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Le désarroi de la gauche mûre au temps d’Eugénie Bastié

Laurent Joffrin, le 15 avril 2011 | Damien Meyer/AFP – Eugénie Bastié sur le plateau de «Ce Soir ou jamais», le 25 septembre 2015

Laurent Joffrin, le 15 avril 2011 | Damien Meyer/AFP – Eugénie Bastié sur le plateau de «Ce Soir ou jamais», le 25 septembre 2015

L'échange entre Laurent Joffrin, patron de Libération, et la journaliste du Figaro permet de mesurer l'écart entre une gauche vieillissante et une jeune droite réactionnaire.

Ceci est arrivé dans un univers éphémère qui nous colle au déclin. Sur Twitter, la journaliste Eugénie Bastié a clashé le journal Libération. Ecrire cela donne déjà une idée du vertige. Sur une plateforme de micro-blogging, dédiée aux messages de 140 signes, un journal créé par Jean-Paul Sartre s’est disputé avec une… une quoi en fait? Avec qui? Une jeune vedette de la scène néo-réac? Une journaliste du Figaro? Une intellectuelle hâtive, comme il en est des fruits de circonstances qu’une saison amène à maturité hors l’ordre naturel des choses? Avec sa mort?

On fait bien des choses avec la mort. D’après Bergman, on jouait aux échecs. On peut donc bien clasher. C’est arrivé en deux temps. Hier, quand Eugénie Bastié a moqué la une de Libération consacrée au retour d’une France catholique traditionnelle que Fillon incarnerait. Elle a posté des images sulpiciennes et moqueuses. Libé a répliqué. Elle a conclu à la volée en raillant les ventes du quotidien. Le quotidien n’a pas répondu.

Un peu plus tôt, dans la semaine, la même Eugénie, ayant lu un éditorial de Laurent Joffrin, qui dénonçait «le révérend père Fillon», «Tariq Ramadan» d’un «catholicisme politique agressif», elle a tweeté, comme elle tweete, comme on tweete: «Je croyais que Joffrin était au bord de la retraite mais en fait son connomètre n'a jamais été aussi haut.» Il a répondu ainsi:

«Chez cette péronnelle de bénitier, l'insulte remplace l'argumentation. Les musulmans sont mieux élevés.»

La figure de la jeunesse méprisée?

C’était très moche, comme réponse. Postée à l’aube, elle témoignait d’un énervement hautain. La pique jeuniste avait fonctionné. Le message de Laurent était machiste. Hautain envers la jeunesse. Assez condescendant envers «les musulmans». Méchant envers les catholiques. Ayant clashé, Laurent s’est fait basher. On désapprouva. C’était aigre. C’était vieux. C’était le contraire de Libération et de Laurent? Sauf à considérer que l’ennemi est là, dans l’espièglerie éculée d’une jeune femme qui n’aime pas Libé et la gauche, comme si c’était original. L’ennemi, vraiment? Quelle alchimie mauvaise fait-elle d’un progressiste, avec qui mille fois je partirais à la guerre, un barbon de méchante humeur, et d’une vraie réactionnaire qui babille sur le web, la figure de la jeunesse méprisée?

Mademoiselle Bastié est un néo-personnage de nos micro-actualités. Elle doit avoir 25 ans (je dis cela, parce que quand son livre est sorti, elle en avait 24, au printemps dernier, et je me disais qu’elle avait l’âge de ma fille, et je me demandais en quoi elles étaient contemporaines). Elle est montée de province. Elle travaille pour le Figaro. Elle tourne autour des phénomènes extrêmes et de la société périlleuse avec une bonne volonté militante et inquiète. Elle a pourfendu le féminisme de maman aux éditions du Cerf, maison dominicaine de bonne réputations. Elle est devenue «bankable». Elle fait de la télé. Elle est catholique.  

Dois-je présenter Libération? C’est ici que le bât blesse. Je dois présenter Libération. Quand les parents d’Eugénie Bastié étaient encore vierges, Libé ravageait d’écriture une France qui s’arrachait à ses brumes. Les transgressions de Mademoiselle Bastié, qui croit choquer la bien-pensance de gauche, sont amusettes comparées à ce qu’était Libé, ses petites annonces de taulards, de pédés, de marginaux de la nuit, et plus tard ses plongées sociétales, ce que diraient les femmes, la vérité sur Outreau, ses pages sportives, ses portraits, ses excès, ses tentatives, ses aggiornamentos, son rapport gourmand aux paradoxes politiques, ses désintoxications du gauchisme en essayant pourtant?

Même sans avoir travaillé à Libé, en être. Bien sûr, la vie nous est passé dessus. L’embourgeoisement sans doute, la paresse comme tout le monde, «le passage du col mao au rotary», disait un archange déchu du journal, le pouvoir et la gauche, le libéralisme accepté, la difficile appréhension des violences urbaines, la soustraction des utopies, Hollande en bout de souffle qu’il faut supporter. Mais avant, il y a eu l’idée qu’une jeunesse serait morale, quand elle récusait la haine, au temps de SOS Racisme et des révoltes étudiantes. Joffrin n’y était pas pour rien.

La gauche de l'ordre

Dois-je présenter Laurent Joffrin? Il tire son nom de guerre du métro Jules Joffrin, où se réunissait la section socialiste du XVIIIe arrondissement, quand, dans les années soixante-dix, jeune homme, il flairait avec d’autres une gauche de son temps. Il a depuis accompagné ce que nous sommes. Il campe devant la gauche comme le dernier de la Garde. Si on s’intéresse à lui, il n’a jamais été de l’utopie ou de la naïveté. De gauche mais sécuritaire et passionné de Napoléon. La gauche de l’ordre. Bastié devrait savoir qu’il partage avec elle une prévention politique envers des franges militantes de l’islam en France. Il est de Libération et du Nouvel Observateur, les deux place-fortes de gauche bombardées et minées de désarroi.

Connais-tu bien Don Diegue? N’ayant pas l’âge d’être Le Cid de Joffrin… Ces dernières années, la vie a été compliquée pour Libé. Le journal a perdu pied idéologiquement et capitalistiquement, pour mille petites raisons, et depuis reprend tout ce qui fut la gauche, le brandit en étendard troué de mitraille, s’accroche au nouveau monde, mais n’en démord pas. Libé appartient au même groupe que l’Express et BFMTV. C’est bizarre? Libé a accueilli Charlie après la mort. C’était évident. Libé persiste. Libé, ils sont quelques-uns à le sentir à l’intérieur, devrait plus épouser son temps, sa fluidité, le web, d’autres forces vives, susciter dans son monde des anti-corps à Bastié. Mais c’est fatigant, à force, quand tout vous repousse?

Le quinquagénaire de gauche s’interroge. Quinquagénaire de gauche, mon Dieu. Les bourgeois c’est comme les cochons. «Vous serez tous notaires», lançait cette vieille crapule écrivante de Marcel Jouhandeau aux soixante-huitards qui faisaient du bruit sous ses fenêtres. C’est arrivé, en pire. Nous sommes Jouhandeau, mais de gauche. Notaires et conservateurs d’un temps plus heureux. Nous sommes restés convaincus de nos valeurs, que la vulgate à la mode appelle naïvetés, que nos représentants au pouvoir négligent ou exploitent, qui seront balayées par les droites dans une vengeance repue.

Ne pas répondre par la dérision

L’antiracisme, le partage, la bienveillance envers l’autre, l’idée que les moins protégés ont des droits… Et qu’en matière de catholicisme, mieux vaut le prêtre ouvrier, la JOC, l’aumônier de banlieue, le catho de gauche, la CFDT, la théologie de la Libération, valent mieux que les joliettes des Veilleurs, qui prient de nuit pour les familles et rendront triste nos amis gays. Ce sont les Veilleurs qui gagnent. Ils sont, dans la rue, où la gauche n’est plus (ou alors, tellement, dure, tellement «antifa» et anti-flics et anti-socialo qu’elle abhorre aussi bien Libé que le fascisme, le vrai).

La réaction est hype. Ses livres se vendent. Ses imbécilités font florès. Ce qu’écrit Joffrin sur Fillon est dur, mais politiquement plausible. Peut-on n’y répondre que par la dérision? C’est pour cela que l’on s’énerve, parfois et on devient un peu laid. Si la jeunesse est partie dans la crainte, le frontisme ou l’ironie mauvaise, que serons-nous?

Nous vieillissons, Laurent quelques pas devant moi, tellement plus aimable à l’Elysée, mais c’est la même marche, dans un monde dilapidé, que l’on peut difficilement supporter. Faire la part de nos âges qui glissent et de la juste résistance est forcément délicat. Avoir regardé l’ultime débat de la primaire, hier, et ressenti l’âge d’Alain Juppé, qui était la fragile barrière entre nous et une autre droite, qui ne s’embarrassera pas de scrupules, donne une idée de ce qui nous attend.

Un monde qui vient

Je ne sais pas si Eugénie Bastié s’en amuse. Si c’est le cas, elle déchantera. La parole du Christ se marie mal avec les démagogies sur les étrangers qui, arrivant chez quelqu’un et doivent bien se conduire… Et elle devrait, jeune féministe, constater qu’elle est caution d’un monde de mecs puissants, de couillus comme disaient les féministes de jadis, qu’elle récuse, et que le temps n’est pas venu pour les couillus du Figaro de donner du pouvoir à leur supplétive. Vous me direz, les vieux mecs de gauche…

Eugénie Bastié est un monde qui vient. Est-elle le seul monde? Mes enfants sont des jeunes gens de gauche, en voilà déjà. On ne les a pas raté? Ils appréhendent tous seuls ce que l’ambiance a de rance, ce que l’islamophobie a de répugnant, ce que les réactionnaires nous préparent. Ils ne sont pas sur twitter et se contentent de vivre. Laurent aussi a une fille, Pauline Delassus, qui est journaliste, a écrit un beau livre au prétexte de Julie Gayet, pour raconter une aristocratie de gauche pénétrée d’ambition, de féminisme et d’égalité, se décrivant elle-même en fille du «socialisme de salon, celui où l’on sert des petits fours en s’interrogeant sur la courbe du chômage». Et elle ajoute: «Ambivalence et ridicule n'ont jamais arrêté cette cette caste qui a le mérite de s'intéresser aux autres, de chercher le progrès, de prôner l’égalité.»

Le livre de Pauline Delassus s’appelle Mademoiselle. Elle se réclame de Beauvoir. L’essai d’Eugénie Bastié s’intitule Adieu Mademoiselle. Elle y déchire «la grande Sartreuse», comme on la surnommait. Elles sont presque contemporaines. C’est sa fille qui aurait dû répondre à Bastié, pas Joffrin. Elle n’aurait pas dit «péronnelle», mais aurait parlé du mérite, qui surpasse le ridicule.

Comprendre la frustration des autres

Connais-tu bien Don Diegue? J’aurais ajouté que la gauche n’a pas été que caviar, et que les valeurs n’appartiennent pas qu’aux bourgeois éclairés. J’aurais concédé que nous ne comprenons rien, à gauche, aux frustrations des autres, et n’avons rien saisi aux idéalismes contraires qui traversaient ces manifs pour tous, ces veilles, ces pèlerinages de Chartres, rien compris à la part de luddisme et de jacquerie que récupèrent et attisent les profiteurs du marinisme, tant l’assèchement de nos utopies nous rend aveugles à celles des autres. Mais j’enverrais bien Bastié à l’école de Louise Michel, ou visiter les prisons de Blanqui.

Eugénie Bastié sait-elle ce que tout ceci a de vain, de gambader sur les ruines? D’être un nom pour quatre blagues? De devenir, dans une œuvre inaboutie un ludion électronique, un personnage de plateaux, une bonne cliente. Quel intérêt trouve-t-elle à ressusciter des préventions dont on s’est débarrassé, en croyant qu’elles seront libératrices? Pourquoi brûler les ruines du progressisme, quand se présentent quelques asservissements? Elle verra. Elle saura? Etre encore réactionnaire à quarante ans, ce sera peut-être une imbécilité. En attendant, cette jeune femme incarne avant d’avoir vécu.

C’est ici que je suis un vieux, ou un français, ce qui est pire. A l’âge d’Eugénie Bastié, Alexandre conquérait un monde et Mark Zuckerberg avait déjà imposé Facebook. Va pour la jeune femme, si c’est notre destin. Péronnelle, non, mais ennemie? Nous lui survivrons, aussi longtemps que nos carcasses tiendront.

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