Culture

Le chien, ce grand dépressif qui s'ignore

Temps de lecture : 2 min

Le regard du chien m'est toujours apparu comme le plus déchirant des spectacles jamais offert par un être vivant.

Bored dog / Benoît Dupont via Flickr CC License by.
Bored dog / Benoît Dupont via Flickr CC License by.

Il existe deux choses qui peuvent m'arracher des larmes alors que rien dans ma vie ne justifie pareil épanchement: une chanson de Leonard Cohen et le regard d'un chien. Et si jamais, par le plus extraordinaire des hasards, je me retrouvais enfermé avec un chien à écouter le chanteur canadien gémir une de ses fameuses complaintes, vous pouvez être sûr de me retrouver à la fin de la soirée pendu au lustre, les veines ouvertes, l'estomac plein de barbituriques, un sac en plastique sur la tête, un poignard dans le coeur, les robinets de gaz ouverts à leur maximum.

C'est que le regard du chien, ce regard mouillé de tristesse, ravagé de désespoir, plein d'une désolation infinie, m'est toujours apparu comme le plus déchirant des spectacles jamais offert par un être vivant.

Sad Dog / Rubixcom via Flickr CC License by.

Le regard d'un chien est un puits de mélancolie, une oraison au chagrin, un hymne à la désolation, un chant funèbre pour tous les damnés de la terre. Le chien ne regarde pas, il pleure, il pleure sur le sort des hommes, il pleure sur nos destinées et nos infortunes, il pleure sur sa propre condition de canidé, il pleure sur le monde, il pleure de jour comme de nuit, il pleure du plus profond de son âme et verse des larmes invisibles qui se répandent sur les pelouses jaunies de notre jeunesse disparue.

Regarder un chien les yeux dans les yeux, c'est comme plonger au coeur même du chagrin des hommes, c'est éprouver dans sa chair le vertige de l'abandon, c'est ressentir notre solitude métaphysique dans un face-à-face terrifiant qui mettrait à genoux n'importe quel croyant.

Le chien a été envoyé par Dieu pour s'excuser de nous avoir créés, pour d'avance nous avertir que notre vie ne sera qu'un long chemin de larmes, que notre existence, malgré tous nos efforts, s’achèvera dans la solitude glacée d'un tombeau froid comme la mort.

Il n'y aura pas d'échappatoire.

Pas étonnant que le chien –Anubis–, dans la mythologie égyptienne, fut une divinité funéraire: tu penses, il savait de quoi il parlait le brave toutou, la mort est son royaume et ses yeux un catafalque dressé pour célébrer la désespérance de nos humaines destinées.

On ne verra jamais de «LOLdog», ou alors seulement pour encourager quelques âmes perdues à devancer leur mort. Les chiens ne sont pas souvent drôles, ou alors ils le sont comme des cerbères qui ricaneraient en nous ouvrant grandes les portes de l'Enfer.

Et pourtant, on prétend que le chien est le meilleur ami de l'homme. Peut-être parce qu'en le regardant, on s’aperçoit après tout qu'on est pas le plus à plaindre, qu'il existe en ce bas-monde des êtres qui souffrent encore plus que nous. Peut-être aussi pour mieux attendrir nos chagrins, exorciser nos remords et nous donner la force de continuer le dur métier de vivre. Le regard tendre d'un désespoir qui ne dirait pas son nom.

Comme le miroir de nos illusions perdues où se refléterait dans ses prunelles accablées le poids de nos amours défunts, de nos disparus partis trop tôt, beaucoup trop tôt, de nos défaites à venir, de notre impossibilité à comprendre qui nous sommes vraiment, de nos efforts voués à l'échec de parvenir à un bonheur qui sans cesse nous échappe.

Chienne de vie, tiens.

Pour suivre l'actualité de ce blog, c'est par ici: Un Juif en cavale.

Laurent Sagalovitsch romancier

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