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Comment les attentats s’infiltrent dans notre quotidien

Le 12 novembre 2016 à l’entrée du Bataclan à Paris, lors de la réouverture avec le concert de Sting | FRANCOIS GUILLOT/AFP

Le 12 novembre 2016 à l’entrée du Bataclan à Paris, lors de la réouverture avec le concert de Sting | FRANCOIS GUILLOT/AFP

Il y a la peur mais pas seulement. Depuis les attentats de Charlie-Hebdo, du 13 novembre et de Nice, certains gestes sont devenus automatiques, des façons de penser ont émergé tandis que d’autres réflexes ont été renforcés. Preuve que les djihadistes pénètrent notre inconscient.

Un an après les attentats du 13 novembre 2015, parce qu’ils ont été blessés, ont perdu un proche, parfois plusieurs, ont vécu l’horreur, des scènes de guerre, leur vie a été bouleversée. Pour dépasser l’horreur de cette expérience et s’aider à vivre, plusieurs ont écrit un livre, un autre a trouvé du réconfort en réalisant une bande-dessinée. Et puis il y a ceux qui ne sont pas rescapés mais que les attentats ont quand même traumatisés, remués. Parfois au point de changer de vie, comme cette journaliste d’une chaîne d’information en continu parmi les premières devant le Carillon le 13 novembre au soir et qui a depuis quitté la capitale et son métier pour le maraîchage bio en Normandie. D’autres n’ont pas encore franchi le pas mais y réfléchissent. Sérieusement. C’est le cas de Noémie, qui «envisage de déménager loin de la capitale, loin d’une grande ville pour essayer de vivre mieux, moins angoissée», pour prendre ses distances avec «cette boule au ventre qui est apparue le 13 novembre au soir [et qui] n’a jamais vraiment disparu». Et de Juliette, qui nous confie toujours éprouver «un mince mais certain soulagement à quitter Paris, comme si l’on quittait la zone rouge». Les attentats, qu’elle a suivis sur le moment «compulsivement via les réseaux sociaux et les sites d’information», elle en rêve encore: «Depuis un an, je fais des cauchemars réguliers d’attentats, des bombes qui tombent du ciel et dont il faut se protéger par exemple. Des scenarii apocalyptiques à chaque fois.» Un signe parmi d’autres qui montre que les terroristes se logent dans nos inconscients. Et si la peur, avec le temps, s’estompe, ils n’en font pas moins partie de notre quotidien, en pénétrant notre corps, physique mais aussi peu à peu social et politique.

Ouvrir son sac au vigile en entrant dans un centre commercial ou un musée devient un réflexe: plus besoin d’échange de mots polis pour qu’un inconnu jette un regard professionnel (et succinct) à ce qu’il contient; on s’excuse même lorsqu’on a avancé d’un pas vif en oubliant de l’exhiber. On peut aussi regarder d’un œil nouveau les sacs poubelle transparents qui ornent les trottoirs urbains, se souvenant qu’avant l’application du plan Vigipirate on trouvait des modèles opaques en fonte ou en bois sur lesquels n’étaient pas inscrits en majuscules les mots «Vigilance propreté». L’annonce sonore «Attentifs ensemble» de la RATP se met à retentir différemment dans le métro parisien.

Éléonore se rend compte que sa frayeur a quelque chose d’irrationnel: «Quand je vois un sac posé qui n’a l'air d’être à personne, ça m’interpelle, mais j’ai quand même ce réflexe de me dire: “Nan, ça peut pas être un colis piégé, t’es parano.”» 

Névrose obsidionale

C’est pour cela que le philosophe et psychologue Pierre Mannoni, entre autres coauteur avec Christine Bonardi de l’ouvrage Le terrorisme, une arme psychologique, parle de «névrose obsidionale»:

La pensée du public est assiégée par l’émotion

Pierre Mannoni, philosophe et psychologue

«Je ne dis pas que la société française est devenue folle, mais on peut dresser un tableau clinique. Cette névrose se caractérise par une désarticulation du réel et de l’imaginaire, une désorganisation cognitivo-émotionnelle. La pensée du public est assiégée par l’émotion, la peur du terrorisme, sans que la pensée rationnelle ne parvienne à la ramener à ce qu’elle est, à savoir, au regard des statistiques, un objet qui tient plus du fantasmé que du réel.»

Et si la raison statistique a du mal à se faire une place, c’est aussi, précise-t-il, parce les victimes du terrorisme, et c’est bien l’objectif des terroristes, sont aussi et principalement les victimes indirectes, c’est-à-dire le grand public. «Comme l’a dit justement Brian M. Jenkins, “le terrorisme, c’est du théâtre”. Les attentats donnent matière au public à être frappés par un spectacle dramatique. Et les blessures, cette mise en scène de la monstruosité, sont faites pour faire partie du spectacle. C’est intentionnel et stratégique.»

État d’alerte

Avec la peur, les attentats ont aussi généré un état d’angoisse. Parce que, suggère le codirecteur du groupe de recherche sur les traumatismes de l’université Paris 7 Tigran Tovmassian, les attentats ont mis à mal notre base de sécurité, sur laquelle se construit notre narcissisme et notre ego, en somme, le reste de notre vie psychique:

«On baigne tous dans une illusion d’immortalité et c’est ce qui est touché par ces attentats. Les terroristes ont rompu quelque chose de vital, ils ont brisé l’étayage entre notre nature animale et autoconservatrice et notre état d’être de culture. On redevient presque comme une proie face à un prédateur potentiel.»

C’est ce dont nous fait part Noémie, qui dit avoir «pris conscience réellement du danger» depuis le 13-Novembre: «Il ne se passe pas une fois où, au cours d’une soirée, je ne regarde pas les amis qui m’entourent et pense à ce qui pourrait se passer.» Idem chez Éléonore: «Je me souviens que, en décembre [2015], j’étais dans le bus dans les embouteillages et je me suis surprise à réfléchir pendant plusieurs minutes au meilleur endroit pour me planquer et sortir si jamais il y avait une fusillade dans ou autour du bus.»

Juliette est elle aussi en état d’alerte, du genre à se retourner brusquement quand elle entend un bruit sourd dans la rue: «Mon rythme cardiaque s’accélère quand je vois quelqu’un courir. Je vérifie si c’est la seule personne autour de moi.» Tigran Tovmassian tempère ces témoignages, en rappelant que «le fait d’y penser tout le temps peut paraître une obsession mais [que] c’est aussi une manière de traiter cette angoisse et d’en sortir», de reconstruire sa base de sécurité avec l’aide, indispensable, du secours d’autrui.

Quand l’avenir du groupe est menacé, cela conduit à un désir de protection de son groupe

Silvia Krauth Gruber, psychologue sociale

Le spécialiste des psychotraumatismes fait la distinction entre ceux qui ont été «impactés dans leur sphère psycho-corporelle», dont «le filtre, le pare-stimuli, qui permet d’éviter d’être tout le temps des proies a été explosé», et qui peuvent revivre la scène traumatique de manière brute lors de flashs ou de cauchemars, et ceux qui ont vécu les attentats à travers l’écran de leur télévision et de leur ordinateur et en rêvent ou y pensent au quotidien. Mais il souligne que les attentats peuvent aussi entrer, chez tout un chacun, en résonance avec des angoisses profondes: «On a tous en nous cette possibilité d’effondrement de soi.» Une analyse que rejoint la psychologue sociale Silvia Krauth Gruber, entre autres auteure du chapitre «Menaces et peurs collectives: apeurés, restons-nous des citoyens éclairés?» de l’ouvrage Les peurs collectives – Perspectives psychosociales (Érès, 2013). Et cette angoisse est accentuée par le sentiment que c’est le groupe, voire ses valeurs, et non des individus ciblés, qui est attaqué et menacé. «L’existence du groupe procure l’immortalité car le groupe continue d’exister même si l’individu meurt.»

Repli communautaire

C’est là qu’intervient une autre facette de l’infiltration dans la psyché collective des attentats terroristes. Car chacun reprend peu à peu, selon la formule consacrée, une activité normale, «un régime de croisière», fait remarquer la psychiatre et épidémiologiste Viviane Kovess Masféty, auteure de l’ouvrage N’importe qui peut-il péter un câble? (Odile Jacob, 2008). Certes, le fait qu’il y ait eu une succession d’attentats a augmenté le niveau d’inquiétude et donc les gens retournent de moins en moins vite à la normale, mais même les rescapés retournent à la vie: «À un an de distance, 60% des personnes n’ont plus de symptômes de stress post-traumatique Le PTSD semble avoir colonisé nos inconscients puisque, comme le regrette la professeure à l’École de hautes études en santé publique (EHESP), «tout le monde se sent victime». Mais à ce sentiment d’être déjà une victime ou du moins une victime potentielle s’arriment un repli communautaire et un soutien aux politiques sécuritaires, ajoute Silvia Krauth Gruber:

«Quand l’avenir du groupe est menacé, cela conduit à un désir de protection de son groupe, qui se manifeste par des comportements de protection de ses valeurs, afin de gérer la peur existentielle de l’inéluctabilité de la mort, et une hostilité envers ceux qui sont considérés comme une menace.»

En atteste la recrudescence des actes islamophobes après les attentats de Paris et Montrouge en janvier 2015, ceux de Paris et Saint-Denis le 13 novembre 2015 et plus encore l’attaque de Nice le 14 juillet 2016 et celle de Saint-Étienne-du-Rouvray quelques jours après. Ainsi que les études menées par la docteure en psychologie sociale Andreea Ernst-Vintila, également coordinatrice du réseau international «Xénophobie, radicalisation en Europe, antisémitisme, islamophobie: déradicalisation et prévention», qui montrent que «les Français qui scorent plus haut sur l’échelle d’islamophobie tendent à soutenir des mesures contreterroristes “offensives” (mise écoute des populations “suspectes”, infiltration des lieux de culte musulmans, recours à la torture envers les terroristes présumés, etc.), et être défavorables aux mesures “préventives” (augmenter les débats autour des valeurs démocratiques dans les écoles, diminuer les préjugés envers les musulmans)».

Injonction à la vigilance

Cette peur et ce repli communautaire ont «pour effet de rétrécir le champ attentionnel vers la menace», poursuit Silvia Krauth-Gruber. Or ce qui est essentiel dans une situation de danger immédiat car permet de se concentrer sur la gestion de la menace devient dangereux lorsqu’il s’agit d’une menace potentielle: «Canaliser l’attention vers la source de la menace revient à oublier le reste et à vouloir seulement faire disparaître la peur; et c’est ainsi que les gens deviennent vulnérables aux solutions simplistes des populistes, parce que la peur nuit à l’esprit critique.» Signe, comme le signale Andreea Ernst-Vintila, que «les attentats terroristes ont affecté l’état émotionnel et la cognition des Français, au niveau individuel et surtout au niveau collectif».

Le citoyen n’est plus tellement enjoint à être citoyen mais plutôt un capteur de non-conformité dans le tissu social

Alexandre Duclos, docteur en sociologie

Et si c’était finalement plus dans nos esprits qu’au creux de notre estomac que les attentats avaient laissé leur marque? Le docteur en sociologie Alexandre Duclos, qui a décortiqué à plusieurs reprises la notion d’inconscient collectif, observe quant à lui une injonction à la vigilance… qui nous ramène aux sacs poubelle transparents et aux annonces de la RATP. Des phénomènes qui ne sont pas nouveaux et n’ont pas été générés par les attentats mais qui témoignent d’un impératif de plus en plus prégnant de «surveillance quasi policière». Plus que l’angoisse, les attentats ont peut-être contribué à renforcer cette transformation des citoyens en agents et administrateurs de l’espace public, observe Alexandre Duclos. «Le citoyen n’est plus tellement enjoint à être citoyen mais plutôt un capteur de non-conformité dans le tissu social, c’est un appel à la délation et pas à la solidarité.»

C’est bien pour cela que le magistrat Antoine Garapon, coauteur avec Michel Rosenfeld de l’ouvrage Démocraties sous stress – Les défis du terrorisme global, fait un parallèle entre la vie psychique des individus et celle de la société. «Le risque n’est pas seulement institutionnel, il est plus profond. On est tentés de renoncer à ce que nous sommes, à défendre nos libertés pour tous; on se dit que l’on n’est pas concerné par les écoutes par exemple puisque l’on n’est pas terroriste, ce qui sous-entend que les terroristes n’ont pas les mêmes droits et revient à jeter l’éponge sur ce qui est le fond même de nos démocraties.» Au plus profond de notre identité sociale et politique. Reste donc à en être conscient et à s’en déposséder, au niveau individuel comme collectif, ponctue Antoine Garapon: «Il n’y a rien de pire que la passivité face au stress. La meilleure attaque, c’est l’engagement citoyen.»

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mb

a écrit le 05.12.2016 à 17 h 59

Je pense que l’article anime à penser aux différents attentats qui sont faits dans notre quotidien. Je suis d’accord avec l’article parce que je trouve que les attentats influent toujours notre vie. Quand il y avait un attentat très près de notre pays, nous commencions à penser automatiquement à la mort et à la perte. Je crois que nous commencions à vivre un peu plus anxieusement et nous pensions à notre avenir, notre famille et nos opinions. Nous lisions plus le journal et écoutions plus la radio parce que nous voulions nous renseigner sur les choses qui se passaient. Enfin je trouve qu’avoir du respect est bien mais avoir de la peur est très mal parce que c’est le but des attentats d’en propager.
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