Monde

L'Europe ignorée par Washington

G. Le Hardy, mis à jour le 13.11.2009 à 18 h 45

Les Européens vont-ils enfin se décider à ne plus tout attendre de l'Amérique et commencer à se prendre en mains?

Impressionnante, l'application, avec laquelle nos commentateurs se sont employés à dresser le bilan d'une année de présidence Obama. D'ailleurs, quoi de plus naturel? Son élection avait été accueillie avec soulagement, avec joie et avec avec espérance par la majorité de la planète parce que le nouveau président refermait le livre noir de huit ans de présidence Bush, redonnait de l'Amérique une image positive et apportait un message d'espoir pour les relations entre les peuples. Normal donc qu'on  s'interroge sur les résultats, les échecs, les réussites, les promesses, le chemin parcouru par  cet homme dont on attendait tant et qui représentait tant de choses.

Non, ce qui est frappant, c'est d'abord le simplisme avec lequel les jugements sont portés. D'abord, il n'y a pas un an de présidence Obama. Il y a un peu plus de neuf mois, mois pendant lesquels l'administration a du se mettre progressivement en marche. Des centaines de fonctionnaires dont la nomination exige la ratification par le Sénat n'ont toujours pas été confirmés et ne peuvent donc pas  fonctionner normalement. Et puis chacun sait que dans le système présidentiel américain, le Président n'a pas tous les pouvoirs et que le Parlement (Chambre des Représentants et surtout Sénat), quelle que soit la majorité en place, partage le pouvoir avec l'exécutif (on le voit bien avec  la  réforme du système  d'assurance maladie. Enfin, sur quoi peut -on raisonnablement juger l'action d'un président  américain quelques mois après son entrée en fonctions? Sur son style? Ses méthodes de gouvernement? Ses résultats? Nos attentes? Nos illusions? Sur la gestion des crises immédiates? Sa vision du monde?

En allant trop vite en besogne et en jugeant trop vite et de façon trop abrupte, on risque donc soit d'affaiblir Obama  soit, au contraire de le porter aux nues sans raison, dans les deux cas à notre détriment. C'est d'ailleurs la situation présente.

D'un côté, il y a ceux qui lui  donnent un satisfecit général, qui n'admettent pas qu'on puisse critiquer la nouvelle idole et qui dressent la liste de tout ce que Obama a fait en si peu de temps: la main tendue aux Musulmans (discours du Caire); la volonté de négocier pour résoudre les conflits au lieu d'utiliser la force; la croyance dans les vertus du multilatéralisme; la reconnaissance que l'Amérique ne peut pas résoudre seule les problèmes du monde; la volonté de s'impliquer immédiatement dans le conflit israelo-palestinien (alors que ses prédecesseurs ont attendu la dernière année de leur deuxième mandat) ; la recherche d'une nouvelle stratégie en Afghanistan pour éviter un deuxième Vietnam; l'ouverture, pour la première fois depuis trente ans, d'un dialogue avec l'Iran; un  infléchissemnt de la position américaine à propos du réchauffement climatique; l'acceptation de la régulation financière et de l'intervention de l'Etat dans un pays où elles sont  détestées; une vision de l'Amérique plus solidaire, plus juste, plus sociale.

Dans l'autre camp, il y a les  censeurs sévères qui s'inquiètent, de bonne ou de mauvaise foi, du décalage entre les attentes et les réalisations, des dangers de l'indécision persistante sur  l'Afghanistan, de la naïveté périlleuse vis-à-vis de l'Iran ou de la Corée du Nord, de l'irréalisme à propos du désarmement nucléaire. Tout cela aboutissant parfois à l'injure suprême: Obama n'est-il  pas un faible, un  nouveau Carter? Autre angle de la condamnation/déception chez certains: Obama ne s'interesse pas à l'Europe. L'Amérique regarde désormais vers la Chine. Nous, Européens sommes menacés d'un G2 (directoire Etats-Unis/Chine pour régler les problèmes du monde).

Qu'on applaudisse ou qu'on critique Obama, au fond, peu importe. Dans nos sociétés où seuls comptent  les apparences et le court terme, où la lenteur des processus historiques est oublièe, où la complexité croissante du monde et la difficulté de gouverner s'accompagnent  paradoxalement de l'exigence de solutions simples et immédiates de la part des opinions, ce besoin de juger et cette impatience  et ce simplisme ne sont pas étonnants, surtout quand il s'agit de l'Amérique et d'Obama. Après tout, puisqu'il a été élu par le monde entier,  il est bien normal que le monde entier lui demande des comptes.

L'important n'est donc pas là. Ce qui est frappant dans les commentaires actuels, c'est que nous,  Européens et en particulier Français, jugions Obama comme si nous nous en remettions à lui et à l'Amérique seule pour résoudre NOS problèmes, comme si nous étions condamnés à être les spectateurs et les censeurs de décisions qui nous échappent et sur lesquelles nous ne pouvons avoir de réelle influence. Au Proche-Orient, qui est à nos portes où nous avons des intérêts de sécurité et des liens culturels énormes, où l'Union européenne déverse des crédits importants, où la France depuis 30 ans  a été en première ligne, et alors que depuis G W Bush, l'Amérique a perdu son pouvoir d'honnête courtier et  son rôle de faiseur de paix, on attend Obama. En Afghanistan, où nos soldats se battent, où nous répétons depuis des années que la stratégie américaine (et celle de l'Otan) risquent de mener à l'échec, on attend Obama. Avec l'Iran, où la France, le Royaume-Uni et l'Allemagne  ont pris depuis six ans l'initiative sans que jamais personne n'ait proposé d'alternative réaliste, on attend Obama. Sur le désarmement nucléaire, alors que la France et le Royaume-Uni sont deux des Cinq puissances nucléaires,  ont doit commenter les discours d'Obama.

Nous avons, nous Français, claironné depuis des années l'avènement d'un monde multipolaire, c'est-à-dire, en clair, d'un monde où les Etats-Unis n'ont plus les moyens de faire la loi, où de nouvelles puissances  s'imposent et où les pays européens n'ont pas d'autre choix que d'unir leurs forces et donc  d'avoir une conception plus large de leur souveraineté, comme ils l'ont montré avec brio en créant la monnaie unique. C'est donc à nous que devrait revenir la tache, difficile, de convaincre nos partenaires européens (et peut être aussi  parfois nous-mêmes) qu'il faut cesser de raisonner et de se comporter avec les Etats-Unis comme si nous étions encore au temps où ils étaient tout naturellement le chef incontesté (même par le Général de Gaulle) du «Monde Libre».

Au moment où on célèbre à la fois la chute du Mur de Berlin (qui a, ne l'oublions pas, été le point de départ de la dévalorisation stratégique du rôle de l'Europe aux yeux des Américains, puisque la menace soviétique disparaissait définitivement), il y a là pour la France une ambition et même une obligation, si nous voulons être pris au sérieux, non seulement par les Etats-Unis mais aussi par la Chine, l'Inde ou la Russie.

Dans le vide abyssal de la pensée politique au sein de la «famille occidentale», dont nous  faisons partie mais qui, comme toutes les familles a grand besoin de sang neuf, le seul risque que nous courrions en réveillant les Européens, c'est de réussir.

G. Le Hardy

Lire également sur le même sujet: Pour l'Amérique, l'Europe devient quantité négligeable.

Image de Une: Obama était présent lors des cérémonies à Berlin célébrant le 20éme anniversaire de la chute du mur par vidéo interposée Kai Pfaffenbach / Reuters

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Diplomate français
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