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«Sully», ou le cinéma post-vérité

Forrest Wickman, traduit par Antoine Bourguilleau, mis à jour le 04.12.2016 à 13 h 44

En cette année d'élection de Donald Trump, Clint Eastwood fait des bureaucrates, des experts et des «faits» les ennemis de son héros.

Clint Eastwood et Aaron Eckhart dans «Sully».

Clint Eastwood et Aaron Eckhart dans «Sully».

Dans la véritable histoire du capitaine Chesley Sullenberger, il n’y a pas de méchant (à part les oies), et Clint Eastwood, dans son film, a donc dû en inventer un. C’est très bien. Il n’y a aucun problème à prendre un peu de liberté artistique avec une histoire vraie, en y injectant le genre de conflit nécessaire pour alimenter un bon film hollywoodien. Et comme Dana Stevens de Slate.com l’écrivait dans sa critique du film, «la figure de Sully n’est-elle pas, de toutes les personnalités masculines idéalisées dans l’histoire récente des États-Unis, la moins souillée?»

Mais le conflit que le film Sully invente est un pur fantasme, issu en droite ligne des idées les plus stupides et les plus dangereuses de notre époque. En faisant des bureaucrates, des experts et des «faits» les ennemis de son héros, Eastwood vient de réaliser le meilleur film de l’année du Brexit et de l’élection de Donald Trump.

Crânes d’œufs bureaucrates

Le film met du temps à se dévoiler, avec une approche des évènements du vol 1549 de l’US Airways –qui n’a duré que six minutes, du décollage de l’aéroport LaGuardia de New York à son fameux amerrissage dans l’Hudson– qui n’est pas sans rappeler celle du Rashōmon de Kurosawa. On assiste à la première version du crash dans la scène d’ouverture du film –sauf que cette fois, l’avion s’encastre dans un gratte-ciel new-yorkais. (Le film, rappelons-le, est sorti aux États-Unis pour le quinzième anniversaire du 11 septembre, et cette scène d’ouverture n’est que la première d’une série d’autres qui évoquent cette tragédie comme le spectre de ce qui aurait pu se passer, et n’est pas sans rappeler ce titre du site parodique The Onion: «“Si seulement Sully avait piloté les avions du 11-Septembre”, déclare un crétin de compétition»).

Mais le vol en lui-même, malgré ses nombreuses mises en perspectives, ne constitue qu’une infime partie du film, et le reste ne porte que sur un seul sujet: Sully, le bon vieux pilote blanchi sous le harnais (et interprété par le chouchou d’Hollywood, Tom «Monsieur tout le monde» Hanks) contre le NTSB, équivalent américain du Bureau d'enquêtes et d'analyses pour la sécurité de l'aviation civile, des crânes d’œufs bureaucrates, nommés par le gouvernement, et qui ont le culot d’effectuer une enquête de routine sur un accident aéronautique majeur. Sully, le héros du film, défend la sagesse de sa décision, conséquence de quarante années de pilotage. Le film présente les bureaucrates comme des méchants, avec leurs méthodes scientifiques et leurs acronymes incompréhensibles («QRH»? «APV»?) et leurs magnifiques simulations sur ordinateurs, qu’ils utilisent pour suggérer que Sully aurait parfaitement pu poser son avion endommagé sur une piste voisine plutôt que de plonger dans un fleuve glacé. («Ils jouent à Pac-Man, et nous on pilote un avion rempli d’êtres humains», ronchonne sous sa moustache Aaron Eckhart, qui interprète le co-pilote de Sully.)

Ce conflit atteint son paroxysme dans une scène totalement bidon. Sully l’emporte devant la commission en demandant à ce que le NTSB refasse sa simulation avec un ajustement crucial: les pilotes doivent attendre 35 secondes avant d’entamer une manœuvre vers l’un des aéroports les plus proches, le temps qu’il estime nécessaire pour évaluer la situation et prendre une décision. Et comme de bien entendu, les pilotes qui testent cette nouvelle simulation perdent tous trop rapidement de l’altitude et s’écrasent tous avant d’atteindre la piste, tuant tous les passagers. Voilà une conclusion satisfaisante sur le plan dramatique; mais dans les faits, c’est le NSTB et pas Sully qui a suggéré d’ajouter 35 secondes.

«On essaye de nous salir dans cette affaire»

Le NTSB est naturellement peu satisfait de la manière dont il est présenté. Selon Bloomberg, le bureau d’enquête s’est montré compréhensif avec Sully, plutôt coulant même, soucieux qu’il était sans doute de ne pas se montrer trop critique à l’égard d’un chouchou des médias, dont il a admis que le travail avait été exemplaire. «Rien n’a été fait pour le crucifier ou l’embarrasser», a déclaré à Bloomberg Malcolm Brenner, spécialiste du NSTB à la retraite, qui a fait partie de la commission qui a auditionné le pilote. «Si des questions lui ont été posées, c’était pour obtenir des précisions.» Robert Benzon, vétéran du NTSB, depuis retraité, qui a supervisé l’enquête et avait derrière lui plusieurs décennies de pratique, va dans le même sens. «Je pense qu’on essaye de nous salir dans cette affaire», dit-il. «De ce que j’en comprends, ce film, c’est du nanar de compétition.»

Sorti à l’automne 2016, dans une année où un conservateur britannique a déclaré «Je crois que les gens dans ce pays en ont assez des experts» et où Stephen Colbert peut résumer l’ambiance générale par cette blague, «Vous savez qui était vraiment intelligent? Adolf Hitler», il n’est pas très surprenant que le film semble promis à faire un carton inattendu, comme American Sniper avant lui.

Il apparaît en effet comme la véritable incarnation de ce que beaucoup de gens ressentent en 2016: les faits ne comptent pas, les preuves scientifiques sont bonnes pour les crétins; ce qui compte vraiment, c’est ce que vous ressentez dans vos tripes (sur les musulmans, les femmes, l’économie…).

Peut-être que nous ne devrions pas être franchement surpris, puisque le réalisateur de Sully est Clint Eastwood, un soutien de Donald Trump qui avait déjà montré son aversion pour les faits dans son American Sniper, qui parle des gamins d’aujourd’hui comme d’une «génération de mauviettes, politiquement correcte», a bien résumé ses croyances libertariennes sur le rôle du gouvernement en déclarant qu’il faut «laisser tout le monde tranquille» et qu’il n’avait pas envie d’entendre la voix d’Hillary Clinton pendant quatre ans parce qu’elle est insupportable. (Une des principales enquêtrices du NTSB est jouée par Anna Gunn de Breaking Bad, qui sait pourtant deux ou trois choses sur ce que c’est d’être une femme que les hommes n’écoutent pas.) Nous ne devrions pas non plus être étonnés par Todd Komarnicki, scénariste du film, chrétien véhément, qui considère qu’Internet pourrait signer la fin des narrations dans le cinéma et qui a comparé les enquêteurs du NTSB à «l’accusateur» de la Bible –c’est à dire à Satan.

A la fin du film, une fois que tous ces bureaucrates coupeurs de cheveux en quatre voient leur thèse voler en éclat et que la vision du vieil homme blanc prévaut, il ne reste plus qu’à rigoler un bon coup. Dans la scène finale, les pilotes s’en sortent à ce point immaculés et vierges de tout soupçon que le seul «regret» qu’ils confessent prend la forme d’une plaisanterie: «J’aurais dû faire ça en juillet», concède Tom Hanks. Le film se termine sur le grand éclat de rire que provoque cette bonne blague et l’on réalise soudain, tandis que le noir se fait sur l’écran, que rien ne justifiait que l’on fasse un film d’une telle histoire.

Tout cela n’était qu’une blague –à vos dépens. Ca vous rappelle quelque chose?

Forrest Wickman
Forrest Wickman (48 articles)
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