Monde

Hobbits, chansons et saluts romains: voyage dans la contre-culture de l'extrême droite italienne

Gaël Brustier, mis à jour le 04.12.2016 à 8 h 55

Au contraire de l’extrême droite française, la «destra» italienne a développé une véritable contre-culture depuis 1945 et, a fortiori, depuis les années 1970.

Lors d'une manifestation de l'association Casa Pound, en mars 2012.

Lors d'une manifestation de l'association Casa Pound, en mars 2012.

La campagne du référendum constitutionnel italien du dimanche 4 décembre et les élections municipales de mai dernier démontrent non seulement la fragilisation de la majorité de Matteo Renzi, mais confirment aussi la tripartition du pays entre centre-gauche, droite et «Mouvement Cinq Etoiles». Elles révèlent la persistance d’une classe politique de droite italienne qui, même divisée, partage de solides références communes, souvent acquises au cours de jeunesses militantes tumultueuses.

On remarque ainsi, au sein du Comité pour le non au référendum, le bouillonnant activisme d’anciens militants du Mouvement social italien (MSI, un parti néofasciste actif de 1946 à 1995), comme Maurizio Gasparri, et de nombre d’anciens autres missini. À Latina, ville-laboratoire de l'Italie mussolinienne, plusieurs listes se réclamaient aux municipales de la même famille politique issue de la destra post-fasciste, tandis qu’à Rome, le torchon n'a cessé de brûler entre les partisans de Giorgia Meloni, héritière revendiquée d’Alliance nationale, l'ancien parti de Gianfranco Fini, et ceux de Francesco Storace, issu lui aussi de la mouvance post-fasciste.

La grande division de la destra italienne est aussi le signe de son omniprésence au sein du «centre-droit» italien. Même rivaux, ses dirigeants partagent une culture et des références communes qui ont traversé les décennies, leur donnent une même vision de l’Histoire contemporaine transalpine et donc une grille commune d’analyse des événements actuels. Une culture faite de chansons au coin du feu, de références à Tolkien et aux hobbits, de poètes maudits et de morts restés jeunes, où s’entrecroisent les fascistes fusillés d’avril 1945 et les militants d’extrême-droite tombés au cours des années de plomb d’un Mai 68 qui dura jusqu’à l’aube des années 80.

Mirko Tremaglia, vétéran du fascisme, membre historique du MSI et d’Alliance nationale, ministre sous Silvio Berlusconi, contribua après l’avènement de la IIe République, en 1994, à forger un discours visant à réintégrer la mémoire de l’Italie fasciste dans l’histoire italienne. Lisant, au cours d’un rassemblement d’Alliance nationale en 2003, un texte de l'écrivain Cesare Pavese qui faisait référence à la mémoire divisée de l’Italie et aux semaines de chute du fascisme, il s’attacha à légitimer le passé de la destra italienne, un passé puisant ses origines dans la guerre civile de 1943-1945 et dans sa mémoire.

Cette contre-culture commune s’est ainsi nourrie de la mise en avant du destin de figures intellectuelles ou journalistes de la République sociale italienne (RSI), la «République de Salo» créée par Mussolini à la fin de 1943. Ella a parfois chercher à récupérer, souvent malgré eux, le passé de personnalités du monde de la culture, catalogué(e)s engagé(e)s «volontaires» dans les troupes de cet ultime avatar du régime du Duce. C'est par exemple le cas de Julius Evola, figure qui, comme l'expliquaient sur leur blog les journalistes du Monde Caroline Monnot et Abel Mestre, irrigue plusieurs romans italiens essentiels pour comprendre l’extrême droite radicale. La pensée d'Evola, qui contribua à mêler ésotérisme, traditionalisme et racialisme, fut davantage partagée par le courant le plus «révolutionnaire» du MSI, celui de Pino Rauti, souvent le plus critique vis-à-vis de la stratégie visant à amener la destra italienne à la participation au pouvoir.

Jeunesse engagée et actions violentes

Durand les années de plomb, une autre mémoire a émergé, celle d’une jeunesse engagée à l’extrême droite et participant à des actions souvent violentes, qui parfois lui coûtèrent la vie. L’un des événements majeurs de cette contre-culture est le concert annuel organisé à Milan en hommage à Sergio Ramelli, un militant du Fronte della Gioventu assassiné à l’âge de 18 ans, en 1975, par des membres d’une organisation d’extrême gauche. Son agonie, qui dura plus de deux semaines, ses obsèques et le procès des responsables de son assassinat dans les années 1980, restent l’un des souvenirs les plus marquants pour la génération qui accéda aux responsabilités gouvernementales dans les majorités successives de Silvio Berlusconi. Giorgio Almirante, alors secrétaire du MSI, et Teodoro Buontempo, figure du courant de Pino Rauti, portèrent son cercueil. Gianni Alemanno, ancien maire de Rome et figure successive du MSI et de l'Alliance nationale, inaugura un monument à son nom et toute la destra italienne communia aux obsèques de «Mama Ramelli» en 2013.


 

Quant aux franges les plus radicales de l’extrême droite transalpine, elles célèbrent donc par leur concert annuel, non seulement son nom, mais de surcroît celui d’autres militants tombés soit en 1945, soit au cours des années 1970. Carlo Borsani, exécuté en avril 1945 par les partisans, invalide de guerre (il était aveugle) et journaliste fasciste, est l’objet de commémorations régulières. Enrico Pedenovi, avocat membre du MSI, élu de ce parti, mitraillé dans sa voiture en 1976, voit son nom associé aux mêmes commémorations. On peut aussi citer Virgilo et Stefano Mattei, fils d’un secrétaire de section du MSI, morts en 1973 dans un incendie criminel à l’âge de 8 et 22 ans.

À l'image du concert hommage à Ramelli, cette contre-culture est sans doute d’abord musicale, incarnée par des groupes de musique comme Ultima Frontiera, DDT ou la Compagnia dell’Anello. Parmi les succès de ces groupes, qui constituent tous de véritables tubes dans les milieux de l’extrême droite radicale italienne, on peut citer «Il domani appartiene à noi», véritable hymne des jeunes néofascistes et postfascistes, «Amici del vento», «Avanti ragazzi di Buda», parfois chanté par certains supporters de la Lazio de Rome, ou «Jan Palach», en hommage au jeune Tchécoslovaque qui s'immola par le feu quelques mois après la répression du Printemps de Prague.

Ce sont ces chansons que l’on chantait dans les camps Hobbit, ces camps d’été de formation organisés de 1977 à 1981 par les jeunes proches du MSI et par des personnalités comme Marco Tarchi, une figure alors célébrée par la Nouvelle Droite française d’Alain de Benoist, dans une perspective «métapolitique». Les références à Tolkien et à l’univers du Seigneur des Anneaux étaient pleinement compatibles avec la pensée de Julius Evola autant qu’avec l’emblème de la croix celtique, devenu celui des jeunes néofascistes de toute l’Europe. Gianni Alemanno fut l’un de ceux qui organisèrent ces camps et y rencontra sa future épouse Isabella Rauti, fille de Pino et mère de Manfredi Alemanno, membre du Blocco Studentesco, la vitrine étudiante de la Casa Pound...

Un poète américain plutôt qu'une figure de la marche sur Rome

Plus récente en matière de contre-culture puisque créée en 2003, la Casa Pound est en effet la dernière-née du combat culturel de la destra italienne, même si elle refuse d’être cataloguée à droite. Son nom vient de Ezra Pound, poète américain converti au fascisme, qui rejoignit l’Italie mussolinienne dans son combat en animant, notamment, des émissions de radio, avant de décéder à Venise au début des années 1970. Il est symptomatique que ce groupe soit allé chercher pour figure tutélaire un poète américain qui avait fait allégeance au fascisme plutôt qu’une figure de la marche sur Rome. La Casa Pound refuse l’opposition droite-gauche classique, rejoignant ainsi une tradition intellectuelle et politique remontant évidemment au fascisme, mais probablement davantage au manifeste de Vérone de 1944 écrit par Nicola Bombacci (ancien fondateur du Parti communiste italien, devenu fasciste et fusillé avec Mussolini à Dongo) et évidemment au courant Rauti du mouvement néofasciste.

La Casa Pound est d’abord une sorte de squat autogéré au cœur de Rome, qui multiplie les actions sociales. Ses résultats électoraux sont plus que médiocres, ne dépassant jamais les 0,2%, mais elle contribue à former des militants et à faire élire certains des siens sur des listes de droite. C’est aussi, au sens premier du terme, une entreprise d’action culturelle, avec groupes musicaux et troupe de théâtre.

Elle n’est pas réductible aux expériences qui l’on précédée, mais constitue l'une des adaptations de l’extrême droite radicale italienne à la configuration sociale post-Berlusconi. La mission politique de Giorgio Almirante, principal fondateur du MSI, fut de sortir le «néofascisme» de la marginalité politique. Celle de la génération de Gianfranco Fini fut de la faire participer aux responsabilités gouvernementales à l’occasion de l’effondrement de la Ie République, du craxisme et de l'andreottisme. La génération suivante semble se consacrer à la conquête des esprits, dans une Italie politiquement morcelée, marquée par la tripartition entre le renzisme, les populistes 2.0 ou «antipolitiques» du Mouvement 5 Étoiles et une destra elle-même écartelée entre berlusconistes, héritiers du MSI et partisans de la Lega Nord. Cette contre-culture commune a probablement permis à un groupe initialement marginal de peser, malgré les déconvenues électorales de son camp et ses propres erreurs stratégiques depuis 2008, dans la vie politique italienne… Après le scrutin du 4 décembre, elle pourrait servir de ciment à la droite qui naîtra de l’autre côté des Alpes.

Gaël Brustier
Gaël Brustier (106 articles)
Chercheur en science politique
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