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Comment François Fillon est devenu l'homme de «l'habile synthèse»

François Fillon, le 29 septembre 1984, lors des journées parlementaires du RPR à Port-Barcarès. JEAN-PIERRE MULLER / AFP.

François Fillon, le 29 septembre 1984, lors des journées parlementaires du RPR à Port-Barcarès. JEAN-PIERRE MULLER / AFP.

Sans faire de bruit et en naviguant au fil des décennies entre souverainisme social et libéralisme décomplexé, il est devenu le champion de la droite pour la présidentielle.

Mise à jour 28/11/16: le portrait a été mis à jour après la victoire de François Fillon à la primaire de la droite et du centre.

Le 14 décembre 1980, Joël Le Theule, ministre de la Défense, député gaulliste de la Sarthe et maire de la ville de Sablé, meurt à 50 ans d’un arrêt cardiaque à l’hôpital, où il vient d’être conduit en urgence par son jeune assistant parlementaire de 26 ans, François Fillon. Quatre ans plus tôt, le jeune homme poursuivait des études de droit et s’orientait vers le journalisme quand le député, un ami de la famille, lui propose d'occuper à mi-temps ce poste nouvellement créé par Jacques Chaban-Delmas. Le jeune Fillon accepte, par curiosité d’apprenti journaliste plus que par vocation politique. Mais la mort de son mentor change à jamais son destin professionnel puisqu’il récupère son siège de député l’année suivante, entamant ainsi sa carrière politique.

Joël Le Theule était un homme politique et un gaulliste un peu à part, salué pour son sérieux mais honni de Jacques Chirac «autant pour ses penchants que parce qu'il le soupçonnait d'avoir prêté la main dans l'affaire Markovic, qui déstabilisa Pompidou», expliquera plus tard François Fillon. Les «penchants» auxquels il fait référence sont l’homosexualité de Le Theule et l’affaire Markovic, une sombre histoire de meurtre que certains gaullistes avaient tenté d'instrumentaliser, à l'automne 1968, pour impliquer le couple Pompidou dans un scandale sexuel. L'affaire déstabilisa provisoirement Pompidou mais mit surtout un frein à la carrière des supposés comploteurs dont Joël Le Theule, alors ministre de l'Information, ensuite écarté du gouvernement pendant tout le mandat de l'ancien Premier ministre de De Gaulle.

Le 6 novembre dernier, c’est pourtant dans la lignée politique de cet ennemi de son premier mentor que s’est inscrit François Fillon dans «Une ambition intime», face à une Karine Le Marchand toute en taquineries qui l’interrogeait sur la taille de ses sourcils (gros sujet): «Parmi les personnalités dont je m’inspire, il y en a plusieurs qui avaient la même caractéristique. George Pompidou est sans doute celui qui a fait le plus de choses pour le pays, c’est un bel exemple.» Et un exemple révélateur tant Pompidou, bien que très proche de De Gaulle durant toute sa carrière fut, une fois président, davantage «classiquement» de droite que gaulliste. Tout comme Fillon le séguiniste s'est converti au libéralisme économique, au point d'aujourd'hui juger que le modèle social français n'existe plus...

Les deux hommes ne partagent pas qu’une proximité idéologique: leurs parcours aussi sont étrangement similaires. Tous deux ne se destinaient pas à une carrière politique et sont pourtant les deux Premiers ministres restés le plus longtemps en poste de la Ve République. Tous deux ont fait leurs armes dans l’ombre d’hommes plus charismatiques qu’eux pour finalement briguer la première place. Tous deux ont fini par incarner cette droite de la bourgeoisie «vieille France», celle qui autrefois défilait sur les Champs-Elysées pour dénoncer la «chienlit» de mai 1968, celle qui a aujourd'hui été réveillée et aiguillée par la Manif pour tous. 

Jeune ministre et député déjà ancien

Les récits de la jeunesse de François Fillon sont unanimes, dressant le portrait d'un garçon doué mais quelque peu agité. Lui-même se plaît à raconter, avec son habituel sourire léger et complice de bon patriarche, toutes les bêtises qu’il a pu faire dans sa Sarthe natale. Né en 1954, aîné de quatre garçons et fils d’un notaire et d’une professeure, il reçoit un enseignement strict et catholique, marqué naturellement par un passage chez les scouts comme tout jeune garçon de bonne famille qui se respecte. Cet enseignement traditionnel qu'il souhaite aujourd'hui pour des millions de petits Français, celui de l'uniforme à l'école et du «récit national» plutôt que de l’histoire des historiens. Ce récit national (ou Michel Sardou) qui lui a probablement appris que la colonisation est plutôt une bonne action de la France, qui a voulu «partager sa culture aux peuples d’Afrique, d’Asie et d’Amérique du Nord», plutôt qu'un impérialisme culturel violent et meurtrier.

Parmi les moments les plus agités de sa jeunesse, on note aussi son renvoi du lycée Notre-Dame de Sainte-Croix pour avoir organisé une manifestation contre sa professeure d’anglais, jugée incompétente (avait-elle trop insisté sur la défaite de Napoléon à Waterloo?). Une professeure qui a dû s’arracher les cheveux lorsqu’elle vit ce jeune tribun entrer pour la première fois au gouvernement en 1993 en tant que ministre de l’Enseignement supérieur et de la Recherche du gouvernement Balladur. La principale réforme qu’il mène alors est celle de l’autonomie des universités, ensuite invalidée par le Conseil constitutionnel.   

Fillon est alors un jeune ministre (même pas quarante ans) mais un déjà «ancien» député, puisqu'il a récupéré en juin 1981, en pleine vague rose, le siège laissé vacant par la mort de Joël Le Theule. À 27 ans, il est ainsi devenu le benjamin d’une Assemblée nationale où les socialistes détiennent la majorité absolue et s'apprêtent à voter une série de lois emblématiques. La stratégie de la droite minoritaire, alors emmenée par une bande de jeunes députés fougueux, les «mousquetaires» (Alain Madelin, Jacques Toubon...), est simple: voter contre, en bloc. C’est la justification qu’utilise aujourd'hui François Fillon pour expliquer pourquoi il a alors voté, avec la quasi-totalité du groupe RPR, contre la fin de la discrimination entre hétérosexuels et homosexuels sur la majorité sexuelle, le 20 décembre 1981 (ça et le classique «c’était une autre époque», celle du bon vieux temps de l’homophobie décomplexée, sans doute).

Un fait d’armes peu glorieux qui figure sans doute parmi les raisons pour lesquelles il est aujourd'hui le chouchou de Sens Commun, ersatz de mouvement politique issu de La Manif pour tous. Cette volonté sans équivoque d’appliquer la discipline de son parti ne l'avait pourtant pas empêché, quelques mois plus tôt, de voter l’abolition de la peine de mort comme seulement onze autres députés RPR, dont Jacques Chirac et Philippe Séguin.

Ce dernier fut d’ailleurs le deuxième mentor du jeune François Fillon, qu'on vit au bord des larmes, en janvier 2010, saluer sa mémoire lors de son décès. Dans ses confidences à Karine Le Marchand, Fillon parle de Philippe Séguin comme d’une figure paternelle, et celui-ci le prit effectivement sous son aile dans nombre de ses combats. En 1989, ils font tous deux partie du groupe des «rénovateurs», alliance de jeunes cadres RPR et UDF désireux de déboulonner les anciens Raymond Barre, Jacques Chirac et Valéry Giscard d’Estaing; puis, en 1990, François Fillon soutient Philippe Séguin dans son alliance avec Charles Pasqua contre Jacques Chirac et Alain Juppé. Pasqua et Séguin, résolument souverainistes, veulent redonner ses lettres de noblesse au gaullisme pour contrer une Europe jugée de plus en plus envahissante. Le souverainisme intransigeant de Philippe Séguin le conduit ensuite à devenir le porte-parole de l’opposition au traité de Maastricht en 1992, combat dans lequel François Fillon lui apporte à nouveau son soutien. Une méfiance qui se retrouve actuellement dans son programme pour l’élection présidentielle.

Autre pendant de ce souverainisme, son affection assez étrange pour la Russie de Vladimir Poutine, qu’il a connu lorsque tous deux étaient Premier ministre, rappelle la méfiance gaullienne envers l'atlantisme, mais de façon plutôt malvenue à l'heure de l'annexion de la Crimée et du soutien de Poutine à Bachar el-Assad. Pour le politologue Cyrille Bret, cité par Le Monde, «la russophilie de François Fillon –“farouchement gaullien”– “lui confère l’image d’un homme fort, par contagion d’images entre lui et Vladimir Poutine”. Elle “opère une habile synthèse entre plusieurs courants bonapartistes, catholiques et conservateurs français”».

«Directeur de campagne avant l'heure»

Cette expression d’«habile synthèse» pourrait en effet résumer l’évolution des idées politiques de François Fillon, flirtant un temps avec le gaullisme social de Philippe Séguin tout en se laissant séduire par les penchants beaucoup plus libéraux d’Edouard Balladur, à l'époque où son mentor dénonçait lui, sur le front du chômage, «un véritable Munich social». Lors de la présidentielle 1995, Fillon choisit d’ailleurs de soutenir Balladur contre la candidature de Jacques Chirac. Outre la séduction qu’opèrent sur lui les thèses plus libérales du Premier ministre, il a également hérité de Joël Le Theule une certaine inimitié, d'ailleurs réciproque, pour le maire de Paris.

Lorsque celui-ci remporte l’élection présidentielle, il est cependant un des rares soutiens d’Edouard Balladur à entrer au gouvernement d’Alain Juppé en tant que ministre des Technologies, de l’Information et de la Poste. En 2002, il participe finalement à la campagne de Chirac, réélu triomphalement face à Jean-Marie Le Pen, ce qui lui vaut d'entrer à nouveau au gouvernement, d’abord en tant que ministre des Affaires sociales, poste qui le conduit notamment à mener la réforme des retraites qui porte son nom en 2003, puis en tant que ministre de l’Éducation nationale. Mais après le remplacement de Jean-Pierre Raffarin par Dominique de Villepin à Matignon, François Fillon n’est pas rappelé au gouvernement, ce qui le conduit à lâcher sèchement au Monde, le 4 juin 2005: «Quand on fera le bilan de Chirac, on ne se souviendra de rien, sauf de mes réformes.» Il se présente alors, près de deux ans avant l'échéance présidentielle, comme le «directeur de campagne avant l'heure» de Nicolas Sarkozy.

Un sursaut d’orgueil pour cet homme tranquille qui préfère d’habitude mettre en avant, sinon son flegmatisme, du moins son sang-froid. Passionné d’automobile et de vitesse, en bon natif du Mans, il aime raconter que, lorsqu’il avait emmené Nicolas Sarkozy faire un tour de circuit, celui-ci n’avait que très peu supporté les sensations fortes. Lui non, lui sait se maîtriser car il vient de cette bourgeoisie qui ne se laisse pas submerger par ses émotions, cette bourgeoisie du Nœud de vipères de François Mauriac, qui n’aime pas le conflit ouvert et met un point d’honneur à garder les apparences saines et sauves envers et contre tout. Dans l’attitude, Nicolas Sarkozy et François Fillon sont donc diamétralement opposés: l’un est tout en démesure quand l’autre ne paraît avoir qu’un jeu d’émotions très restreint; le premier part à l’attaque au quart de tour quand le second préfère contourner la zone de conflit. Et pourtant, les deux vont former le duo gagnant de la présidentielle 2007, rassemblés derrière le mot d'ordre de «rupture tranquille»: comme le décodait alors le député UMP Dominique Paillé, «la rupture, c’est Nicolas; la tranquillité, c’est François».

Lorsque Nicolas Sarkozy est élu président en mai 2007, il nomme donc naturellement Fillon Premier ministre. L’hyper-présidence occulte complètement Matignon dans les deux premières années du quinquennat mais, paradoxalement, la présence du président sur tous les fronts préserve la popularité du chef du gouvernement, en pleine période de crise économique. Constamment dénigré et malmené par Sarkozy, Fillon tempère toujours, comme lorsqu’il déclarait pendant la campagne: «Quand on a connu les colères de Séguin, on trouve celles de Sarkozy bien modestes!» Toujours garder les apparences, on règle ses comptes en coulisse. Même le nauséabond débat sur «l’identité nationale», résultante d'une promesse de campagne de 2007 qui débouchera avant tout sur une série de «dérapages» racistes, ne semble pas ébranler ce Premier ministre débonnaire. Après que Nicolas Sarkozy et le ministre de l'Immigration, Éric Besson, soient montés au front, lui se contente d’intervenir pour prétendument apaiser le sujet, tout en dessinant une intégration à sens unique: «C'est aux étrangers qu'il revient de faire l'effort d'intégrer la France, avec ses lois, sa langue et ses mœurs, et non à la France de se plier à des coutumes ou à des règles qui ne seraient pas conformes à son pacte républicain. [...] Être Français et vivre en France, c'est une chance mais aussi une charge».

Cette vision très gauloise du creuset républicain est un leitmotiv de François Fillon, qui a encore jugé, lors du dernier débat de la primaire, que l'intégration ne pouvait passer que par «l'assimilation» pure et simple, là où Alain Juppé semblait davantage pencher vers un multiculturalisme tempéré. Une optique qui l'a conduit à déclarer sur Europe 1, le 23 novembre dernier, que «les intégristes sont en train de prendre en otage la communauté musulmane, il faut combattre cet intégrisme. Comme d'ailleurs dans le passé on a combattu une forme d'intégrisme catholique. Comme on a combattu la volonté des juifs de vivre dans une communauté qui ne respectait pas toutes les règles de la République française». Un récit national qui a dû encore lui faire louper quelques épisodes de l’histoire de France car, comme le rappelle Claude Askolovitch, «non, les juifs, dans ce pays, n’ont pas souhaité le ghetto; du jour où l’Assemblée constituante les a émancipés, en septembre 1791, ils se sont précipités dans la France comme des assoiffés. Leur imputer un retrait volontaire de la collectivité était une injustice». 

Un Mike Pence à la française?

Cet art bien à lui de distiller ça et là des propos inquiétants tout en semblant ne pas y toucher pose problème: il lui permet à la fois d’accuser ses adversaires d’exagération caricaturale, voire de calomnie, comme il l’a fait face à Alain Juppé sur l’IVG, tout en allant chatouiller les pieds des mouvements les plus radicaux de la droite, comme Sens Commun, dont il déclarait sur Europe 1 le 10 octobre dernier: «Ce sont des gens qui défendent des valeurs auxquelles je crois.» Sauf que Sens Commun est un peu aux Républicains français ce que le Tea Party est aux Républicains américains: un mouvement de droite radicale qui souhaite entre autres supprimer le droit du sol, sortir de l’espace Schengen, se réserver un droit de sortie de la Convention européenne des droits de l’homme et bien sûr «faire reconnaître constitutionnellement le mariage comme l’union d’un homme et d’une femme incluant la présomption de paternité» et faire de la «réduction du nombre d’avortements une grande cause nationale».

Ce glissement de la droite un peu plus encore vers la droite, François Fillon a semblé l'anticiper sur le plan électoral. Une fois parti de Matignon, en mai 2012, il choisit de se représenter, non pas dans sa circonscription sarthoise, qui commence à pencher à gauche (et où Stéphane Le Foll l'emportera), mais dans l'imperdable VIIe arrondisssement de Paris. Il devient donc le 17 juin 2012, avec plus de 56% des voix face au généticien Axel Kahn, l’épicentre parisien de cette bourgeoisie catholique vieille France qu’il se plaît tant à incarner et qui se réveille avec l’ouverture du mariage aux couples de même sexe au printemps 2013. Déterminé dans sa volonté de capter cet électorat très mobilisé, il a réaffirmé dans un communiqué, la veille de la dernière Manif pour tous organisée en octobre 2016, son «soutien à tous ceux qui seront mobilisés pour la famille».

Une «famille» qui constitue surtout une poule aux œufs d’or électorale, comme l'a prouvé le résultat surprise du premier tour de la primaire, qui l'a vu passer en deux mois de 10% dans les sondages à près de 45% dans les urnes. Si Sens commun est aux Républicains français ce que le Tea Party est aux Républicains américains, lui est un peu à Nicolas Sarkozy ce que Mike Pence est à Donald Trump: le numéro deux plus discret auquel personne n’a trop fait attention mais qui est en fait peut-être encore plus radical, au point que certains observateurs américains avaient jugé Pence plus effrayant que son colistier.

Une radicalité qui, comme chez l'élu américain, voisine avec une apparence un peu ennuyeuse: comme l’analysait le politologue Patrick Lafarge, «je pense que c’est François Fillon qui apparaît comme le renouveau par rapport à Nicolas Sarkozy, renouveau par rapport à Alain Juppé. […] Il n’y a pas ce côté bling-bling. Il y a un petit côté austère chez François Fillon, c’est dans l’air du temps». Et c’est ce manque de panache qu’il a habilement mis en scène chez Karine Le Marchand, dans une émission dont il reconnaît lui-même qu’elle a sûrement joué un rôle important dans la montée en flèche de sa popularité. François Fillon s’y présentait en bon père de famille qui aime avant tout la marche en montagne, la photographie, réparer les ordinateurs de la maison ou faire la cuisine pour ses enfants, et pourfendait la «vocation» politique, qu’il considère plus comme de l’ambition personnelle. L’ambitieux, c’est Sarkozy, celui qui a une vie familiale tumultueuse, celui qui est out. Lui ne veut que servir la France et «casser la baraque», comme le dit son slogan. Tout dans son parcours politique montre son ambition, mais bon, gardons les apparences: ça a l’air de bien marcher.

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