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Comment marche internet en Corée du Nord (enfin «marche»)

Martyn Williams, traduit par Antoine Bourguilleau, mis à jour le 08.12.2016 à 11 h 23

Pour ses quelques dizaines de milliers d’utilisateurs locaux et une foule d'étrangers.

Un soldat nord-coréen utilise un ordinateur sans internet à Pyongyang, le 28 mars 2002 | GOH Chai Hin / AFP

Un soldat nord-coréen utilise un ordinateur sans internet à Pyongyang, le 28 mars 2002 | GOH Chai Hin / AFP

Vingt ans après avoir changé les vies dans tous les autres pays, internet n’est pas même un concept pour le Nord-Coréen moyen –à tel point que la plupart des 25 millions d’habitants de ce pays n’ont pas la moindre idée de ce qu’ils manquent. Et cela à dessein, naturellement.

Un des piliers de la poigne de fer de Kim Jong-un exerce à l’égard de son peuple est la propagande: toutes les informations proviennent du même bureau de propagande gouvernementale, les photos et vidéos de Kim sont très coordonnées, et il n’existe absolument aucun média indépendant. Il n’y a pas de télévision par satellite, pas de journaux étrangers. Les radios sont trafiquées pour ne capter que les programmes nationaux. Modifier illégalement son poste de radio pour écouter des émissions en provenance de la Corée du Sud voisine peut vous faire atterrir en prison. Si un accès étendu à internet était autorisé, il constituerait une menace massive pour le régime. Mais l’interdire complètement prive le régime de nombreux avantages non négligeables. Dans un pays frappé par une vague de sanctions, internet peut faciliter le commerce international et les communications.

Aussi, en 2001, le gouvernement a-t-il permis à une société, Sili Bank, d’installer un relai d’e-mails entre Pyongyang et Shenyang, une ville chinoise frontalière. Les messages étaient reçus dans chaque ville et échangés par lot, toutes les heures, pour un coût d’au moins 1,50 dollar par message. La ligne est passée à la connexion permanente en 2006, mais le système est toujours limité à l’échange d’e-mails et restreint à un usage officiel par le gouvernement et les principales compagnies commerciales.

La première connexion permanente à haut débit est créée en 2010 lorsque Star, une joint-venture nord-coréenne avec Loxley Pacific, compagnie thaïlandaise, commence à offrir ses services à des expatriés vivant à Pyongyang, aux bureaux des organisations étrangères et à certains ministères et personnages du gouvernement.

L’accès au service lui-même étant physiquement restreint, le nombre d’usagers d’internet en Corée du Nord se limite sans doute à quelques dizaines de milliers d’utilisateurs. Le gouvernement ne semble donc pas soucieux d’attribuer des ressources pour effectuer de la censure ou filtrer les communications. En fait, et durant une assez longue période, de nombreux utilisateurs avaient remarqué qu’ils pouvaient bien plus facilement accéder à des sites tels que Gmail, Facebook ou Twitter depuis Pyongyang que depuis Pékin.

Pas une tête qui tourne, pas de contact visuel

Depuis 2012, internet est également disponible pour les résidents étrangers et pour les touristes par le biais de Koryolink, un opérateur national de téléphonie mobile, lancé en 2008 avec l’aide d’Orascom Telecom, société égyptienne. Il compte un peu plus de deux millions d’abonnés, mais seuls les étrangers peuvent avoir accès à internet. Le service est par ailleurs onéreux –dix euros pour cinquante mégabytes. À titre de comparaison, dix dollars permettent d’acheter un gigabyte de données sur le réseau T-mobile aux États-Unis. Malgré son coût, la dépense en vaut la peine pour des observateurs de la Corée du Nord tels que moi, car il permet à des touristes de posters des choses parfois intrigantes pendant leur séjour. À titre d’exemple, Jaka Parker, qui travaille à l’ambassade d’Indonésie, tient un compte Instagram avec des photos de sa vie quotidienne dont des photos de Pyongyang et même de la prière du vendredi à la mosquée de l’ambassade d’Iran. Certains étrangers ont même effectué des retransmissions en direct depuis la ville. Mais au début de 2016 –et peut-être cela a-t-il un rapport– Koryolink a été contraint de commencer à censurer l’accès à Twitter, à Facebook, YouTube et à certains sites d’information sud-coréens.

Ces dernières années, l’accès à internet a été également étendu aux grandes universités. Des pièces dédiées à la consultation d’internet ont été ainsi créée à l’université Kim Il Sung, la plus grande université du pays. Quand l’ancien PDG de Google Eric Schmidt a visité la Corée du Nord en 2013, on lui a montré des étudiants qui utilisaient Google à l’université et a réalisé l’une des réalités de l’accès à internet pour ces citoyens de l’élite : la surveillance. «Internet apparaît supervisé, en ce sens que les gens n’étaient pas en mesure d’utiliser internet sans que quelqu’un d’autre les regarde», écrit-il alors dans une note de blog.

Sa fille Sophie, qui l’a accompagné dans ce voyage, remarque autre chose: «Un problème: personne ne faisait quoi que ce soit. Quelques-uns cliquaient ou faisaient défiler les pages, mais les autres regardaient juste fixement l’écran», écrit-elle.

«Plus perturbant encore: quand notre groupe a fait son entrée – un groupe bruyant, avec de nombreux journalistes à la suite – personne n’a levé les yeux de son bureau. Pas une tête qui tourne, pas de contact visuel, pas de réaction aux stimuli. On aurait dit des mannequins.»

Les Nord-Coréens apprennent l’autocensure depuis leur plus jeune âge

Il y a un débat récurrent entre les analystes sur l’écart entre la réalité et ce qu’en voient les visiteurs de la Corée du Nord, mais les observations de Sophie Schmidt semblent suggérer que les étudiants n’étaient là que pour tenter d’impressionner leurs visiteurs étrangers. La chose est entièrement possible dans un pays à ce point contrôlé.

Mais quelle que soit la vérité de cette visite, un professeur étranger qui travaille à l’université de science et de technologie de Pyongyang raconte que l’accès à internet est réel. «Les étudiants diplômés y ont accès, les autres, non», m’a-t-il dit dans une interview en 2014. Il m’a également confirmé le contrôle physique de l’accès internet. Mais malgré la censure sur le réseau mobile Koryolink, le blocage à l’université est limité –car il n’est pas vraiment nécessaire. C’est que les Nord-Coréens apprennent l’autocensure depuis leur plus jeune âge. C’est une des clés de la survie. Rares sont ceux qui oseraient visiter des sites susceptibles de leur causer des problèmes. Les risques pour eux-mêmes et leurs familles sont trop élevés.

Au lieu d’internet, le gouvernement nord-coréen met en place ce qu’aucun autre pays n’a créé : un Intranet national qui permet aux citoyens d’échanger des e-mails et de consulter des sites, mais qui est totalement coupé du reste du monde. Voilà une tentative audacieuse d’introduire certains des bénéfices de le communication électronique tout en maintenant le contrôle sur une population toute entière. Cela ne marcherait probablement nulle part ailleurs ans le monde, mais le gouvernement de Corée du Nord maintient à ce point son peuple dans la terreur que rares sont ceux qui osent tenter de protester.

Un intranet national

Ce réseau, baptisé Kwangmyong, relie actuellement les bibliothèques, les universités et les différents ministères et commence à arriver dans les appartementz des mieux lotis. Il abrite un certain nombre de sites nationaux, un système d’apprentissage en ligne et un service d’e-mails. Les sites eux-mêmes n’ont rien de particulièrement excitant: ils appartiennent aux organes de presse du gouvernement, aux universités, aux services du gouvernement et à d’autres organismes officiels. Il y aurait également un site de cuisine avec les recettes des plats coréens.

Un des derniers services en ligne est un système de vidéo à la demande, proposé par la télévision d’État. Ce «Manbang» est accessible via une box et offre un streaming live des quatre chaînes de télévision. Il peut également être utilisé pour une bibliothèque à la demande des programmes télévisés récent et a été récemment présenté dans un programme de la télévision nationale.

Pas grand-chose à voir avec Netflix. Car les programmes des chaînes nationales, comme le reste des médias, se concentrent sur les activités de Kim Jong-un, le parti et l’armée. Pour la majeure partie, les films sont des contes dramatiques mettant en scène la bravoure des Coréens contre les forces d’invasion japonaises durant la Seconde guerre mondiale ou contre les troupes Américaines durant la guerre de Corée, quand il ne s’agit pas de drames qui mettent en scène des citoyens ordinaires qui se sacrifient pour le bien du parti pour leur Kim Jong Un bien aimé. Cet été, le Télévision Centrale Coréenne a diffusé les Jeux olympiques de Rio –environ 45 minutes tous les soirs, avec généralement trois jours de retard.

Voilà pourquoi l’introduction d’internet en Corée du Nord risque bien de ne guère permettre un meilleur accès à l’information. Pourtant, nous avons vu apparaître un nombre croissant de sites internet basés à Pyongyang, accessible sur le vrai internet, et qui diffusent la propagande du régime en direction de l’étranger. Surfer sur ces sites donne un aperçu des informations dont sont quotidiennement abreuvés les Coréens du Nord.

Pour l’essentiel, ces sites parlent des activités de Kim Jong-un, une pièce maîtresse de la propagande et qui vise à le montrer comme travaillant sans relâche pour le bien de la nation. La plupart des autres informations sont des déclarations politiques, des histoires de citoyens qui agissent pour le bien de la nation, les avancées scientifiques et d’autres sujets qui donnent l’impression d’un pays allant sans cesse de l’avant. Pour un œil étranger un peu exercé aux méthodes des médias, cela n’a rien de très convaincant. Prenez par exemple le principal site, Naenara. Il est l’émanation de la Maison d’Edition en Langue Étrangère, l’organisation gouvernementale responsable de la traduction et de la diffusion de livres et de magazines dans plusieurs langues étrangères, et est rempli de cette propagande qui se déverse en continu dans les oreilles des habitants de Corée du Nord.

Voice of Korea, la station de radio international du pays, diffusée sur ondes courtes, met également en ligne ses programmes. On trouve également l’Agence Centrale d’Information, dirigée par l’État, le grand quotidien national Roding Sinmun (avec une édition en pdf à chaque numéro) et la radio Voice of Korea, qui diffuse également ses émissions. Mais malgré le nombre grandissant d’options disponibles, aucun moyen de diffusion électronique ne saurait être intégralement sûr. Dans un système social où les gens hésitent à faire part de leurs dissensions politiques avec les propres membres de leur famille, diffuser de telles pensées dans des textos ou sur le réseau national est impensable. Ils constituent donc de s’en remettre aux confidences chuchotées avec leurs amis les plus proches, qui pourraient entraîner leur dénonciation, et leur placement dans un camp. Ou pire.

Martyn Williams
Martyn Williams (1 article)
Journaliste, auteur du blog North Korea Tech
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