Culture

Enfant, je redoutais la fin de «Quitte ou double» présentée par Zappy Max

Temps de lecture : 4 min

Inévitablement liée au souvenir sonore de son «Quitte ou double» lancé avec enthousiasme, la mort de l'animateur éveille en moi un autre et terrible souvenir.

«Quitte ou double», une sorte de «Questions pour un champion» ou de Trivial Pursuit avant l'heure. | Capture d'écran via YouTube
«Quitte ou double», une sorte de «Questions pour un champion» ou de Trivial Pursuit avant l'heure. | Capture d'écran via YouTube

J'allais, dans les années 1970, à l'école primaire d'un petit village des Cévennes. Mes parents travaillaient et il n'y avait pas de cantine. Les Cévenols n'étaient alors pas très hospitaliers aux hippies, c'était avant les chambres d'hôtes. Seule une famille fraîchement arrivée du Nord avait accepté de nous accueillir à l'heure du déjeuner, ma sœur et moi, moyennant une modeste rétribution.

La cloche sonnait midi. Nous suivions les enfants B. dans une petite maison, plutôt sombre et sans doute exiguë pour cette famille nombreuse. Cinq enfants. Je me souviens des prénoms, des lieux, de leur mère, femme plantureuse, souriante et chaleureuse. Trop chaleureuse sans doute. Et du père.

Avec ma sœur, nous l'avons rapidement surnommé «Papy Sévère». Dans nos jeux, il était celui qui faisait peur.

Nous savions que le jeu prendrait fin

Je ne me souviens plus de son âge. Il semblait vieux à nos yeux d'enfants, toujours assis à proximité d'un poêle. Ancien ouvrier, victime d'un accident du travail, il avait deux doigts tranchés. Cette main estropiée ajoutait à la peur qu'il nous inspirait, comme une malformation diabolique.

Il était assis près d'une radio, un poste au son nasillard. Un transistor (oui, tout cela se passe au siècle précédent). Chaque jour, il écoutait Radio Monte Carlo. RMC. À l'heure du déjeuner, il y avait la voix de Zappy Max. «Quitte ou double». Une sorte de «Questions pour un champion» ou de Trivial Pursuit avant l'heure, avec des questionnaires thématiques: sciences, littérature, sport... En concurrence avec le «Jeu des mille francs», de Lucien Jeunesse, sur France Inter.

«Quitte ou double 76!»

Nous traversions le salon où il se trouvait et filions nous mettre à table, dans la cuisine attenante. Une fois à table, nous savourions régulièrement des frites. Je sais, c'est caricatural, les gens du Nord, chaleureux, amateurs de frites, mais c'est la vérité. Pour ma sœur et moi, nourris au boulghour ou à la ratatouille, ces frites, de vraies frites, faites maison, étaient un délice. Les meilleurs repas de notre vie. J'en salive encore.

Nous ne devions pas parler cependant. Les mots se limitaient à l'essentiel, pour demander en murmurant le sel ou la carafe d'eau. Dans ce silence, nous écoutions Zappy Max poser des questions à la difficulté croissante. Les sciences, l'histoire… Il fallait tout savoir. Parfois, rarement, une réponse me venait. Mais le plus souvent, je devais me contenter d'admirer les connaissances encyclopédiques des candidat·es.

«Ce jeu apporte de la fortune aux gens d'esprit.» (à partir de 1h08)

J'adorais le caractère mathématique des gains, qui doublaient à chaque question. Je crois que ça commençait à 10 ou 20 francs. À chaque bonne réponse, ça doublait. Les questions étaient de plus en plus difficiles. Une minute pour répondre à chaque fois. C'était juste, équitable, carré: plus on savait de choses, plus on gagnait. J'étais fasciné.

«Quitte ou double?»

Ces questionnaires permettaient aux candidat·es d'empocher des sommes qui nous semblaient alors astronomiques: 640 francs, 1.280 francs, parfois davantage. Zappy Max détachait soigneusement chaque syllabe «millllleu deusssssan quatreviiiiin fran» et la fortune n'en apparaissait que plus formidable.

«Quitte ou double?»

La question revenait, invariable, couperet sublime qui conduirait à la gloire ou à la chute. Et puis la voix nasillarde annonçait l'imperturbable rétrécissement du temps.

«Plus que treeeeeente secooooondes...»

Car nous savions que le jeu prendrait fin. La personne perdrait. Perdrait tout. Ou bien prononcerait un «quitte» toujours un peu décevant mais qu'au fond nous approuvions, en enfants précautionneux. Nous imaginions les félicitations de Zappy Max hors antenne, un énorme sac de pièces ou de billets, le sourire du vainqueur, sa fierté, mais aussi la certitude d'être riche toute une vie.

Mais ce moment-là était celui que nous redoutions tous, peut-être aussi, l'âme des enfants est trouble, l'attendions-nous, entre cruauté, voyeurisme et terreur.

Elle jouait son enfance chaque jour

Le bouton de la radio était tourné, le silence s'installait. Ce n'était pas l'heure de retourner à l'école. Alors la voix de Papy Sévère s'élevait.

«Martine*

Des cinq enfants, deux prénoms seulement revenaient. Martine, presque toujours, celui de sa sœur aînée moins souvent.

«Martine.»

C'était froid, sec, d'une netteté implacable.

«Viens voir.»

Martine se levait et je réalise soudain en écrivant cet article qu'elle devait appréhender ce moment depuis l'instant même où nous étions entrés, sans doute même n'avait-elle écouté Zappy Max que dans l'espoir vain d'une émission plus longue que d'habitude, un candidat plus doué, qui bousculerait la grille, ne s'arrêterait jamais. Elle se levait en reniflant, déjà.

«Martine.»

Elle quittait alors la cuisine, pleurant en silence, lentement, excitant sans doute l'impatience de son père. Nous ne bougions plus, tassés devant nos assiettes vides, les fixant stupidement, je ne sais même plus où était leur mère à ce moment-là, avec nous dans la cuisine? Dans le salon?

Il l'interrogeait sur ses résultats scolaires, qui n'étaient pas bons. Qui n'étaient jamais bons. Parfois, il lui faisait répéter une leçon. Réciter un texte, une conjugaison. À la première erreur, une gifle partait. Elle hoquetait, essayait de reprendre, s'emmêlait, se trompait. Une autre gifle fusait. Elle pleurait à présent, bredouillant des mots de plus en plus incompréhensibles, à chaque coup reçu.

J'entendais: «Quitte ou double.»

Elle n'était jamais quitte.

Dans le silence figé de la cuisine, et sans jamais les voir, le seul claquement des chairs, j'imaginais ces gifles inimaginables d'une main à trois doigts, incapable d'en mesurer la violence mais qui devait être terrible.

Elle revenait enfin, pour s'attabler dans le hoquet de ses pleurs. Nous allions alors débarrasser puis partir en disant «au revoir Monsieur B…» pour retourner jouer dans la cour de l'école. Au fond, nous étions assez convaincus qu'une mauvaise élève n'a que ce qu'elle mérite, elle n'avait qu'à travailler mieux. Plus tu sais, plus tu gagnes. Si tu ne sais pas, tu perds.

En passant, nous regardions à la dérobée cette main formidable, pour tenter d'en saisir la force machiavélique.

Le soir venu, ou les jours sans école, ma sœur et moi jouions à nous faire peur. Elle ou moi devenions Papy Sévère, qui distribuait des baffes à quitte ou double, et nous tordions nos doigts pour l'imiter.

Le lendemain, nous retrouverions les frites, la voix de Zappy Max, les questions ardues, le silence et puis ce «Martine» lugubre, prénom d'une enfant qui jouait chaque jour son enfance à quitte ou double. Et invariablement perdait.

* Le prénom a été changé.

Jean-Marc Proust Journaliste

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