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Quel est le sens de l'étrange croix arborée à l'écran par Valérie Boyer?

Capture France 2

Capture France 2

La croix ostensiblement portée par la porte-parole de François Fillon aurait-elle des vertus miraculeuses? Ce signe quelque peu ésotérique, dont seuls quelques rares initiés comprennent le sens premier, très politique en vérité, a en tout cas fait réagir ce dimanche soir. Décryptage.

Dimanche 27 novembre, au soir du second tour de la primaire de la droite et du centre, lorsque la porte-parole du candidat des Républicains est apparue sur France 2, ce sont les internautes qui se sont emparés de la croix. Soit pour l’applaudir au nom de l’affirmation de l’identité chrétienne de la France.

Soit pour la dénoncer avec la même vigueur d’ailleurs de la part de deux camps totalement opposés, pour ne pas dire ennemis farouches, les uns au nom de l’égalité religieuse, les autres au nom de la laïcité.

Le mystère de la croix

Proche du directeur du Collectif contre l'islamophobie en France, Marwan Muhammad, Islam & Info y voit le signe du double discours de François Fillon prêt à en découdre avec la «visibilité musulmane» (autrement dit le port du voile) mais pas avec la «visibilité chrétienne».

Cet objet, explique-t-elle, ne la quitte jamais ni au lit ni sous la douche

 

De l’autre côté, des militants agréent avec l’auteur du Génie de la laïcité, l’essayiste Caroline Fourest, proche du Premier ministre Manuel Valls, aux yeux de laquelle cette croix portée par la porte-parole de François Fillon signe clairement le «retour des signes religieux ostensibles» contraires à la laïcité.

Problème: aucun des deux n’aide à comprendre la spécificité de cette croix dont ils ignoraient jusqu’à l’existence et le sens, sans parler de l’intention de celle qui la porte. Pis: l’intervention de l’impétrante ou de l’accusée, c’est selon, Valérie Boyer elle-même, qui décide de réagir devant l’emballement des réseaux sociaux, cachant ensuite sa croix en fin de soirée, ajoute au mystère…

L'Arménie

Cet objet, explique-t-elle, ne la quitte jamais ni au lit ni sous la douche. Certes. Mais que veut bien signifier la députée républicaine lorsqu’elle dit, l’air quasi-malicieux, que cette croix n’est pas un «symbole d’oppression bien au contraire»?  

Les parents de Valérie Boyer ne sont pas arméniens mais la porte-parole de François Fillon est maire des XIe et XIIe arrondissement de Marseille, une ville où vit une forte communauté arménienne

Seuls sans doute les franco-arméniens ont-ils compris. Car cette croix est une croix arménienne, comme le rappelle le cinéaste Serge Avédikian.

Les parents de Valérie Boyer ne sont pas arméniens mais la porte-parole de François Fillon est maire des XIe et XIIe arrondissement de Marseille, une ville où vit une forte communauté arménienne principalement arrivée de Turquie à la suite du génocide arménien de 1915. Et à l’Assemblée nationale, la vice-présidente des Républicains est la porte-voix du lobby arménien.

Ainsi a-t-elle déposé début janvier 2016, une nouvelle mouture de proposition de loi visant à réprimer la «négation des crimes de génocide et des crimes contre l’humanité» (entendez essentiellement «négation du génocide arménien»).

Ce texte est l’énième avatar d’une proposition de loi dont les versions successives ont été pour l’une adoptée par l’Assemblée nationale mais pas inscrite à l’ordre du jour du Sénat (2006); ou bien déposée au Sénat mais rejetée en séance publique (2011); voire  l’objet d’une censure du Conseil Constitutionnel (2012); ou, enfin, renvoyée par  l’Assemblée nationale  au motif que le texte était trop fragile du point de vue juridique (2015).

Lutte d'influence

Ces dernières années, Valérie Boyer était à la manœuvre pour soutenir ces textes. Une large partie de la communauté arménienne lui en est très redevable. En portant cette croix esotérique, Valérie Boyer rappelle aussi son engagement en faveur de ce «devoir de mémoire».

Et lorsqu’elle précise que cette croix n’est «pas symbole d’oppression mais bien au contraire», elle fait allusion aux centaines de milliers de victimes du génocide arménien qui ont elles aussi porté cette croix jusqu’au bout.

Proche de Fillon, Henri de Castries avait écrit aux parlementaires pour leur demander la saisine du Conseil Constitutionnel contre la loi pénalisant la négation du génocide

Valérie Boyer qui prône une alliance de circonstances avec le dictateur syrien, Bachar al-Assad, auquel elle a rendu visite avec d’autres députés républicains en mars 2016, inscrit le sort actuel des chrétiens d’Orient dans la continuité de l’extermination des Arméniens de Turquie au début du XXe siècle.

Mais si son candidat devait être élu président de la République en 2017, Valérie Boyer ne serait pas pour autant assurée de l’emporter. Car l’un de ceux qui pourrait tenir un rôle de premier plan dans le futur gouvernement républicain, Henri de Castries, a tout au contraire combattu la loi visant à réprimer ce négationnisme. Proche de François Fillon, cet énarque promotion Voltaire, ex-PDG d’Axa, homme d’affaires brillant, a été l’une des cheville ouvrière de l'Institut du Bosphore, crée en 2009 à Istanbul, dont il a co-présidé le Comité scientifique.

Officiellement instauré pour maintenir  les fils du dialogue entre milieux économiques et politiques turcs et français, ainsi que pour tenter de réparer les dégâts causés par les déclarations très anti-turques du président Nicolas Sarkozy, l’Institut du Bosphore a tenu un rôle important pour contrer le travail législatif pro-arménien. Il adressait ainsi en 2012 une lettre –signée par Henri de Castries–  aux parlementaires français pour leur demander la saisine du Conseil Constitutionnel contre la loi pénalisant la négation du génocide. Celle-là même en faveur de laquelle Valérie Boyer s’était engagée, croix arménienne autour du cou.

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