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Hollande aussi devrait s'inspirer de Thatcher, elle a su finir par entendre la colère qui gronde et partir

GEORGES GOBET / AFP
 II PHILIPPE WOJAZER / POOL / AFP

GEORGES GOBET / AFP II PHILIPPE WOJAZER / POOL / AFP

Le terrible spectacle montré par le chef de l'État et son Premier ministre nous rendrait presque nostalgique de l'Angleterre de 1990. Désavouée jusque dans son propre camp, Margaret Thatcher avait su comprendre qu'il était temps de céder sa place.

Il est parfaitement vraisemblable que Manuel Valls ait raison, nonobstant ses allers-retours sémantiques, à l’unisson de quelques centaines de sondés extrapolant la lassitude algorithmique de quelques millions de français: François Hollande devrait laisser la France et la gauche se débrouiller sans lui. Que le Premier ministre se crie pugnace le dimanche et semble domestiqué le lundi importe peu: c’est la médiocrité haletante du feuilleton. Reste la prise en otage de l’opinion publique par une coutume désuète: la prime au roi sortant.

De la Ve République, il ne reste qu’une parodie formelle, qui protège encore le Président, sauf du risible. Il n’est plus question ici d’État fort et efficace, ni de gouvernement possible. Simplement une pétaudière de vaudeville, surplombée d’une jouissance immobilière, dont François Hollande bénéficie jusqu’à la crise de nerfs. Valls et lui gouvernent dans une mésestime réciproque que les chatteries ne masquent plus? On peut les en mépriser, ou se mépriser nous-mêmes. On doit en accuser le climat national: non pas démocratique, mais d’une monarchie asthmatique. Même le régicide, ce beau geste politique, en est affadi.

En 1990, Thatcher mise au défi

Faire sortir son chef n’est pas une banalité. Il faut une certaine classe, de la méthode, et de bonnes raisons. Les Anglais savent faire, qui ne nous ont pas attendu pour couper des têtes. Laissons Cromwell et Charles, et soyons civilisés. Il y a vingt-six ans, les conservateurs britanniques se débarrassaient de Margaret Thatcher, proprement, pour leur meilleur, dans une ingratitude salvatrice, et dont le souvenir peut nous édifier.

Le jour du vote, Meyer est battu, mais soixante parlementaires ont refusé de soutenir l’incontestable dame de fer. «Les gens ont commencé à penser l’impensable»

À l’automne 1990, une évidence prend corps. Maîtresse du pays, ayant vaincu aussi bien l’Argentine que les syndicats ou la bureaucratie bruxelloise, Miss Maggie a fait son temps. Le Royaume-Uni va mal, enserré dans une orthodoxie monétariste qui dévaste la société. Les Tories regimbent. Ils ne supportent plus l’autoritarisme de la «dame de fer», ses politiques étouffantes, et, surtout –quelle ironie, un quart de siècle plus tard– sa phobie boutiquière de l’Europe. Une réforme mal supportée –celle de la poll tax, impôt ressenti comme injuste par l’opinion britannique– a provoqué des émeutes? C’en est assez.

En novembre 1990, le vice-Premier ministre Geoffrey Howe démissionne du gouvernement, ulcéré par un nouveau défi lancé à l’Europe par son Premier ministre. Dans la foulée, Michael Heseltine, conservateur pro-européen, lance un défi à Margaret Thatcher pour la direction du parti. Les députés aux communes et les conservateurs de la chambre des Lords doivent trancher la dispute. C’est une règle, admise: chaque années, le chef du Parti doit remettre son mandat en jeu. C’est dans ce cadre qu’elle avait, elle-même, renversé Edward Heath en 1975.

«Sir Nobody»

On ne parle pas d’enfants de choeur. Heseltine est, chez les Tories, un adversaire éprouvé de la dame. Ministre de la Défense, il a été sorti du gouvernement quatre ans plus tôt après un désaccord public sur la vente d’un fabricant d’hélicoptère, Westland. L’affaire a été sale, Margaret Thatcher brutale, faisant fuiter des documents contre son opposant. Heseltine revient, la vengeance au cœur. S’il l’emporte, elle saute. C’est démocratique. C’est plausible.

Un an plus tôt, un quasi inconnu, Sir Anthony John Charles Meyer, député de Clwyd North West, pays de Galles, a déjà défié la dame. Meyer est un ancien combattant, passionnément europhile. On l’a moqué. «Sir Anthony Whats'isname», dit Le Sun; «Sir Nobody», ajoute le Daily Express! Le jour du vote, Meyer est battu, mais soixante parlementaires ont refusé de soutenir l’incontestable dame de fer. «Les gens ont commencé à penser l’impensable», se réjouit Meyer, qui paie son insolence, débarqué aussitôt de sa circonscription par les thatcheriens locaux.

Beau sacrifice: Heseltine reprend le combat. «Le fou, le voleur, l’imbécile», selon le Sun, toujours thatchérien et délicat, travaille les députés de base, inquiets pour leurs circonscription. C’est un métier.

Le vote a lieu le 20 novembre 1990. Thatcher n’est pas à Londres. Sûre de sa victoire, elle est à Paris, au sommet qui acte la fin de la Guerre froide. «Yalta s'est terminé ce jour-même à Paris», dira François Mitterrand. Gorbatchev, Bush, Kohl, et elle. À la maison, les élus tories ont voté. 204 voix pour elle, 152 pour Helseltine. Une victoire? Non. Il lui manque une poignée de voix pour atteindre une majorité qualifiée. Elle reçoit le résultat à l’ambassade du Royaume-Uni. C’est, de fait, un désaveu. Elle veut se battre. Il y aura un second tour! Le soir, on donne un Opéra à Versailles pour les grands de ce monde apaisé. Le rideau tombe. Elle rentre à Londres. Ses amis la poignardent.

Et survient l'homme au mal de dents

Un à un, ses grands ministres lui font part de leurs doutes. Le message est simple: elle peut être battue. Ils la suivront jusqu’au bout du monde, sans doute, et ne lui souhaitent que du bonheur, mais dans ce scrutin-là? Thatcher comprend. Le mardi 22 novembre, elle se retire du second tour de scrutin. Elle annonce en Conseil des ministres, s’en va voir la Reine. Elle est partie.

Deux hommes se déclarent pour affronter Heseltine. Le ministre de l’Intérieur Douglas Hurd, ambitieux et impatient, et le sobre John Major, chancelier de l’échiquier –ministre du Trésor– quadragénaire à sages lunettes, qui se remet d’un mal de dent, chez lui, quand le destin le saisit. Major l’emporte et conservera le pouvoir aux conservateurs jusqu’en 1997. Sept ans de plus? Le darwinisme n’a pas été inutile aux parti. Heseltine redeviendra ministre et la Poll tax sera abolie. Mais les Tories, en dépit de ce sursaut, redeviendront eurosceptiques, jusqu’au jeu de dupe du Brexit. La chute de Thatcher n’a pas éteint le thatcherisme. Mais elle est une preuve de démocratie. C’est déjà énorme.

Les maréchaux de Maggie n’étaient pas seulement des hommes piteusement guéris de leur soumission, se débarrassant d’une femme plus courageuse pour amadouer le pays. Ils étaient aussi des politiques responsables, évoluant dans un cadre démocratique

Rien n’est très joli quand un parti se retourne contre son chef. Personne n’aime l’épée de Brutus, ni la trahison de Marmont, qui livre en 1814 son armée aux Russes pour forcer l’empereur à abdiquer. Mais le geste même peut forcer le respect. Les maréchaux de Maggie n’étaient pas seulement des hommes piteusement guéris de leur soumission, se débarrassant d’une femme plus courageuse pour amadouer le pays. Ils étaient aussi des politiques responsables, évoluant heureusement dans un cadre démocratique.

L’envie, la peur, la vengeance, la lâcheté, toutes ces pulsions masculines, mais aussi l’apaisement, le compromis, le réalisme, l’écoute, toutes ces vertus du politique, étaient canalisées et transcendées par les règles d’un parti. Chaque année, le leader peut tomber. Au Royaume-Uni, alors comme aujourd’hui, la monarchie ne concerne que la famille royale. Ceux qui ont la charge du pays sont soumis au vote, du peuple ou de leurs pairs, et savent par avance qu’ils peuvent partir. Le Royaume et le Parti leur survivent.

L'Élysée ou la comédie du pouvoir

Pour des Français, le contraste est saisissant, et la comparaison, point à point, humiliante. Thatcher exaspérait par sa dureté? C’est la ductilité de Hollande, cette capacité à se déformer sans jamais rompre, que les Français ne supportent plus.

Thatcher était contestée pour son intransigeance? C’est le flou de ses politiques qui abandonne notre président.

Thatcher fut sanctionnée pour avoir trop brutalisé les siens? C’est d’avoir été tant caressés et tant enfumés que les socialistes abandonnent l’habile François Hollande. Celui-ci serait encore président de la République, il aurait débarqué Manuel Valls dès ses premières échappées régicides. Sa bénévolence vengeresse est intéressante humainement, mais dévastatrice politiquement. Il en est de Hollande comme de Lebrun, décrit par De Gaulle: il n’est pas un chef, et nous n’avons plus guère d’État.

Thatcher fut défiée au nom de l’Europe et du destin du Royaume? Quand Manuel Valls avance contre François Hollande c’est à cause d’un livre de rien, cadeau fugace offert par le Chef de l’État à deux journalistes plus malins que la moyenne, qui se sont joués poliment d’un homme qui croyait, à tort, pouvoir tout manipuler. C’est pauvre, pour devenir Flint et débarquer le capitaine Bligh. Après avoir travaillé cinq ans pour cet homme, dans les primaires, dans la campagne, place Beauvau, à Matignon, Manuel Valls découvrirait soudain la véritable nature de son employeur. Ou bien, n’en a jamais douté, et pourtant a fait comme si cela n’existait pas?

La solitude du combattant de fond

Thatcher fut défiée, enfin, dans le cadre de son parti, et en accepta les règles? C’est sur le seul champ médiatique que parade pour l’instant le Premier ministre, et dans la subtilité manoeuvrière que se défend le chef de l’État. Ceux qui portent des combats de fond parlent sans adversaire. Emmanuel Macron, qui reproche à Hollande son conservatisme et ses réformes inabouties, est sorti du cadre socialiste. Arnaud Montebourg ou Benoit Hamon, qui protestent contre la trahison de la gauche, campent dans une primaire encore virtuelle, sans savoir qui daignera les rejoindre dans l’arène. Sa majesté attend. Son attente s’impose. Nul ne sait. On saura. Ce mois-ci? Sa majesté sera au rendez-vous de son peuple. Inclinons-nous?

Si d’aventure François Hollande se décide à affronter la primaire, s'il est battu alors, on vivra, à notre échelle, ce que les Britanniques connurent, sans drame, en 1990. Il s’agira d’un plébiscite vengeur, d’un exutoire spectaculaire, d’une tête au bout d’une pique. Les primaires sont un exutoire, quand les partis n’ont plus de règles. Elles ne remplacent rien, si elles soulagent. Si François Hollande renonce, on aura une simple abdication, une comédie de consentement, et on attend avec curiosité de le voir au premier rang des meetings de Manuel Valls. On célébrera le processus dynastique et l’on commentera la comédie subséquente, et la gauche incarnée rassemblera ses mots contre ses ennemis, dans une parodie sans cesse réincarnée.

Il faudrait être anglais.

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