Partager cet article

Le deuil national, un chagrin sous contrôle

YAMIL LAGE / AFP.

YAMIL LAGE / AFP.

La façon dont un État pleure ses dirigeants disparus nous en dit beaucoup sur le message politique qu'il veut faire passer.

Après la mort de Fidel Castro, vendredi 25 novembre, le Conseil d'État cubain a annoncé un deuil national de neuf jours, qui prendra fin le 4 décembre à midi après l’inhumation de ses cendres dans le cimetière de Santa Ifigenia.

Dans un communiqué, le gouvernement a décrété «un arrêt de toutes activités et spectacles publics» durant cette semaine. Les drapeaux du pays seront aussi mis en berne. Les écoles étaient fermées mardi et les employeurs doivent faciliter la participation de leurs employés aux événements commémoratifs, indique la presse d'État.

Selon les médias dissidents Martí Noticias et 14ymedio, il est également interdit d'écouter de la musique dans les lieux publics ou sur les téléphones portables et la vente d'alcool a été interdite. Les deux médias font aussi le constat des rues désertes et du silence qui pèse sur les villes cubaines: Santiago de Cuba serait ainsi «militarisée», avec des patrouilles qui se chargent de vérifier que les habitants ne sont pas d'humeur festive. 

Acte symbolique et politique

Le Nicaragua et le Venezuela, voisins et alliés de Cuba, ont aussi instauré respectivement huit et trois jours de deuil national. En 2013, Cuba avait commémoré la mort du président vénézuelien Hugo Chávez pendant trois jours, alors qu'un deuil national de sept jours était célébré dans son propre pays. Jill Scott, une spécialiste des aspects sociaux du deuil à la Queen’s University, expliquait alors à la BBC que «lorsqu’un État publie un décret de ce genre, celui-ci est intrinsèquement politique».

Stéphane Witkowski, président du Conseil de gestion de l’Institut des hautes études de l’Amérique latine, explique que le deuil national cubain est loin d'être improvisé mais «méthodique», très probablement avec l’accord en amont de Fidel Castro.

«Je suppose que dans ses dernières volontés, il avait demandé à être incinéré très rapidement, ce qui a été fait dans les heures qui ont suivi sa disparition. J’interprète cela comme sa volonté de ne pas avoir son corps présenté comme cela se fait dans certains pays. Ça ne devait pas du tout correspondre à son rôle. Il conservait, paradoxalement, une forme d’humilité.»

Symboliquement, les cendres de Fidel Castro voyageront de la Havane à Santiago de Cuba, dans l’extrême est du pays, en sens inverse de la «Caravana de la Libertad» (la «Caravane de la liberté»), qui mena le soldat Castro de la province de Santiago, où la révolution avait commencé, jusqu’au cœur du pouvoir à la Havane. «À Cuba, les symboles sont extrêmement importants. Cette dimension très familiale, ce voyage de retour vers sa maison de famille de Birán, un petit village, tout cela a dû être très étudié et travaillé.»

Le parti a organisé des enquêtes pour voir qui faisait preuve de plus de chagrin, ce qui est devenu un critère important au moment d’analyser la loyauté de ses membres

À l'inverse, un grand nombre de personnalités communistes ont été embaumées pour la postérité, et dans certains cas exposées: une manière d'insister davantage sur le culte de la personnalité que sur l'épopée révolutionnaire collective. C'est notamment le cas de Hugo Chávez, mais aussi de Mao Zedong en Chine ou de Lénine et Staline en ex-URSS. Au Vatican, les corps des papes sont également exposés après leur décès.

Des membres du Parti communiste chinois se recueillent après la mort de Mao Zedong, en 1976. Xinhua / AFP.

«Recueillement thérapeutique»

La volonté d’un État de contrôler le récit du deuil peut prendre des proportions impensables, notamment dans des régimes autoritaires qui cultivent un culte de la personnalité. Si un deuil national de neuf jours pour Fidel Castro peut paraître excessif, il reste modeste comparé à celui de certains de ses «homologues». Difficile de battre la Corée du Nord, par exemple, qui a officiellement fait le deuil de Kim Il-sung, le grand-père de Kim Jong-un, pendant trois ans, de 1994 à 1997. Hwang Jang-yop, un transfuge nord-coréen, décrivit une véritable chasse à l’homme durant cette période.

«Le parti a organisé des enquêtes pour voir qui faisait preuve de plus de chagrin, ce qui est devenu un critère important au moment d’analyser la loyauté de ses membres.»

En décembre 2011, le fils de Kim Il-sung, Kim Jong-il, succombe à une crise cardiaque. Le deuil national est cette fois-ci fixé à trois jours seulement. Compte tenu de l’isolation du régime nord-coréen, il est difficile de trouver une explication à cet écart. Dans son ouvrage Les Derniers Jours des Dictateurs, Diane Ducret explique en tout cas qu'«un recueillement thérapeutique est prescrit pour l’ensemble de la population trois fois par jour, et en silence».

KYODO NEWS / AFP.

Les médias s’interrogent alors sur l’authenticité du deuil de nombreux Nord-Coréens, qui frôle l’hystérie et qui pourrait être une indication du contrôle absolu de l’État. D’autres rapportent que, malgré cette «coordination» du deuil, des «emportements individuels» sont aussi récensés, manifestations d’individus sous l’emprise du culte de la personnalité et faisant preuve d’émotions sincères. 

Protocole précis

En Thaïlande, lors de la mort du roi Bhumibol Adulyadej en octobre 2016, le Premier ministre Prayuth Chan-ocha a décrété une période officielle de deuil national d'un an, avec un dispositif protocolaire précis. Le monarque de 88 ans s’étant éteint le jeudi 13 novembre, le gouvernement a annoncé que le vendredi 14 serait férié et que les drapeaux du pays seraient mis en berne pendant trente jours. Toute manifestation officielle a aussi été annulée pendant un mois. Le gouvernement a de même annoncé que toute activité festive et de divertissement devrait être «atténuée» par respect et demandé aux chaînes de télévision de diffuser uniquement la programmation de la chaîne d'État pendant trente jours. De nombreux Thaïlandais n’ont pas hésité à se plier à ces demandes: des concerts et la fête de la pleine lune, une soirée de plage techno qui a lieu chaque mois et est connue des touristes étrangers, ont été annulés. Les bars du red-light district de Bangkok ont aussi fermé exceptionnellement.

En France, le deuil national reste un événement exceptionnel, qui n'a été décidé que sept fois sous la Ve République

De façon assez inédite, le Premier ministre a également encouragé ses concitoyens à se vêtir de noir pendant trente jours, déclenchant une pénurie de vêtements noirs dans le pays. Le ministre du Commerce a même dû intervenir pour s’assurer que l’industrie puisse répondre à la demande. Quand aux fonctionnaires du gouvernement, ils sont dans l’obligation de porter des tenues noires pendant l’année de deuil national

Loin de la Thaïlande, c'est au Royaume-Uni, avec le futur décès de la reine Elisabeth II, que le deuil national est défini de la manière la plus protocolaire. Les modalités de celui-ci ont été établies dès son couronnement et sont régies par une série de protocoles royaux en accord avec le gouvernement. Il est entendu que si la reine s'éteint dans la nuit, sa mort sera annoncée le matin suivant à 8 heures du matin par la BBC. Chaque présentateur de la chaîne est dans l’obligation de disposer d’une tenue protocolaire en cas de deuil royal. Des répétitions sont organisées tous les six mois afin d’éviter toute gaffe. Il est aussi prévu que la chaîne ne diffuse pas de comédies pendant au moins douze jours, jusqu'à l'enterrement de la souveraine. Par ailleurs, les banques et la Bourse de Londres auront l’obligation de fermer le jour de l'annonce du décès.

En France, un deuil national «a minima»

En France, l'annonce officielle du deuil national n'est pas fondée sur des critères précis: il n'est pas codifié par la loi, le Conseil des ministres le décide par décret. Le deuil national reste un événement exceptionnel, qui n'a été décidé que sept fois sous la Ve République: lors des décès de Charles de Gaulle, Georges Pompidou et François Mitterrand, après les attentats du 11 septembre à New York, et plus récemment suite aux attentats du 7 janvier 2015, du 13 novembre 2015 et du 14 juillet 2016.

Le deuil national peut souvent être confondu avec le geste de mettre le drapeau national en berne. Bien qu’une annonce de deuil national implique souvent ce geste, ce dernier n’indique pas toujours la mise en place d'un deuil national. Lors du crash d’Air Algérie ou de la mort de Nelson Mandela, les établissements publics français ont ainsi mis les drapeaux en berne. Ce geste de recueillement peut également être décidé par les élus locaux.

Après les attentats de Paris, le gouvernement avait décidé de mettre les drapeaux en berne, mais aussi d'organiser une minute de recueillement le lundi suivant à midi. Des mesures qui n'entraînent aucun changement fondamental dans la vie de tous les jours. Les établissements scolaires étaient restés ouverts et les salariés n'avaient pas été exemptés de se rendre au travail. Lors des disparitions de De Gaulle et de Pompidou, les administrations, établissements scolaires et salles de spectacles avaient été fermés pendant la journée de deuil national, mais ces mesures n'ont pas été reproduites depuis.

Vous devez être membre de Slate+ et connecté pour pouvoir commenter.
Pour devenir membre ou vous connecter, rendez-vous sur Slate+.
En poursuivant votre navigation sur ce site, vous acceptez l’utilisation de cookies pour réaliser des statistiques de visites, vous proposer des publicités adaptées à vos centres d’intérêt et nous suivre sur les réseaux sociaux. > Paramétrer > J'accepte