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Charlie Hebdo aux Allemands: «Je vous ai compris»

Le numéro de Charlie Hebdo vendu en Allemagne I John MACDOUGALL / AFP

Le numéro de Charlie Hebdo vendu en Allemagne I John MACDOUGALL / AFP

Le journal satirique parle désormais allemand, et sait comment on parle aux Allemands.

De nouveaux lecteurs. À compter de ce jeudi 1er décembre 2016, Charlie Hebdo paraît désormais chaque semaine en allemand, dans le pays où le n°1178, sorti une semaine après l'attentat du 7 janvier 2015, a trouvé le plus de lecteurs à l'étranger. Surnommé le «numéro des survivants», il avait été tiré à 7 millions d'exemplaires, parmi lesquels 70.000 avaient été écoulés outre-Rhin.

«Vous avez pensé à nous en ces heures difficiles. Maintenant nous pensons à vous!», peut-on lire dans l'édito du premier numéro de la version allemande de Charlie Hebdo, qui fait allusion à l'attaque terroriste lors de laquelle une grande partie de la rédaction du média satirique a été décimée et qui l'a rendu tristement célèbre au-delà des frontières françaises.

«Qui vit heureux en Allemagne?»

Et comme pour montrer aux lecteurs allemands que cette version allemande n'est pas une simple traduction de l'original, le journal dédie quatre pages à un grand reportage dessiné qui sonde la société allemande, intitulé «Qui vit heureux en Allemagne?». Un clin d'œil à la célèbre expression allemande «Wie Gott in Frankreich leben» («vivre comme Dieu en France»), les Allemands ayant tendance à s'extasier sur le raffinement à la française, mais surtout un miroir tendu à la société allemande.

À travers un collage d'interviews menées avec des citoyens allemands anonymes, le journal dessine un portrait en creux de l'âme allemande, dans lequel transparaissent à la fois ses valeurs, ses contradictions, ses blessures et ses angoisses...

«Je fais partie de ceux qui ne pourraient jamais accrocher un drapeau allemand à la fenêtre, explique un professeur de biologie en évoquant le passé nazi de son pays. Je ne me sens certes pas personnellement responsable mais je crois à notre responsabilité vis-à-vis des autres pays.»

Un armateur du port de Hambourg se souvient s'être vu refuser une glace lorsqu'il était enfant au motif qu'il était allemand, lors d'un séjour en Scandinavie, mais note qu'aujourd'hui «les réactions sont rarement négatives» lorsqu'il est à l'étranger.

«Les Allemands vivent pour leur travail»

L'importance de la valeur travail, le ciment de la société allemande, est abordée à plusieurs reprises. «Même quand ils ont un boulot alimentaire, les Allemands vivent pour leur travail. C'est naturel pour nous, nous voulons accomplir nos devoirs convenablement. Cela conduit à une obéissance totale et au fascisme. Nous sommes certes en train de changer, mais il va falloir encore beaucoup de temps», estime une comédienne qui explique avoir pris la nationalité suisse pour échapper au «sentiment de culpabilité» qu'ont encore aujourd'hui beaucoup d'Allemands vis-à-vis de leur passé.

«Un Allemand a un plan de vie préfabriqué. Tu vas à l'école, tu suis une formation et tu travailles. J'aime avoir une vie réglée», confie un conducteur de poids-lourd.

Certains se plaignent de la bureaucratie allemande, du manque de créativité qui règnerait dans l'industrie, d'autres souhaitent avoir «un État plus social et plus juste». Des Allemands de l'Est évoquent la Stasi, l'absence de liberté d'information et d'expression, mais parlent d'une société «qui était unie et solidaire», dans laquelle les gens n'avaient «pas du tout peur de la vieillesse»: «Nous savions que nous toucherions notre retraite. Mais aujourd'hui: en recevrons-nous une?»

Rire d'eux-mêmes

L'angoisse des Allemands face à l'essor du populisme, la montée en puissance du parti d'extrême-droite AfD, aux nombreuses attaques visant les centres d'accueil de réfugiés mais aussi les craintes de voir disparaître certaines traditions ou d'un délitement de l'Union européenne est également palpable dans ces entretiens.

Un aspect essentiel ne manque pas au tableau: le manque d'humour et d'auto-ironie des Allemands, si on les compare à leurs voisins français. Une critique que se font beaucoup d'Allemands et qui représente sans doute un défi de taille pour le journal satirique. Charlie Hebdo réussira-t-il à faire rire les Allemands d'eux-mêmes? Les ventes du journal nous le diront.

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