SportsEconomie

L’emploi sportif se joue surtout sur le terrain de la précarité

Yannick Cochennec, mis à jour le 27.11.2016 à 14 h 53

Parmi les principales promesses liées à l'obtention des JO 2024, on trouve notamment celle de plusieurs dizaines de milliers d'emplois. Mais les chiffres peuvent prêter à discussion, et la viabilité des emplois en question encore plus...

Lors d'un événement de promotion de la candidature française, le 7 octobre 2016. PHILIPPE LOPEZ / AFP.

Lors d'un événement de promotion de la candidature française, le 7 octobre 2016. PHILIPPE LOPEZ / AFP.

Dans les promesses soulevées par la candidature de Paris à l’organisation des Jeux olympiques de 2024, celle liée à l’emploi est bien sûr mise en avant. Au cœur d’un pays rongé par le chômage, fléau qui touche durement la jeunesse, il n’y a pas de petit gain. Mais la vérité des chiffres avancés peut évidemment prêter à discussion dans le cadre d’une évidente (et normale) opération de communication mise en place pour tenter de rallier la population à la cause d’un projet sujet à interrogation et, éventuellement, à contestations.

Selon une étude d’impact, entre 119.000 et 247.000 emplois, plus temporaires que pérennes (tourisme, organisation directe des JO), découleraient de cette aventure sportive et économique si elle avait lieu. À chacun d’y croire ou pas, d’autant que nombre de ces emplois seraient probablement financés par le contribuable et à travers la dette du pays.

Des Jeux olympiques et paralympiques à Paris auraient aussi pour but de faire, en principe, de la France une nation plus sportive qu’aujourd’hui et de créer, là aussi, d’autre emplois: des «emplois sportifs» tournés autour de la pratique d’activités physiques tout au long de la scolarité, de la maternelle jusqu’à l’université, ainsi qu’au sein des clubs et des associations, où existe une nécessité d’encadrement.

«Décrochage sportif»

Un récent rapport, «Promouvoir l’activité physique et sportive pour tous et tout au long de la vie», remis par deux députés PS, Régis Juanico et Pascal Deguilhem, et qui notait «le faible montant de crédits dédiés à la politique publique en faveur du sport, santé et bien-être», a d’ailleurs souligné cet objectif au-delà des JO. Le rapport décrivait un monde sportif civil français incarné par 175.000 associations riches de 15,7 millions de licenciés, dont la moitié serait âgée de moins de 19 ans. L’un des principaux problèmes de la France aurait trait au «décrochage sportif»: 40% à 60% des enfants ne pratiqueraient pas d’activité physique autre que celles obligatoires dans le cadre scolaire. Et s’ils sont 65% à être inscrits dans une association sportive à 11 ans, ils ne seraient plus que 42% à 18 ans.

L’emploi sportif, à travers ses formations qualifiantes, était évoqué en filigrane de cette étude approfondie et faisait justement l’objet de la dernière des 54 préconisations: «Optimiser l’aide à l’emploi sportif du Centre national pour le développement du sport». Voilà quelques jours, cette disposition est entrée dans les faits par le biais d'un amendement porté au budget 2017 par Régis Juanico qui, par la prolongation du prélèvement complémentaire de 0,3% sur les mises des jeux de loterie mis en place en 2011 pour la rénovation des stades de l’Euro 2016, devrait permettre, entre autres, de financer des équipements sportifs de proximité, des initiatives passerelles entre les clubs et les établissements scolaires, des dispositifs comme «J’apprends à nager» et donc des emplois sportifs qualifiés, avec l’espérance qu’ils soient pérennisés dans les clubs. Ce qui est loin d’être acquis...

Dans un ouvrage collégial publié cet automne chez L’Harmattan et titré Le sport aux frontières du marché du travail, plusieurs chercheurs abordent justement les différentes facettes de la situation actuelle de cette notion floue qu’est l’«emploi sportif» en France, à travers plusieurs chapitres et différentes problématiques dépeignant une situation très contrastée. Entre autres sujets, il est question de la place inconfortable de nombreux sportifs, coincés entre le professionnalisme et le monde amateur, de l’indépendance financière des arbitres de football «exclus du régime salarial et des protections sociales afférentes», de la discrimination de genre ou du rôle ambigu des associations sportives, largement examiné.

Loin de la dynamique du marché sportif porté notamment par la candidature de Paris 2024 et des discours optimistes du gouvernement, les auteurs se sont intéressés aux marges de celui-ci. Sébastien Fleuriel, chercheur au Clersé, qui a dirigé les travaux de cet ouvrage, évoque ainsi «un emploi sportif, constitué autour d’un marché fictif, régulièrement précaire et encore faiblement régulé», et «situé au centre d’une nébuleuse aux frontières incertaines». Marc Falcoz, du Cérep, souligne de son côté que «le mouvement sportif tend à survaloriser le potentiel et la qualité de l’emploi et à minimiser la précarité possible».

Un modèle français coupé en deux

L’essor d’un salariat au sein du sport fédéral et associatif a été porté, depuis les années 1980 notamment, par les politiques d’emplois aidés, à l’image des emplois jeunes de 1997, qui ont presque coïncidé avec la victoire de l’équipe de France de football lors de la Coupe du monde 1998, succès ayant alors installé le sport comme un fait de société dans une nation à relativement faible culture sportive. La filière Staps a notamment été pourvoyeuse d’une partie de ces emplois. Mais comme le remarque le livre, le mouvement sportif a délégué au secteur associatif (clubs, ligues, comités…) le fait d’être «le maillon essentiel à fédérer et dynamiser l’emploi sportif» sachant que ces emplois sont loin d’être pérennisés et qu’ils sont souvent à temps partiel sur des créneaux de quelques heures. En 2014, Jean-Louis Gouju, autre chercheur, avait ainsi évoqué «les 40% des salariés de la branche sport travaillant bien de moins de 30 jours dans l’année, presque toujours employés dans une association».

Même si la question des moyens pour employer du personnel compétent demeure centrale pour les associations sportives, à l’heure où les subventions émanant des collectivités locales voire des fédérations deviennent de plus en plus restreintes, elle est complétée par le problème lié à la structure des associations sportives françaises, qui handicaperait les politiques de l’emploi. En effet, celles-ci feraient cohabiter deux populations «contradictoires», les bénévoles et les salariés, dans un rapport compliqué, presque conflictuel, avec la difficulté pour les premiers d’endosser leur rôle de «bénévole-employeur». «Le bénévolat impose ses règles et sa doxa à l’espace du sport associatif et aux acteurs qui y travaillent, déterminant leurs conditions et leurs identités professionnelles», selon les mots de Marc Falcoz. Les bénévoles, toujours soucieux de ne pas perdre leur pouvoir, auraient ainsi du mal à se définir comme employeurs, «ce qui pourrait expliquer la faible part des associations employeurs (16% du total des associations)».

C’est le modèle sportif français, coupé en deux tel qu’il fonctionne aujourd’hui, tel qu’il n’est pas remis en cause, et qui n’aurait pas, au contraire du secteur privé, la mentalité adaptée pour développer l’emploi dans les meilleures conditions. Selon le livre, le sport français, en quelque sorte «mauvais employeur», tarderait en réalité à faire sa mue en continuant d’entretenir des illusions sur son attractivité réelle en matière de travail, à l’instar, peut-être, des marchands de rêve de Paris 2024.

Yannick Cochennec
Yannick Cochennec (561 articles)
Journaliste
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