Histoire

Quand l'amour courtois rendait la «friendzone» presque attractive

Nonfiction et Pauline Guéna et Annabelle Marin, mis à jour le 18.12.2016 à 13 h 45

La codification extrême de la séduction au Moyen Âge n'a finalement pas beaucoup évolué avec le temps, comme le montre le concept de «friendzone».

Jorah Mormont est complètement friendzoné par Daenerys Targaryen dans Game of Thrones. © HBO

Jorah Mormont est complètement friendzoné par Daenerys Targaryen dans Game of Thrones. © HBO

«Friendzoner» consiste à «zoner» dans un espace intermédiaire, ventre mou des sentiments, où sont relégués les amoureux et amoureuses lorsque l’être aimé leur fait comprendre que ça ne va pas être possible. Au lieu d’amant ou d’amante, on devient le ou la pote-hyper-sympa-avec-qui-il-ne-se-passera-rien. Depuis Rachel et Ross dans Friends, on croise sans cesse ce type de relations au cinéma, dans les romans, et surtout dans les séries.

A priori, donc, pas grand-chose à voir avec le Moyen Âge et l'amour courtois qui unit Lancelot à Guenièvre. Car entre ces deux-là —rompons tout de suite le suspens— il y a du sexe. Et c’est le cas dans tous les romans courtois du XIIe siècle: si la dame est longue à céder, il n’empêche qu’elle doit tout de même le faire à un moment: c’est un attendu littéraire des lecteurs et des auditeurs —et tant pis pour son mari.

Pourtant, si on dépasse cette affaire de lécherie (rien de scabreux dans ce mot qui signifie luxure en ancien français, d’ailleurs encore aujourd'hui les Anglais parlent de… lechery), on peut trouver au moins trois points communs entre notre «friendzone» et ce moment où le chevalier fait la cour à la dame, mais ne l'a pas encore connue bibliquement.

L’amour (courtois) n’existe pas

Le premier point commun est évident: que ce soit la friendzone ou l’amour courtois, on a à faire à des relations fictionnelles, extrêmement codifiées, où les rôles sont définis à l’avance. Le «friendzonant», celui-qui-préfère-rester-ami, est plus généralement une femme. Elle s'efforce de rester dans le domaine de l'amitié, et le fait selon une série de normes que les deux protagonistes maîtrisent —et que nous, spectateurs, nous attendons.

Il en est de même pour l’amour courtois: la dame comme le jeune chevalier épris sont des personnages parfaits aux comportements extrêmement stylisés. Tellement parfaits qu’on les donne en modèle aux jeunes chevaliers célibataires qui habitent les cours, comme celle des Plantagenêts par exemple, et plus tard de l’Île-de-France. Ils sont célibataires parce que les familles seigneuriales n’ont pas intérêt à marier tous leurs fils: ils prendraient le risque de laisser leur héritage se morceler. Donc jusqu’à un âge parfois assez avancé, les chevaliers ne prennent d’épouse que si leur seigneur la leur donne —avec des terres. Sinon, ils attendent, en rêvant d’un mariage qui signifierait une assise sociale.

La friendzone comme l’amour courtois décrit des types de relation fondamentalement inégalitaires

 

Bien sûr, ils ont accès à d’autres femmes —de rang social inférieur— mais ils rêvent d’une héritière comme épouse. La dame des romans courtois coche une série de cases: elle est mariée, souvent reine, et bien sûr toujours la plus belle. C’est le type même de la femme dont devaient rêver les jeunes qui se prenaient pour Lancelot. À une autre époque, on aurait appelé cela un fantasme sexuel. Au XIIe siècle, il y a également derrière cette extrême codification un fantasme social.

Cela nous amène au deuxième point commun: la friendzone comme l’amour courtois décrit des types de relation fondamentalement inégalitaires.

La Dame domine toujours... en apparence

Dans la friendzone, c’est vaguement subtil: l’inégalité est fondée sur la différence de sentiment. L’un aspire à l’autre qui refuse. Pour l’amour courtois c’est beaucoup moins subtil: la différence de statut entre le chevalier —toujours célibataire— et la dame —plus vierge, mais pas encore mère— reproduit exactement la structure féodale. Car la dame est la femme du seigneur. Guenièvre est l’épouse du roi Arthur, Iseut la femme du roi Marc, etc… Cela permet de rejouer beaucoup des aspects de la relation vassal-suzerain.

Car que doit le vassal à son suzerain? Il lui doit d’abord fidélité, comme Lancelot la jure à Guenièvre. Il lui doit aussi service. Or le type d’épreuve imposé par la dame au chevalier relève du même ordre d’idée. Que Lancelot monte dans la charrette, au risque de son honneur, ou qu’il traverse au péril de sa vie le pont de l’épée, il est prêt à tout pour aller libérer Guenièvre, prisonnière de Méléagant. Il est bien au service de sa dame.

L’ordre social est donc renforcé par la diffusion des codes du fin’amor, nom que l'on donne alors à l'amour courtois. Du point de vue des laïcs du moins, car on est loin des normes religieuses du mariage que l’Église s’efforce de mettre en place dans le même temps. Et cela explique sans doute que les rois et les seigneurs aient encouragé la production et la lecture dans leurs cours des romans courtois qui faisaient virtuellement de leur femme le prix d’une compétition entre leurs chevaliers. Mais seulement virtuellement: si les dames se montrent dans les tournois, et peuvent y élire un favori, c'est dans le cadre d'une mise en scène publique qui n'entraînait aucune faveur privée.

Voilà qui nous amène au troisième rapprochement entre Lancelot et la friendzone: Guenièvre, même si elle est socialement supérieure à ses courtisans potentiels, est en réalité un appât. Un bel appât certes —mais dont la marge d’action est réduite. 

Où sont les dames?

L’amour courtois est un jeu d’hommes. Non pas parce qu’ils dominent la relation, mais simplement parce que la relation n’existe pas

 

L’amour courtois se développe sous le patronage des seigneurs, plus que sous le patronage des dames. Il se met en place au même moment que les tournois et autres types de joutes. Et il relève de la même logique ludique et pédagogique: il s’agit d’un jeu voué à entraîner les jeunes hommes à se maîtriser, à surmonter les épreuves, en acceptant les règles du jeu social. Georges Duby le décrivait ainsi: «un jeu mondain […] qui servait de compensation dérisoire aux frustrations des chevaliers contraints au célibat par les disciplines lignagères.»

Bref, l’amour courtois est un jeu d’hommes. Non pas parce qu’ils dominent la relation, mais simplement parce que la relation n’existe pas: elle se déploie dans une série de codes littéraires qui font de la femme l’objet d’une chasse vouée à développer les capacités masculines d’endurance et de maîtrise. Evidemment, hors des romans, personne ne touche la femme du seigneur. Mais on est libre de la courtiser selon des mises en scène élaborées qui rejouent les topoï de la beauté féminine.

Le XIIe siècle, qu'on a décrit comme le siècle de l'invention de l'amour, invente donc un type de relation bien particulier: construit selon un scénario préétabli, qui respecte les structures sociales, et laisse en réalité peu de place aux désirs des femmes. Ces romans sont écrits du point de vue des hommes, et ni Guenièvre, ni Yseult ne figurent dans le titre.

La friendzone en revanche laisse plus de place aux femmes. Elles peuvent refuser, elles peuvent choisir. Mais il n'en reste pas moins que nous évoluons dans des scénarios déjà très écrits, où la femme devrait —au moins un temps— faire patienter. Elles peuvent choisir qui elles placent dans la friendzone ou hors de la friendzone: il n'empêche que les zones sont définies à l'avance, et que ces définitions appartiennent plus à la société qu'aux individus.

Pour aller plus loin:

- Georges Duby, Guillaume le Maréchal ou le meilleur chevalier du monde, Paris, Fayard, 2011.

- Estelle Doudet, L’amour courtois et la chevalerie, J’ai lu, 2004.

- Georges Duby, Mâle Moyen Âge, de l’amour et autres essais, Flammarion, 1987, chap. 4 «A propos de l’amour que l’on dit courtois». cit. p. 30.

- Georges Duby, Les dames du XIIe siècle, t. 1, Héloïse, Aliénor, Iseut et quelques autres, Gallimard, 1995, chap. 4 «Iseut».

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