tout sur son passage. Franquin, interviewé par Jean-Claude de la Royère, reviendra sur les circonstances de la création de Gaston, reconstituant sa discussion de l’époque avec le rédacteur en chef de Spirou, Yvan Delporte. «Je suis arrivé simplement en lui disant: “Tiens, si on foutait dans le journal un personnage de bande dessinée mais qui n’est pas de bande dessinée tellement il est con”.» Naît ainsi le premier «héros sans emploi» de la BD franco-belge, inspiré par «un personnage de chômeur vu dans un journal mexicain». Sa vraie fonction? Outre de faire marrer Franquin, Gaston sert littéralement de bouche-trou, de virgule graphique dans des pages de rédactionnel.

À l'époque, le anti-héros définitif

Avec un tel postulat de départ, qu’il s’inscrive dans la durée n’était pas gagné. Gaston aurait pu continuer à vivoter jusqu’à ce que Franquin en ait marre ou une meilleure idée. Mais non: après avoir semé la zizanie dans Spirou (le journal) pendant des mois, Gaston a droit à sa propre série à partir de décembre 1957. Rien de glorieux, quelques bandes en bas de page signées Franquin et son complice Jidéhem (de son vrai nom Jean de Mesmaeker). Et pourtant, même cachées ou éclipsées par les aventures de Lucky Luke, du détective Gil Jourdan ou de l’aviateur Buck Danny, ses gags détonnent.

Désormais, Gaston a intégré la rédaction de Spirou mais le décalage avec les autres BD est tel un gouffre. Il est paresseux, nonchalant, mollasson et, bien qu’employé par les éditions Dupuis, n’obéit jamais aux instructions, préférant suivre son agenda perso. En gros, ses journées se partagent entre siestes et inventions loufoques. Branleur, improductif (si l’on ne juge que sa contribution à l’entreprise), il incarne au départ le anti-héros définitif. Chez Dupuis, à part Delporte, personne ne croit à son destin, surtout pas les commerciaux (coucou M. Boulier), qui voient d’un mauvais œil ce zazou au sein d’une maison d’édition bien respectable.

D’ailleurs, quand sort le premier album de Gaston, il est imprimé dans un format inédit (19,7 cm sur 8,3 cm) sur des chutes de papier. Selon la légende, personne ne connait le tirage exact de cette bizarrerie. En raison de son aspect cheap, certains libraires l’auraient même offert à des clients. Aujourd’hui, la chose, devenue le Gaston n°0, vaut plusieurs milliers d’euros. Pas mal pour un loser.

Dans les années 1950-1960, Gaston ne ressemblait à aucun autre personnage de BD et à pas grand monde d’existant. Aujourd’hui? Il pourrait servir de modèle à toutes celles et ceux qui détestent la vie de bureau et rêvent de saboter leur entreprise. Car Gaston, derrière la couche d’humour, incarne un grain de sable dans la machine huilée du libéralisme. S’il est animé de bonnes intentions, il a un vrai problème avec l’autorité et n’hésite pas à aller au clash. Il mène également un dur combat contre les parcmètres et, quand il est au bureau, sabote (consciemment ou non) la bonne marche de la rédaction. D’abord en provoquant des catastrophes avec ses expériences non maîtrisées de petit chimiste (gaz hilarant ou soporifique, etc). Il peut aussi paralyser le fonctionnement des éditions Dupuis en amenant au bureau une vache (en 1960) ou des singes de cirque (Bravo les Brothers, chef d’œuvre de 1965). Le manque à gagner ultime? Il le crée en réduisant à néant les négociations avec de Mesmaeker, qui n’aboutiront jamais. Sur quoi portent les fameux contrats? On l’ignore encore.


Gaston-Mr Robot, même combat?

Beaucoup moins radical et parano, Gaston ne préfigure-t-il pas, à sa manière douce, l’action d’Elliott, le technicien-informatique/hacker de Mr Robot? En tout cas, son action s’apparente à celle d’un virus contre qui personne, chez Dupuis, n’a la solution. Pas un hasard si, en 1977 (oui, l’année du punk), Franquin est à l’initiative, avec Delporte, du Trombone Illustré, d'un supplément de Spirou présenté comme un journal clandestin, imprimé la nuit par des dangereux activistes. Le Trombone ne connaîtra que 30 numéros mais insuffle un vent de folie et d’anarchie à Spirou. En plus de certains auteurs-maison qui se lâchent, Gotlib, Bretécher, Bilal et Tardi viennent de temps à autre s’y amuser. C’est là que Franquin étrenne ses Idées noires hardcore avant que, bien forcé, il les amène à Fluide Glacial.

 Franquin © Dargaud-Lombard

Alors, Gaston, anarchiste?! «Ce n’est ni un bourgeois, ni un anarchiste, déclare Franquin en 1979 à Daan Delannoy. Gaston est… disons, un étourdi, un clown. On m’a déjà reproché de saper les relations de travail, de ridiculiser la hiérarchie patron/subordonné. Si tel est le cas, je ne l’ai pas fait délibérément. […] Je dessine Gaston uniquement pour le plaisir de dessiner et faire rire les autres. Je n’ai aucun message culturel ou politique à délivrer.» C’est aussi la force de Gaston: introduire des idées contestataires sans avoir l’air d’y toucher dans une BD familiale, presque à l’insu de Franquin. Lui, profond humaniste mais discret lanceur d’alerte, s’est toujours défendu de toute velléité politique.

«On ne refera pas le monde!»

À Philippe Vandooren, en 1992, il affirme: «Je ne suis pas un révolutionnaire qui brasse des idées pour refaire le monde. On ne refera pas le monde!» A Numa Sadoul, auteur du passionnant livre d'entretiens Et Franquin créa Lagaffe, il avait déjà expliqué: «Je ne suis pas un dessinateur politique. J’ai mes opinions, elles sont plutôt à gauche mais je ne les ai jamais étalées dans mes bandes dessinées.»

Pourtant, quand les circonstances l’exigent, Franquin sort de sa neutralité. Comme en 1978 lorsqu’il soumet littéralement son héros à la torture avant de le pendre dans une planche coup de poing réalisée pour Amnesty International, où l'univers de Gaston rejoint celui des Idées noires. Comme on le découvre dans l’exposition, Franquin a dessiné dans l’hebdo belge de gauche radicale POUR. Cette collaboration (gratuite) n’a duré que quelques mois en 1981 mais témoigne de l’état d’esprit du dessinateur. Il n’était pas en accord avec la ligne éditoriale de POUR mais lui est venu à l’aide quand ses locaux ont été incendiés par des fascistes. Certains de ses travaux sont d'ailleurs exposés à Beaubourg...

Franquin © Dargaud-Lombard

OK, mettons, Gaston est un anarchiste par accident. En revanche, il y a une vraie adéquation entre certaines convictions de Franquin et celles de son héros sans emploi, notamment tout ce que tient à l’antimilitarisme et la défense des animaux. «Dormir avec un chat, c’est merveilleux! […] C’est un animal très sensuel, qui connait son bien-être et qui sait ce qui lui faut», s’enthousiasme le dessinateur (interviewé encore par Vandooren).

Concernant l’écologie et la préservation de la faune, Franquin a carrément été un précurseur. Il regrettera même avoir mis en scène des gags sur les sprays en apprenant combien ils étaient nocifs. Les planches de Gaston ont servi de véhicules à des messages à prendre au premier degré –non à la chasse aux baleines, stop aux marées noires, etc. Mais le personnage est loin d’être un modèle de vertu, sinon il serait chiant et moins drôle.

Lanceur d'alerte pollueur

S’il a été pionnier dans le domaine de l’écologie, il reflète assez bien les paradoxes qui sont les nôtres. Tous, pas forcément avec la même implication ni le même pouvoir, nous avons compris que pour éviter que l’humanité périsse trop vite, il faudrait limiter la casse, se mettre au recyclage, limiter le bilan carbone, notre consommation d’eau. Gaston, lui, combat toujours la pollution mais il ne se rend pas compte de l’énorme contradiction: avec sa voiture antique d’où sort un gaz malfaisant, il est peut-être le plus gros pollueur de son quartier. En cela, il préfigure le citoyen européen d’aujourd’hui qui, bien qu’averti et acquis à la cause du recyclage, ne peut s’empêcher de produire quelque 600 kilos de déchets par an.

Franquin © Dargaud-Lombard

Si Gaston existait en 2016, certainement qu’il passerait des heures sur le net à mater des vidéos de chat avec le sien sur les genoux et sa mouette sur les épaules…peut-être même qu’il filmerait leurs siestes et deviendrait le premier YouTubeur star dans la catégorie sommeil. En tout cas, il ne serait pas plus actif qu’avant, il essaierait de sensibiliser ses collègues ou ses amis à la cruauté de mise dans les abattoirs et la nocivité des OGM, gèrerait un groupe sur Facebook de défense des animaux, un autre sur le réchauffement climatique. Quelles que soient les tâches qui lui seraient confiées, il aurait pas mal d’excuses pour justifier ses retards chroniques. Comme la destinée des Moon Module Mecs, le trio noisy fondé avec Bertrand Labévue et Jules-de-chez-Smith-en-face dont il proposerait les furieux enregistrements sur un compte Bandcamp. Quant au gaffophone, il aurait droit à une tonne de tutos vidéo.

Bref, Gaston, ce personnage immature acquis à des causes nobles, trouverait sans problème sa place dans notre monde, exprimerait sa colère avec le #menfin, abuserait des émoticônes figurant des chats. Surtout, sautant d’un sujet d’emportement à un autre, d’une occupation à une autre, il préfigurait le zapping intellectuel auquel on se livre tous à partir du moment où on s’informe en ligne. Franquin l’ignorait mais c’est un peu notre présent qu’il a imaginé.

Gaston, au-delà de Lagaffe

Exposition à la BPI de Beaubourg, du 7 décembre au 10 avril. Toutes les citations de l'article sont tirées du catalogue Gaston au-delà de Lagaffe, 208 pages, 30 euros.

 

Sortie de Franquin, il était une fois les Idées Noires le 22 décembre (version kiosque) et le 18 janvier (version librairie) aux éditions Fluide Glacial.

Vincent Brunner
Vincent Brunner (39 articles)
Journaliste
En poursuivant votre navigation sur ce site, vous acceptez l’utilisation de cookies pour réaliser des statistiques de visites, vous proposer des publicités adaptées à vos centres d’intérêt et nous suivre sur les réseaux sociaux. > Paramétrer > J'accepte