Monde

L'étrange fascination du monde pour Fidel Castro

Anne Denis, mis à jour le 28.11.2016 à 7 h 08

Mort officiellement vendredi soir, le Comandante a, depuis, provoqué un déferlement d'hommages et de réactions, parfois trop complaisantes, voire indécentes aux yeux de ceux qui ne voient en lui que le dictateur. La mythologie semble pourtant en marche.

Fidel Castro, le 2 septembre 2001 avec Nelson Mandela, à Johannesburg | YOAV LEMMER / AFP

Fidel Castro, le 2 septembre 2001 avec Nelson Mandela, à Johannesburg | YOAV LEMMER / AFP

Samedi soir, jour de l'annonce de la mort de Fidel Castro, deux cents personnes se sont rassemblées à Paris autour de Jean-Luc Mélenchon, leader du Front de gauche, devant la statue de Simon Bolivar dans le VIIIe arrondissement pour rendre hommage au défunt Lider Maximo. Certes, deux cents personnes, ce n'est pas beaucoup et, de la part de l'amoureux absolu des gauches latino-américaines qu'est le leader du Front de gauche, une telle initiative est moyennement surprenante. Saluant son héros émancipateur des peuples opprimés, celui-ci a d'ailleurs reconnu que «Fidel» avait fait des erreurs, avant d'ajouter: «Tout le monde fait des erreurs, mais tout le monde n'est pas Fidel.» Sur sa web TV, Michel Onfray s'est aussitôt demandé s'il n'avait pas «fumé la moquette», rappelant que «Cuba est une dictature depuis 1959» et «qu'un dictateur est un dictateur, quels que soient les buts qu'il propose».

Petite escarmouche franco-française qui n'en illustre pas moins la passion que déchaîne plus que jamais, après sa mort, le vieux révolutionnaire, dont les photos de jeunesse, en treillis, cigare à la bouche, arme à la main, charmeur ou vociférant, se multiplient depuis 48 heures dans les médias du monde entier, plus esthétiques les unes que les autres. Face aux hommages des chefs d'État à cette «figure hors normes» du XXe siècle, face au nombre de reportages à La Havane montrant des Cubains affligés par la perte du père de la nation (ils sont nombreux mais ceux qui l'exècrent le sont aussi), certains s'indignent et crient à l'indécence, tel Raphaël Glucksmann sur Facebook:

«Les poètes, les dissidents, les homosexuels, les marginaux, les intellos cubains emprisonnés et assassinés n'ont pas eu le droit à tant d'émotion... Un dictateur "de gauche" est avant tout un dictateur, non?»

Robespierre tropical

On le voit, la fascination qu'a exercée Fidel Castro sur le reste du monde depuis plus de cinq décennies est loin de s'être éteinte, comme on aurait pu le penser avec l'éloignement du pouvoir du «Comandante» depuis dix ans. Une fascination exercée dès ses débuts par le jeune, romantique et très charismatique chef guerillero de la Sierra Madre, libérant son peuple des griffes de Fulgencio Batista. Il a ainsi séduit aussi bien la population new-yorkaise (même si ce fut de courte durée) que des intellectuels français comme Jean-Paul Sartre ou Régis Debray. Engagé un temps dans l'aventure, celui-ci a partagé de nombreuses marches en montagne avec lui: «Je n'ai connu que le Fidel conspiratif, non le Castro des tribunes. Le premier était discret, attentif, méticuleux et passionnant», raconte-t-il dans Carnet de route. Compagnonnage non exempt d'oeillères, reconnaît-il lucidement aujourd'hui, sans pour autant renier ce passé.

Mais le mythe a depuis largement dépassé les rangs de l'extrême gauche. Des patrons capitalistes comme Gérard Bourgoin (ex-roi de la volaille française), des journalistes, des hommes politiques de tout poil sont tombés sous son charme après l'avoir rencontré. La mythologie révolutionnaire s'est aussi construite à l'ombre de l'embargo américain et d'histoires incroyables, celles des innombrables et rocambolesques tentatives de déstabilisation et d'assassinat de la CIA, à coup de stylo empoisonné ou de coquillage piégé, toutes avortées.

Son image de héros, défiant sur son île des Caraïbes, à 150 km des côtes de Floride, la première puissance mondiale, usant en cinquante ans quelque dix présidents américains, perdure. Lors de sa visite d'État à Cuba en mai 2015, François Hollande n'a pas pu résister au plaisir de rencontrer le grand homme:

«Je voulais avoir ce moment d'histoire, parce que c'est l'histoire de Cuba, l'histoire du monde, a-t-il reconnu. J'avais devant moi un homme qui a fait l'histoire. Il y a forcément un débat sur ce qu'a pu être sa place, ses responsabilités, mais je sais ce qu'il a pu représenter pour des peuples, y compris en France.»

À ceux qui dénoncent trop d'aveuglement et de complaisance envers un tyran, certains, tel l'ancien ambassadeur de France à Cuba Jean Mendelson répondent en invoquant l'image de Robespierre, héros de la Révolution française et responsable de la Terreur. C'est dire si la controverse n'est pas près de s'arrêter.

Dictateur et nabab

Les témoignages dénonçant les purges des premiers temps, puis la répression, la torture et les arrestations massives qui ont ponctué la vie de Cuba depuis 1959, n'ont pourtant pas manqué. À commencer par celui d'Huber Matos, compagnon de la révolution de la première heure, qui a payé de vingt ans de prison sa désapprobation du virage communiste amorcé dès 1959 par Castro. Outre les centaines ou milliers de prisonniers politiques, dont le nombre exact a toujours été difficile à établir, la fuite ininterrompue des habitants reste un constat d'échec accablant de la révolution cubaine. En 1980, Castro ouvre lui-même largement les vannes: c'est l'exode de Mariel, avec le départ de 125.000 Cubains vers les côtes américaines. Plus de 1,5 million sont aujourd'hui exilés et l'hémorragie continue, avec quelque 20.000 départs par an ces dernières années.

L'autre aspect très polémique du personnage porte, depuis des décennies, sur son désintéressement. Quand, en 2006, le magazine Forbes estime sa fortune à 900 millions de dollars en 2006, Fidel Castro dénonce une manipulation impérialiste et déclare ne gagner que 900 pesos par mois, soit 40 dollars (donc, environ seulement deux fois plus que le salaire moyen à Cuba). Mais quand, en 2014, son garde du corps personnel, Juan Reinaldo Sánchez, publie (avec Axel Gyldén), le récit de ses années passées, entre 1977 et 1994, au service du Lider Maximo, le mythe d'un mode de vie frugal en prend un coup. Le garde du corps décrit une existence hyper luxueuse entre l'île secrète de Cayo Piedra et sa somptueuse maison de Punto Cero à La Havane, cachée dans un vaste parc. Une vie de pacha qui tranche avec le dénuement catastrophique auquel doivent faire face les Cubains, notamment lors de la «période spéciale» qui s'ouvre en 1989 après la chute de l'URSS.

Un symbole fort en Amérique latine

Malgré tout, difficile de réduire Castro à un Staline des Caraïbes. Aux arguments de l'indice élevé de développement humain de la population, de la qualité et de la gratuité et de l'éducation et de la santé et d'une société relativement égalitaire (même si cela aussi est menacé), les adversaire du régime peuvent facilement opposer les privations de liberté et les pénuries innombrables, du shampoing aux tracteurs en passant par les connexions internet.

On ne peut nier en revanche le rôle majeur que joue aujourd'hui encore le Cuba de Fidel Castro en Amérique latine, au-delà des pays de la gauche radicale (Venezuela, Nicaragua, Bolivie ou Équateur). Le Mexique n'a ainsi jamais rompu ses relations diplomatiques avec le régime castriste, malgré les pressions de son voisin puis partenaire américain. Le Brésil de Lula s'en est rapproché, tout comme l'Argentine de Kirchner. Et c'est grâce à l'aide de Cuba que le gouvernement colombien de Juan Manuel Santos, pourtant de droite, a négocié son accord de paix avec les FARC.

Dès le milieu des années 2000, un grand nombre de pays de la zone ont demandé la réintégration de Cuba dans l'Organisation des Etats Américains (OEA, qui inclut les États-Unis), exclu depuis 1962, et ont exigé sa participation au Sommet des Amériques de Panama de 2015, lieu de la fameuse poignée de main entre Barack Obama et Raul Castro. Un acte historique qui signait le retour sur la scène internationale de l'île cubaine, comme le symbole de la souveraineté retrouvée de toute l'Amérique latine. «Ce virage, nous déclarait alors Georges Couffignal, professeur émérite à l’Institut des hautes études de l’Amérique latine (IHEAL), annonçait le retour des États-Unis sur le continent latino-américain.» Mais non plus, comme jadis, en terrain quasi conquis.

Un grand nombre de chefs d'État latinos seront présents dimanche prochain aux funérailles nationales de Fidel Castro, à Santiago de Cuba. Et, même s'il n'a jamais voulu de statue de son vivant, on peut faire le pari que son portrait géant rejoindra bientôt ceux du Che Guevara et de Camilo Cienfuegos sur la place de la Révolution à la Havane. La légende de Fidel devrait perdurer.

Anne Denis
Anne Denis (75 articles)
Journaliste, éditrice du site Latina-eco.com
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