Culture

Pourquoi les dessins animés nous font pleurer

Christophe-Cécil Garnier, mis à jour le 05.12.2016 à 16 h 59

Comment expliquer qu'un film d'animation provoque plus de réactions émotionnelles pour des adultes qu'un film avec de «vrais» acteurs? Ce papier associe les dessins animés aux films d’animation. Mille excuses aux puristes.

Aperçu de l'art au Disney's Art of Animation Resort | Suzannah DiMarzio via Wikimedia CC License by

Aperçu de l'art au Disney's Art of Animation Resort | Suzannah DiMarzio via Wikimedia CC License by

Aussi loin que je me souvienne, j'ai toujours aimé les dessins animés.

Je connais presque par cœur les répliques d'Aladin, de Mulan, du Roi Lion ou de Toy Story. J'aime avoir le sentiment que je vais passer un bon moment, et le côté feel good que j'en retire à posteriori. Et je ne suis pas le seul. Cette année encore, Le Monde de Dory, le dernier épisode de L’Âge de glace ou Comme des bêtes ont passé le million d’entrées en France. Vu qu’on a plus d’une dizaine de dessins animés par an (le dernier est Vaiana, la légende du bout du monde, de Disney), on peut dire qu’on est servi.

Mais récemment, il m'est arrivé quelque chose de particulier avec un film d'animation. Un court-métrage plus exactement, posté sur Viméo mi-octobre par deux scénaristes de Pixar. L'histoire d'un cow-boy qui repense à un épisode de sa jeunesse: il conduisait une diligence avec son père, avant qu'une attaque de bandits ne propulse la diligence dans un précipice, le père étant bien sûr à deux doigts de tomber au fond du canyon.


Je ne vous spoile pas la fin mais j'étais assez touché une fois la vidéo terminée. Ce qui m'a surpris. Une situation où une personne doit en sauver une autre d'une chute mortelle, j'ai vu ça dans plein d'autres films, comme Vertical Limit ou Cliffhanger.

Je n'en ai pas versé des larmes pour autant (le seul où j'ai pleuré comme une madeleine, c'est lorsque le raton laveur meurt au début d'Ace Ventura 2, mais c'est ma conscience Brigitte Bardienne...).

Pas un œil sec après «Vice Versa»

Qu'est-ce qui change? Une étude publiée dans le British Medical Journal avait montré que les dessins animés pour enfants étaient 2,7 fois plus traumatisants que les films pour adultes.

Mais pourquoi les adultes y succomberaient-ils également? Nous sommes habitués dans notre vie aux moments tragiques. Pourtant, à la fin de Vice Versa, le dernier film de Pixar, CBS News n'avait pas trouvé «un œil sec» dans la salle américaine dotée de 4.000 places lors du générique.

Ce phénomène d'adultes en pleurs avait été analysé par la BBC comme la conséquence d'un «nouveau type de mélodrame», lors de la sortie de Toy Story 3. Lee Unkrich, le réalisateur du film oscarisé en 2011, a quelques théories. Pour lui, les dessins animés sont naturellement plus touchants que les films avec de vrais acteurs, lit-on dans le Time:

Les films réels sont l’histoire de quelqu’un d’autre. Avec l’animation, le public ne peut pas penser cela, il baisse la garde

«Les films réels sont l’histoire de quelqu’un d’autre. Avec l’animation, le public ne peut pas penser cela, il baisse la garde.»

Puisque les personnages ne sont clairement pas «vivants» (mais des jouets «eeen plastiqueeee», comme le crie si bien Woody dans Toy Story 1), Lee Unkrich estime que les spectateurs s'identifient à ces personnages plus facilement. Parce que c’est vrai que c’est bien compliqué de se prendre pour Sylvester Stallone.

Intrigué par ma faiblesse face à au court métrage d'animation bouleversant des scénaristes de Pixar, je me suis dit que j'avais juste été pris au dépourvu. Donc j'ai tenté un autre dessin animé: Rox et Rouky. Le moment où la grand-mère laisse le renard dans la forêt.


Je connaissais la scène, je connaissais la fin (qui n'est pas super feel-good quand on y repense). Ça n'a pourtant pas manqué: j'étais en larmes. L'expression du renard, teinté d'incompréhension, la tristesse dans les yeux de la grand-mère... Tout me poussait à être beaucoup plus triste que dans Intelligence artificielle, lorsque la mère laisse son «fils» androïde au fond des bois.

La mort en face

Toy Story 3 est ainsi le premier titre qui vient à l’esprit de Marion, 25 ans, lorsque je lui demande devant quel film elle sanglote le plus:

«Je pleure très facilement quand je suis dans l’histoire, que ce soit film, livre ou autre. Mais les dessins animés, c'est comme si je redevenais une enfant. Je rigole et je pleure beaucoup plus facilement. Même si ça fait vingt fois que je le vois. Je refais le o avec ma bouche quand il y a une surprise ou que quelque chose se passe mal.»

«Mais en général, c’est plutôt quand il y a un deuil. Du genre Les Nouveaux Héros, Les Cinq Légendes ou Princesse Mononoké», explique-t-elle. Désolé pour les spoilers. 

D’ailleurs, lorsque je parle de mon sujet sur Facebook, les exemples de morts fusent chez des adultes. On cite le premier quart d’heure de Là-Haut, la mort de Mufasa dans Le Roi Lion, la maman de Bambi (évidemment) et aussi le début du Monde de Némo.

C’est vrai qu’on a parfois l’impression que Disney a créé plus d’orphelins que la Seconde Guerre mondiale, comme en plaisante le Time. Marion renchérit sur cette résonance particulière:

«La mort, c'est quelque chose qui me fait peur maintenant. Alors que petite, je n'y pensais pas forcément. La relation avec ma famille est devenue beaucoup plus forte. Donc quand un personnage perd son père ou un autre membre de sa famille, ça me touche maintenant alors qu'avant beaucoup moins. C'était triste mais c'était aussi une péripétie nécessaire. Ça ne me faisait pas grand chose.»

Le retour à l'enfance

Marion trouve que les films d’animation sont aujourd’hui «beaucoup plus subtils». D'ailleurs, certaines œuvres, comme le récent Ma vie de Courgette, sont clairement autant destinées à un public adulte, abordant des thématiques sensibles comme la vie d'un foyer de jeunes enfants abandonnés. 

«Pleurer pour un de ces films, c’est plus un truc d’adulte, avec peut-être plus de vécu. Même si je n’ai que 25 ans», explique Marion.

Il n'y a rien d'étonnant à ce que les enfants soient moins sensibles au contenu de certains dessins animés à écouter la professeure Marie-Louise Mares, qui travaille département des arts de la communication de l’Université de Wisconsin Madison: «Les plus jeunes n’auront que très peu conscience d’un moment poignant de l’histoire. Les recherches montrent que ce sont les actions plutôt que les émotions qui sont saillantes et vives pour un jeune public, à moins que l’émotion soit écrite en très gros.»

C'est une chose amère et douce de regarder en arrière, quand ces options commencent à prendre fin

À l'inverse, selon elle, les dessins animés ramènent les adultes à leur condition d’enfant. La professeur explique pour Toy Story 3 qu’il était logique que l’histoire «résonne chez les adultes». «Pour eux, cela ramène des souvenirs de leurs propres moments d'enfance, quand leur vie d'adulte se présentait avec des options illimitées. C'est une chose amère et douce de regarder en arrière, quand ces options commencent à prendre fin», complète-t-elle. Les parents pouvaient également s'identifier au moment où leurs enfants les abandonnaient pour toujours prêts à mener leur propre vie. Une explication aussi triste que la mort de Mufasa.

Différents niveaux de compréhension

Garth Jennings, le réalisateur de Tous en scène de Illumination Entertainment (vous savez, les créateurs des Minions), qui sortira en 2017 sur les écrans français, parle également de niveaux de compréhension différents.

«On a montré le film à des enfants et leur meilleur moment est quand le père de Johnny [le gorille à la voix de velours, ndlr] revient. Ils ne comprenaient pas vraiment la subtilité du moment. En tant qu’adulte, ça résonne plus parce qu’on peut se dire que c’est un problème qu’on connaît, quand nos enfants ne veulent pas être comme nous», précise-t-il.

Lui-même pleure à la fin de Toy Story, quand Buzz et Woody volent vers la voiture d’Andy, alors que ses enfants crient de joie devant la réussite des héros.

«Je suis en larmes parce que je sais ce que ce moment représente pour les deux jouets.»

Sara, interne d’anesthésie-réanimation âgée de 30 ans, est également touchée par des passages différents lorsqu’elle regarde aujourd’hui des dessins animés. Mais elle ne pense pas que les nouveaux films possèdent plus de subtilité:

«Ça a toujours existé en fait. Le Bossu, la fin de Pocahontas… En revanche, je suis plus sensible aux messages des dessins animés modernes. Parce que les personnages me parlent plus je crois. Les princesses Disney ont un peu vieilli. Les animaux moins par contre. C’est marrant.»

Le schéma bébé

Dans un article intitulé Pourquoi les films Pixar nous font pleurer, le site web américain Vulture explique que la réponse à nos sanglots se trouvent peut-être dans les traits de bébé des personnages. Ces derniers «évoquent automatiquement des sentiments tendres», selon les travaux d’Ad Vingerhoets, professeur de psychologie à l’université de Tilburg aux Pays-Bas.

D’ailleurs, en 1943, le biologiste Konrad Lorenz décrivait déjà les caractéristiques de «mignonitude» des jeunes enfants (ce n’est pas le terme qu’il a utilisé, vous vous en doutez): des yeux grands et larges, des pommettes saillantes, des petites mains et pieds. Or, ce «schéma bébé», selon Lorenz, se retrouve dans d’autres créatures mignonnes: des chiots, des ours en peluche et… les personnages de dessins animés.

Nous souhaitons prendre soin de ces petites créatures fragiles, écrit Vulture. Et lorsque ce sont des personnages à travers un écran, c’est impossible. Il en résulte un sentiment d’impuissance. L’émotion qui déclenche le plus souvent les pleurs, selon les travaux d’Ad Vingerhoets et Lauren Bylsma, une psychiatre de l’université de Pittsburgh.

Le visage des personnages est essentiel dans cette passe d’émotions. Garth Jennings a dû apprendre à former des émotions pas à pas, après avoir réalisé des films «réels» comme H2G2, le guide du voyageur galactique ou Le Fils de Rambow: «On doit se regarder très attentivement pour analyser la façon dont on se comporte. Avec les petites expressions infimes que nous avons tous».

Si une vraie personne avait fait une tête de surprise ou de peur comme dans un dessin animé, je lui aurais dit de se calmer

Une subtilité qui vole parfois en éclats avec les personnages d’animation. Une Raiponce ou un Woody font parfois de grands yeux et crient comme des damnés lors d’une surprise, ou rigolent d’une façon bien extravagante. Si le spectateur est un tant soit peu attaché au personnage, l’émotion se transmet plus facilement. Sans crainte de passer pour un mauvais acteur.

«Si une vraie personne avait fait une tête de surprise ou de peur comme dans un dessin animé, je lui aurais dit de se calmer», confirme Garth Jennings, pour qui on ne juge un acteur que par sa performance. 

Marlon Brando-Woody, même combat

Comme on vous l'expliquait en août dernier, la musique chez Pixar joue également un rôle déterminant. Leur film développe des thèmes que le spectateur identifie à une émotion. Ceux-ci sont placés à plusieurs endroits clés du film pour titiller la corde sensible du spectateur.


Mais les pleurs ne sont pas les seules preuves d’émotions. Et les films d’animation ne sont pas les seuls tenants de celles-ci. Pour Garth Jennings, un film comme Le Parrain n’est pas un film où l’on pleure mais «vous ressentez énormément d’émotions dans le jeu des personnages» (Marlon Brando en tête):

«C’est une expérience différente, conclut le réalisateur à Slate.fr. L’une n’est absolument pas mieux que l’autre et j’espère que je continuerai à travailler dans l’animation et dans les films normaux. Mais dans les films d’animation, vous pouvez être ridicule et en même temps poignant. Vous pouvez pousser tous les boutons émotionnels.»

Pixar, Disney et les autres l'ont parfaitement compris.

Christophe-Cécil Garnier
Christophe-Cécil Garnier (51 articles)
Journaliste à Slate.fr
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