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Comment une comédie musicale déchire l'Amérique d'Obama et de Trump

Jean-Marie Pottier, mis à jour le 06.12.2016 à 17 h 08

Projet improbable sur le papier, «Hamilton» est devenue le symbole des tensions politiques et culturelles qui agitent les États-Unis.

Un portrait d'Alexander Hamilton par John Trumbull (via Wikimédia Commons).

Un portrait d'Alexander Hamilton par John Trumbull (via Wikimédia Commons).

Juché sur une estrade de la Maison-Blanche, Lin-Manuel Miranda ne s'imaginait sans doute pas étrenner une des œuvres symboles de l'ère Obama, et bientôt de l'ère Trump. Le 12 mai 2009, ce jeune compositeur de 29 ans, primé l'année précédente pour In The Heights, une comédie musicale sur son quartier natal de Manhattan, est invité par le nouveau couple présidentiel pour une grande soirée autour de la musique. Cheveu ras, sage costume et cravate noirs, il se lance, micro à la main: «Je suis ravi que la Maison-Blanche m'ait appelé ce soir parce qu'en fait, je travaille sur un album concept consacré à quelqu'un qui incarne pour moi le hip-hop, le secrétaire au Trésor Alexander Hamilton...»

Rires dans la salle à l'évocation du nom de celui qui fut un des pères fondateurs de la démocratie américaine, deux bons siècles avant «Rapper's Delight». «Vous riez, mais c'est vrai! C'était un orphelin sans le sou, né hors mariage, il est devenu le bras droit de George Washington, s'est embrouillé avec tous les Pères Fondateurs...» Il commence à rapper, accompagné au piano, pendant que Michelle Obama claque des doigts dans le public: «How does a bastard, orphan, son of a whore and a Scotsman, dropped in the middle of a forgotten spot in the Caribbean by providence, impoverished, in squalor, grow up to be a hero and a scholar?»[1] Quand, sur le refrain, il lâche le nom «Alexander Hamilton», la salle rit encore.


Sept ans après, plus personne ne rit. En mars dernier, Lin-Manuel Miranda est revenu auréolé de gloire à la Maison-Blanche et s'est livré à un freestyle avec Obama, dans un de ces exercices de communication faussement cools qu'affectionne le président américain. Sa comédie musicale Hamilton fait le plein à Broadway depuis des mois, avec un marché noir à trois zéros, et pourrait devenir un spectacle à un milliard de dollars. Quasi-unanimement célébrée par la critique, elle a rassemblé dans une même admiration Obama et le détesté ex-vice-président Dick Cheney, au point de devenir, selon les mots de BuzzFeed, «un phénomène culturel comme on en voit un par génération». Le rappeur Questlove, du groupe The Roots, qui a collaboré à la bande-son, a même comparé son attrait à celui exercé en son temps par le disque le plus vendu de tous les temps, Thriller de Michael Jackson.

Ce succès énorme a permis à Alexander Hamilton de sauver sa place, un temps menacée, sur les billets de dix dollars, et à Lin-Manuel Miranda de s'inviter sur les BO de l'épisode VII de Star Wars et du dernier Disney, Vaiana. Fin octobre, le musicien était la vedette d'un documentaire consacré à son œuvre par la chaîne PBS, dans lequel témoignaient notamment Barack Obama et George W. Bush.

Un mois plus tard, son œuvre s'est à nouveau invitée en politique, mais de manière bien plus polémique, quand le vice-président élu Mike Pence est venu, le 18 novembre, assister à une représentation à Broadway. À la fin du spectacle, l'acteur Brandon Victor Dixon, qui interprète le vice-président des États-Unis Aaron Burr, némésis de Hamilton, s'est avancé sur la scène. Il a prévenu les spectateurs qu'ils pouvaient, qu'ils devaient même, filmer le message que la production et le casting avaient écrit pour le colistier de Donald Trump, qui venait de quitter la salle sous quelques maigres sifflets:

«Monsieur, nous sommes l'Amérique diverse, qui est alarmée et anxieuse du fait que votre nouvelle administration puisse ne pas nous protéger, notre planète, nos enfants, nos parents, ou défendre et garantir nos droits inaliénables. Mais nous espérons sincèrement que ce spectacle vous incitera à défendre nos valeurs américaines et à travailler pour nous tous

Le futur vice-président a expliqué que l'épisode ne l'avait pas vexé. Cela n'a évidemment pas été le cas de son éruptif supérieur, qui s'est indigné et a estimé qu'un théâtre devait être un endroit «sûr», comme si, ce soir-là, Pence avait couru le même danger que Lincoln au Ford Theatre de Washington, le soir de son assassinat un siècle et demi plus tôt.

Comme Tupac, Eminem ou Jay-Z

Hamilton est né avant une élection présidentielle à l'atmosphère bien différente, à l'été 2008, dans ce qui n'était pas encore l'Amérique d'Obama. En partance pour le Mexique, Lin-Manuel Miranda cherche, à l'aéroport, un bon gros livre bien épais pour occuper ses vacances. Son choix se porte sur une biographie remarquée d'Alexander Hamilton, signée de l'historien Ron Chernow. Il connaissait un peu, grâce au lycée, l'histoire de ce natif de l'île caribéenne de Nevis, très tôt orphelin, envoyé étudier à New York à l'adolescence grâce à l'appui d'hommes d'affaires locaux, puis devenu proche de George Washington au début de la Guerre d'indépendance et l'un des Pères fondateurs de la démocratie américaine. Mais soudain, il voit dans cette destinée encore autre chose, comme si expliquera-t-il, des morceaux de musique avaient jailli des pages: un récit hip-hop bavard et furieux, avec Hamilton en Tupac, Eminem ou Jay-Z de son temps. Né dans la misère, entré dans les livres d'histoire: started from the bottom, now we're here.


 

Miranda entre en contact avec Chernow et le convainc que le flow du hip-hop permet de faire passer en quelques phrases des dizaines de pages, comme sur le morceau inaugural du spectacle, «Alexander Hamilton», qui ramasse en quatre minutes la jeunesse du personnage. Quand il menace de se noyer dans sa documentation, c'est au tour de Chernow de le conseiller, lui intimant l'ordre d'écrire d'abord les parties qu'il juge les plus musicales. «My Shot», par exemple, morceau de bravoure très enlevé, qui fait partie de ceux testés en 2012 au Lincoln Center, lors d'un brouillon du spectacle: «Hey yo, I’m just like my country / I’m young, scrappy and hungry / And I’m not throwing away my shot!» («Hey, je suis juste comme mon pays / Je suis jeune, dépenaillé et affamé / Et je ne gâcherai pas ma chance»).

La vie d'Alexander Hamilton est un tourbillon de conflits et de débats acharnés, d'amours et de duels, où l'on croise toutes les stars de la guerre d'Indépendance, jusqu'au marquis de La Fayette, en franglais dans le texte: «Oui oui, mon ami, je m’appelle Lafayette! / The Lancelot of the revolutionary set! / I came from afar just to say “Bonsoir!” / Tell the King “Casse-toi!” Who’s the best? / C’est moi!» Un tourbillon que l'immigrant de deuxième génération Miranda, qui, en 2008, avait accepté un Tony Award en agitant un drapeau de Porto Rico, l'île natale de ses parents, a restitué avec un casting totalement métissé: c'est un Latino (le plus souvent lui-même) qui joue Hamilton, et un Noir Aaron Burr. Une façon pour l'Amérique des minorités de se réapproprier l'héritage de pères fondateurs uniformément blancs, et pour certains esclavagistes.

«C'est une histoire sur l'Amérique d'alors, racontée par l'Amérique d'aujourd'hui, et nous voulons éliminer toute distance. Notre histoire doit ressembler au pays», expliquait Miranda en février 2015, au moment de la création. Ressembler à un pays, donc où, huit ans après l'élection d'Obama, la race est un sujet plus brûlant que jamais: quand, sur «My Shot», les chanteurs scandent «Rise up, rise up» («Soulevez-vous, soulevez-vous») en référence au soulèvement des colonies américaines, Miranda reconnaît que lui avait en tête le mouvement Black Lives Matter et les protestations qui ont suivi les morts de Michael Brown et Eric Garner.

Hamilton ressemble aussi à la musique de l'Amérique. L'écouter (à défaut d'un billet à mille dollars, les deux heures et demi de la BO remplissent très bien leur office), c'est comme ouvrir le boîtier du gargantuesque My Beautiful Twisted Dark Fantasy de Kanye West pour y découvrir que quelqu'un en a remplacé le livret par un exemplaire de la Constitution américaine. Miranda y a enfourné trente ans de sa vie musicale, de Sugarhill Gang à Beyoncé, réécrivant des classiques du hip-hop («Ten Duel Commandements», par exemple, réplique le «Ten Crack Commandements» de Notorious BIG) mais tentant aussi des incursions dans le r'n'b, les musiques caribéennes ou la pop élisabéthaine, notamment sur les chansons très sixties fredonnées par le roi d'Angleterre George III. Une réussite musicale que vient certifier, en ce début du mois de décembre, la sortie d'une compilation, The Hamilton Mixtape, où les morceaux du spectacle sont repris par The Roots, Nas, Alicia Keys, Wiz Khalifa...


«Nous immigrants, nous faisons le boulot»

Dans «Yorktown», qui raconte la dernière grande bataille de la Guerre d'indépendance, La Fayette et Hamilton, le Français et le Caribéen, chantent: «Immigrants, we get the job done» («Nous immigrants, nous faisons le boulot»). Hamilton s'est invité dans un débat électoral où le sujet de l'immigration, notamment hispanique, a essentiellement été traité de manière anxiogène –l'acteur de cinéma John Leguizamo, d'origine colombienne, a ainsi estimé qu'il prouvait «que les Latinos ont réussi».

L'histoire du spectacle n'a cessé de rimer avec celle de la campagne présidentielle, dans ses moments tragiques comme tragicomiques. Au point que Miranda, lors d'un récent «Saturday Night Live», avait ironiquement conseillé aux Américains d'aller le voir pour se distraire: «Ça parle de deux célèbres politiques de New York piégés dans une campagne électorale sale, affreuse, pleine de médisances. Ça change!» Le soir de la première à Broadway, le 6 août 2015, pendant que le compositeur et ses camarades rejouent sur scène les déchirements des Pères fondateurs, dix candidats, dont Donald Trump, s'offrent le premier débat d'une campagne pour l'investiture républicaine qui virera au jeu de massacre. Aperçu dans la salle un soir avec son épouse Huma Abedin, conseillère de Hillary Clinton, le député Anthony Weiner, déchu pour frasques sexuelles, est interrogé sur celles de Hamilton... quelques mois avant que les siennes ne ressurgissent dans les derniers jours de campagne, relançant l'enquête du FBI sur la candidate démocrate. Le soir du 13 juin 2016, lors des Tony Awards, les Oscars du musical, Miranda lit sur scène un sonnet adressé à sa femme mentionnant «des actes tragiques et insensés qui nous rappellent que rien n'est acquis»: moins de vingt-quatre heures plus tôt, cinquante personnes, en très grande majorité des Latinos, avaient été abattues dans un club gay d'Orlando, le Pulse, par un tueur se réclamant de l'organisation État islamique.

Dans le deuxième acte de Hamilton, un morceau, «The Election of 1800», raconte comment, cette année-là, Alexander Hamilton avait tenté de faire pression sur la Chambre des représentants pour qu'elle élise président Thomas Jefferson plutôt qu'Aaron Burr, après que les deux hommes soient arrivés à égalité au sein du collège électoral: «The people are asking to hear my voice / For the country is facing a difficult choice / And if you were to ask me who I’d promote / Jefferson has my vote.»[2] Douze ans plus tôt, dans un des articles du Fédéraliste, recueil d'interprétations constitutionnelles qu'il avait largement coécrit, Hamilton estimait que le fait de confier l'élection du président à un collège électoral, voire au Congrès, plutôt que directement au peuple, permettait de s'assurer que «la fonction ne tomberait jamais entre les mains d'un homme qui n'est pas à un degré éminent pourvu des qualifications requises». Le conseil n'a pas été oublié: mi-novembre 2016, un petit groupe de grands électeurs démocrates se faisant appeler les «grands électeurs Hamilton» a lancé un appel à ses homologues républicains visant à faire élire président un Républicain modéré. À faire oublier que, comme l'Amérique du flower power et de Monterey s'était donnée à Nixon, celle de Hamilton avait élu Trump président.

L'identité et la classe

Fin 2015, le New York Times faisait du spectacle l'un des symptômes d'une année où l'Amérique avait été obsédée par les questions d'identité. Celle des minorités, du destin de Caitlyn Jenner à la série télévisée Transparent. Celle d'une majorité qui s'estime menacée, les hommes blancs des classes moyennes ou populaires, devenus le fonds de commerce électoral de Donald Trump, «le candidat à la présidence idéal pour quiconque est apeuré par un spectacle comme Hamilton».

«Allez-vous voter pour le type qui veut construire un mur, ou pour quelqu'un qui construit des ponts?», lançait en juillet Miranda, soutien de Clinton, lors d'une représentation organisée pour lever des fonds pour la candidate démocrate. En écho, lors de son discours d'acceptation de l'investiture à Philadelphie, Clinton citait dans son discours une phrase du morceau «The Story of Tonight»: «Let us gladly join the fight» («Rejoignons gaiement le combat»).

Le combat a été perdu –provisoirement. Après sa victoire, Trump a été parfois repeint en nouvel Hamilton: dans une tribune publiée mi-novembre, l'historien Niall Ferguson notait que ce dernier avait adopté des mesures protectionnistes, renégocié les relations commerciales des États-Unis avec l'Angleterre, vanté l'investissement du gouvernement dans l'économie... Et Hamilton a été relu à la lumière de la défaite de Clinton: Mark Thiessen, une des anciennes plumes de George W. Bush, a estimé que les huées essuyées par Mike Pence traduisaient l'«implosion» d'une gauche américaine satisfaite d'elle-même, réduite à alpaguer le nouveau pouvoir depuis de confortables sièges de théâtre à plusieurs centaines de dollars à Manhattan, cette réserve d'électeurs démocrates.

De manière plus profonde, des historiens ont critiqué la vision de l'histoire américaine esquissée par Hamilton, critique qui semble refléter celles adressées à un parti démocrate jugé élitiste et coupé des classes populaires. Deux chercheurs de Cornell,

Le duel Hamilton-Burr (via Wikimédia Commons).

conflit de classes est quasiment entièrement absent de Hamilton, cet homme qui, en tant que ministre des Finances, a mené des politiques «d'anti-Robin des bois, taxant les pauvres pour donner aux riches». Pour le dire plus crûment: un portrait des élites, même vu à travers un prisme multiculturel, reste un portrait des élites –un phénomène que certains historiens américains dénoncent depuis des années, qualifiant de «Founders Chic» une histoire des premiers temps de la démocratie dont le peuple est trop absent.

En revanche, Miranda comme Chernow étaient d'accord sur un point: loin d'une vision idyllique du temps des Pères fondateurs, ils voulaient montrer comment ceux-ci s'étaient rapidement déchirés jusqu'au sang, faisant d'un âge d'or qui n'a jamais existé «une guerre partisane comme celle que nous connaissons aujourd'hui». Une guerre que reflète la fin tragique de Hamilton, mort après vingt-quatre heures d'agonie, le 12 juillet 1804, après que son ancien camarade Aaron Burr l'ait blessé d'une balle à l'abdomen lors d'un duel sur les berges de l'Hudson. Une fin en mode gangsta-rap: selon Miranda, Hamilton est quelqu'un qui, «par la force de ses mots et de ses idées, s'est élevé d'origines incroyablement humbles au sommet de la nation, puis a en quelque sorte détruit sa bonne étoile en continuant à se battre et à croire qu'il était le type le plus intelligent de la pièce». L'histoire étant écrite par les vainqueurs, et par les vivants, il tombera dans un relatif oubli, détesté de tous les présidents qui se sont succédés à la Maison-Blanche au début du XIXe siècle.

Le 20 janvier 2017, les Démocrates en verront investi un nouveau, deux ans jour pour jour après la première du spectacle de Miranda au Public Theater de New York. Le 8 novembre, un peu avant 20 heures, alors que l'Amérique de Hamilton guettait encore, confiante, l'élection de la première femme présidente, le journaliste Dan Rather, qui fut longtemps le pape de l'info télévisée américaine, tweetait ironiquement: «Si Clinton gagne la Floride, cette élection sera plus vite attribuée qu'un billet pour Hamilton à prix coûtant.» Cette nuit-là, Lin-Manuel Miranda n'a pas dormi.

1 — «Comment se fait-il qu'un bâtard, un orphelin, fils d'une prostituée et d'un Écossais, abandonné par le destin en plein milieu d'un coin oublié des Caraïbes, pauvre et crasseux, grandisse pour devenir un héros et un savant?» Retourner à l'article

2 — «Le peuple veut entendre ma voix / Car le pays fait face à un choix difficile / Et si vous me demandiez qui je soutiens / Jefferson a mon vote» Retourner à l'article

Jean-Marie Pottier
Jean-Marie Pottier (917 articles)
Rédacteur en chef, responsable de la newsletter politique «Le Jour d'après». Auteur de «Indie Pop 1979-1997» et «Ground Zero. Une histoire musicale du 11-Septembre» (Le Mot et le Reste).
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