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La folle histoire de l'experte en criminologie qui avait pour ami proche un tueur en série

Ted Bundy I DONN DUGHI / UPI/PENSACOLA JOURNAL / AFP

Ted Bundy I DONN DUGHI / UPI/PENSACOLA JOURNAL / AFP

C’est l’histoire d’une vieille rengaine: «C’était un homme sans histoire.». Lorsqu’Ann Rule décide de donner de son temps en tant qu’écoutante pour l’équivalent américain de SOS Amitiés, son binôme est un homme charmant, plein d’empathie et de bons conseils. Du moins, c'est ce qu'elle croit.

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Qui est vraiment Ann Rule? À première vue, personne ne peut imaginer que cette petite blonde issue du Michigan et mère de quatre enfants a le crime dans le sang. Née dans les années 1930 au sein d’une famille de shérifs et de médecins légistes, la femme se rappelle que pour rendre visite à ses grands-parents, elle devait littéralement passer ses après-midis dans la prison du comté de Montcalm. Là-bas, une dame accusée d’avoir tué son mari volage lui apprend le crochet et tente de lui faire croire en l’existence des homicides justifiés.

Un jour, son père –coach sportif– est envoyé sur la côte pacifique nord-ouest. Ann, sa mère et son frère le suivent. La jeune fille tombe amoureuse du coin, ainsi que des footballeurs que son père entraîne et qui préfèrent s’abstenir de sortir avec la fille du coach. Plus tard, elle s’inscrit à l'université de Washington où elle étudie l’écriture, la psychologie et la criminologie. L’écriture n’est qu’«un moyen d’obtenir des bonnes notes». Son rêve est de devenir inspecteur de police.

«Les lecteurs ne goberont pas qu’une femme puisse s’y connaître en investigation»

Elle passe avec succès le concours, les entretiens, et les tests physiques. Il ne reste plus qu’à rencontrer le médecin du travail. Dans son bureau, Ann Rule est placée face au mur. Elle ne parvient à déchiffrer aucune lettre, même les plus grosses. Le médecin lui annonce que sa myopie prononcée l’empêche d’entrer dans la police. Les lentilles de contact ne sont pas répandues à l’époque, et qu’arriverait-il si elle venait à perdre ses lunettes dans le feu de l’action? Ann Rule, ses premières ambitions avortées, s’arrange pour garder tout de même un pied dans la porte. 

Elle devient assistante sociale le jour et journaliste d’investigation la nuit. Elle vend ses enquêtes aux éditions du dimanche de la presse régionale. Ce n’est pas à dire que le papier l’exempte de tout danger. Bien que contrainte dans un premier temps à prendre un pseudonyme masculin parce que «les lecteurs ne goberont pas qu’une femme puisse s’y connaître en investigation», cela finit par l’arranger pour des questions de sécurité. Ses papiers sont publiés sous le nom d’Andy Stack.

Elle se souvient qu’il lui est arrivé de sursauter parce que son ami la surprenait en arrivant doucement par derrière. Mais qui n’a jamais fait ça?

À l'écoute des personnes en détresse

Ann Rule prend son travail au sérieux. Elle reprend des études en criminologie pour acquérir de nouvelles compétences en matière d’investigation. Mais, alors que son mariage se détériore, la journaliste tente de créer un cercle vertueux et postule au sein d’une permanence téléphonique ouverte aux personnes en détresse psychologique. Elle a alors 40 ans. Nous sommes en 1971.

La permanence a lieu tous les dimanches et les mardis soirs. À peine arrivée, son collègue, jeune étudiant de 24 ans, lui tend une tasse de café: «Tu crois qu’on arrivera à gérer tout ça?». Ted est grand, brun, joli garçon. Si elle était plus jeune et célibataire, il serait probablement le type parfait. À chaque fois qu’ils se quittent, il la raccompagne à sa voiture en la priant de faire attention. «Je ne voudrais pas qu’il t’arrive quelque chose.»  Après une année passée à réconforter les autres et se réconforter l’un l’autre (Ted lui confie qu’il a appris tardivement que sa sœur était en réalité sa mère), ils restent amis.

Meurtres en série

Elle se souvient que parfois, quand elle amenait son chien à la permanence, le jeune homme essayait de le caresser. L’animal se mettait alors à aboyer, crocs apparents et poils hérissés. Elle se souvient qu’il lui est arrivé de sursauter parce que son ami la surprenait en arrivant doucement par derrière. Mais qui n’a jamais fait ça?

En 1974, une série de meurtres affole les autorités ainsi que la population de Seattle et ses environs. Des étudiantes disparaissent sans raison et sans laisser de traces. Ann Rule écrit sur le sujet, mais l’enquête piétine. Quelques éléments commencent tout de même à ressortir. Les victimes ont souvent été vues pour la dernière fois en train de parler à un type aux cheveux bruns qui avait le bras en écharpe. Ou des béquilles. Ou un plâtre. Il semble que cet homme conduisait une Coccinelle de couleur blanche ou beige.

Arrive le moment où le tueur prend confiance et décide de frapper en plein jour. Par une après-midi de juillet, il parvient à kidnapper deux jeunes filles aux abords d’une plage du pacifique. Comme il a passé plusieurs heures à aborder des femmes dans l’espoir de trouver une proie, les témoignages se font plus précis. Il se présenterait sous le nom de «Ted».

L'emprise du doute

Ann Rule, sans bien savoir pourquoi, pense à son Ted. La description physique correspond, le prénom aussi. Elle pense que ce n’est rien, mais elle appelle tout de même le commissariat. Au téléphone, elle réalise qu’il ne peut s’agir de la même personne: son ami Ted ne possède pas de voiture. C’est du moins ce qu’elle croit. Son interlocuteur l’informe que Ted a bien une Coccinelle enregistrée à son adresse.

Lorsqu’il est arrêté une première fois pour kidnapping, Ann Rule pense toujours que Ted est innocent. Admettre qu’il puisse être coupable n’affecterait pas seulement sa vision de l’homme, mais peut-être aussi sa propre vision d’elle-même: comment une experte en psychologie et en criminologie pourrait ne pas reconnaître un serial killer en l’ayant sous les yeux? Ted n’est pas un meurtrier, elle l’a vu sauver des vies au téléphone. Il fait partie de la liste des suspects, mais bientôt les inspecteurs réaliseront leur erreur. Un tas de gens conduisent des Coccinelles, non?

Un tueur si proche

Le moment où Ann Rule admet enfin que son ami Ted n’est autre que Ted Bundy, le tueur en série, n’est pas très clair. Il est probable qu’au fond d’elle, le doute la tourmentait sans qu’elle ne puisse s’y résoudre. Lors du procès en 1976, elle est obligée à un moment de sortir de la salle, prise de violentes nausées. Elle continuera à correspondre avec lui et à lui rendre visite en prison, allant jusqu’à lui donner 20 dollars pour qu’il puisse se couper les cheveux. De son propre aveu, elle est hantée par son activité professionnelle: «Je gagne ma vie en écrivant sur les tragédies des autres», dira-t-elle souventCe qui explique aussi en partie pourquoi elle est devenue, à l’aube de sa carrière, écoutante à la permanence téléphonique de Seattle.

De sa relation avec Ted Bundy, Ann Rule tirera son livre Un tueur si proche, best-seller qu’elle vend sous son vrai nom à plus de deux millions d’exemplaires et qui seront réédités à maintes reprises. Par la suite, elle publiera plus de trente enquêtes de faits divers sous forme de romans, devenant une référence en matière de «true crime».

Ann Rule s’est bien demandée pourquoi elle ne s’était jamais sentie en danger auprès de Ted Bundy. Pourquoi ne l’a-t-il jamais attaqué, alors qu’il aurait été aisé pour lui de le faire en 1971, à l’époque où il a commencé à tuer? Sa victime-type avait toujours les cheveux longs, noirs, avec une raie au centre. Ann Rule avait les cheveux courts, blonds, et n’avait «plus eu de raie au milieu depuis ses 4 ans». inculpé pour le meurtre de trente femmes à travers les Etats-Unis, Ted Bundy a été condamné à la chaise électrique en 1989. S’il a avoué ses crimes sur le tard, il ne s’est jamais confié à Ann Rule. L’auteure est décédée en juillet 2015 à l’âge de 83 ans.

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