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Paris by night: et si, au lieu de se plaindre, on innovait un peu?

Loïc H. Rechi, mis à jour le 13.11.2009 à 19 h 32

Six pistes pour refaire de Paris un lieu de fêtes.

Troisième et dernier volet de notre série sur les nuits parisiennes: après «les soirées underground des jeunes d'aujourd'hui» à lire sur le blog Chasseur d'étrange de Marc de Boni, les menaces sur les nuits, voici nos pistes pour réveiller Paris... Quelles sont les vôtres, à poster en commentaires.

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L'armada législative musclée, le zèle de certains fonctionnaires de police et les plaintes récurrentes de voisins indisposés par le bruit rendent compliqué l'exercice de leur profession aux tenanciers de la nuit parisienne. Malgré ces conditions pour le moins difficiles, certaines alternatives existent déjà et d'autres sont envisageables. N'importe qui s'étant déjà rendu à Berlin, Barcelone, Valence, Madrid, Londres ou Dublin pour faire la fête, s'enivrer, perdre son identité - le temps d'un soir - pour communier avec une multitude d'inconnus qui savent vous faire sentir à la maison, sait pertinemment que si la nuit perd de sa saveur à Paris, c'est aussi parce qu'elle est dans une certaine mesure à l'image de ses habitants, immobile, froide et auto-centrée. On pourrait pourtant aisément imaginer un certain nombre de mesures qui rendrait la nuit parisienne plus vivante.

 

1 / Etoffer l'offre des moyens de transports

L'un des problèmes majeurs a toujours été celui des transports. Pour n'importe qui ayant vécu à Shanghai, Madrid, Berlin ou Tombouctou, il n'y a rien de plus frustrant que de se retrouver en galère à trois heures du matin à héler des taxis désespérément occupés - ou pas d'ailleurs et c'est bien là le drame. Vouloir traverser Paris un vendredi ou un samedi soir pour rejoindre un club situé à l'autre bout de la ville entre 1h30 et 5h30 est à peu près chose aussi aisée que de séduire un mannequin en boîte quand on a trois grammes dans le sang et plus un rond en poche. En ce sens, il pourrait être intéressant d'augmenter occasionnellement le contingent de taxis, en délivrant une licence de taxi ponctuelle, tous les vendredis et samedis soirs entre 22h et 8h du matin. Dans le même état d'esprit, il serait également intéressant que la RATP emboite le pas d'une régie de transports comme celle de Barcelone en étendant les horaires d'ouverture jusqu'à deux heures le vendredi soir et en le laissant ouvert toute la nuit le samedi soir. Une telle mesure permettrait aux hordes de fêtards de tranquillement passer d'un endroit de la ville à l'autre. Si la RATP a déjà fait un effort en ce sens en ouvrant le métro jusqu'à deux heures les samedis, les dispositifs spéciaux de métro en continu lors de la nuit blanche ou du réveillon du 31 décembre montre bien que la chose est techniquement possible et possède en outre l'intérêt de réduire statistiquement les accidents de voiture les jours concernés.

2 / Assouplir des conditions d'admission aux clubs.

«Ça ne va pas être possible monsieur, votre copain là, il est fatigué». «Désolé, vous n'êtes pas des habitués, faudra revenir une autre fois». C'est un fait, tout le monde, un jour ou l'autre s'est fait refouler à l'entrée d'une boîte pour une raison souvent obscure, les voies des physionomistes étant en général à peu près aussi impénétrables que celles du seigneur. Encore un fois, quand on compare avec les pratiques en vogue à l'étranger, on constate que se faire refouler est un sport bien français. Les Anglais ou les Espagnols qui découvrent cette réalité trouvent souvent en la matière une raison supplémentaire de ne pas aimer ces prétentieux de Français. L'assouplissement des conditions d'admission au club pourrait être un moyen d'insuffler un véritable vent de fraîcheur dans ces clubs parisiens souvent si snobs et coincés. Les clubs branchouilles comme le Chacha ou le Baron sont tout à fait symptomatiques de ce phénomène. Rentrer peut s'avérer être une vraie galère, pour au final s'emmerder dans une ambiance un peu apathique, au milieu d'individus souvent lisses, à l'image de leurs chemises bien repassées. Un peu de mixité parmi la clientèle ne saurait être une mauvaise chose.

3 / Organiser des soirées autrement

Depuis quelques temps, la grande mode est au concert privé en appartement. La Blogothèque, considérée comme une des références numériques en matière musicale,  s'est engagée sur cette voie depuis un an et demi. Chryde, l'un des fondateurs, nous confie que «l'idée était d'aller plus loin que les Concerts à Emporter et faire un truc en public. On s'est retrouvé un jour avec l'artiste Peter & Wolf, et malheureusement on galérait un peu pour lui trouver plusieurs dates intéressantes pour jouer. Finalement, on a eu l'idée d'organiser un concert en appartement avec trente-cinq personnes. Tout le monde a tellement pris son pied, aussi bien au niveau du public, que de Peter lui-même, qu'on en a fait un concept, "Les soirées de Poche"».

Depuis, des artistes renommés comme Bon Iver, Beirut ou Vampire Weekend se succèdent à une fréquence d'une fois par mois dans un appartement différent, mis à disposition par des propriétaires séduits par la cause. Chaque soirée se déroule dans une ambiance respectueuse et bon enfant et accueille environ soixante-dix personnes, dont une quinzaine d'organisateurs et de techniciens. Un chapeau est disposé à l'entrée pour rémunérer les artistes, qui selon les fois, le prennent, l'offrent à la Blogothèque en guise de remerciement ou le reversent à une association caritative. En organisant des concerts en début de soirée, se terminant rarement après 22h30, Chryde et ses compères, ont su trouver une formule alternative de qualité possédant par ailleurs le mérite indéniable de ne pas emmerder les voisins.

3 bis / Réinventer les bals populaires de quartier

Récemment, une marque de bière hollandaise créait un véritable événement au cœur du Marais, en organisant une block party, à savoir une fête de quartier. Dans une ambiance plutôt joyeuse et décontractée, on retrouvait ainsi aux quatre coins du quartier des petits groupes de personnes installés devant les bars et les boutiques associés à l'événement, discutant ou faisant connaissance - et dragouillant un peu aussi - autour de quelques canettes de bière. Or, à la différence de ce que l'on peut voir dans le sud de la France ou ailleurs, ce type d'événement est parfaitement étranger à la capitale. Pourtant, le contexte de la rue se révèle être un excellent générateur de rencontres et incontestablement l'occasion de passer un bon moment entre amis, au sein d'une foule enjouée. L'absence d'incidents majeurs au cours de la block-party du Marais tend à montrer que les organisateurs de soirée comme les fêtards, en accord avec la municipalité bien entendu, auraient beaucoup à gagner avec ce type d'événements.

4 / Aller faire la fête en banlieue

La banlieue pourrait être l'autre alternative. Mains d'œuvres, une salle proposant régulièrement des concerts et autres soirées électro tant prisées des clubbers parisiens - de celles où l'on ne se fait pas jeter à l'entrée, un peu dans l'esprit de certaines boîtes berlinoises - est située à Saint-Ouen. Montreuil propose également une grande variété de possibilités, notamment avec ses festivals Jazz ou Flamenco, encore faut-il prendre la peine de dépasser la barrière psychologique consistant à sortir de Paris. On en revient encore à la question des transports : passé le périphérique, la course de taxi s'avère rapidement très chère ; les derniers RER quittent leur terminus vers 0h30. Et si plusieurs lignes de métro desservent la banlieue proche, elles ferment à l'heure où les gens sortent...

5 / Ouvrir illégalement un squat

Vous n'avez pas l'apport financier suffisant pour ouvrir une boite de nuit, en avez marre de constamment devoir payer vos entrées et qui plus est, faire fondre votre carte bleue pour consommer des whisky-coca mal servis à dix ou douze euros l'unité? Alors ouvrez un squat. C'est l'occasion rêvée de créer un lieu à l'accès gratuit, de faire la promotion d'artistes qui vous tiennent à cœur et peinent à trouver des ateliers où travailler, ou convaincre des galeries où exposer. Les groupes de musique parfaitement conscients de votre situation précaire, joueront facilement sans demander de contre partie financière et l'ouverture d'un petit bar vous assurera quelques petites rentrées d'argent pour entretenir les lieux et ravira assurément les habitués comme les musiciens. Fini par ailleurs de devoir fumer dehors en hiver, vous n'aurez bien entendu aucune norme à respecter. Les quartiers Nord de Paris regorgent d'espaces vides, il suffit simplement de savoir ouvrir l'œil. Prévoir toutefois un bon avocat et un solide comité de soutien à partir du moment où la préfecture aura vent de l'endroit.

6 / Ne pas oublier que l'herbe n'est pas beaucoup plus verte ailleurs

Ceux qui militent pour un assouplissement des règles de la nuit parisienne brandissent systématiquement le spectre de Berlin, Barcelone ou Madrid voire Londres. Incontestablement, il règne au sein de ces villes un vent festif incroyable. Pourtant, à l'instar de Paris, les animateurs nocturnes de ces villes rencontrent également leur lot de problèmes à cause de la loi.

A Berlin par exemple, les cultures underground dérangent aussi. La capitale allemande reste un des lands les plus économiquement à la traine du pays. Or, la réputation de Berlin la fêtarde ne constitue pas forcément la garantie la plus attractive à l'heure d'attirer des investisseurs. De plus en plus de contrats de locations sont dénoncés, le droit du bail commercial se renforce et rendent la vie dure aux discothèques. Des gérants de boîtes de nuit, des DJs et des fêtards - ça rappelle quelque chose tiens - ont ainsi manifesté dans Berlin en juillet dernier afin d'obtenir un écho médiatique visant à préserver leur paradis nocturne. Chassées du centre-ville au profit d'enseignes commerciales prestigieuses, les discothèques profitent toutefois du très vaste espace pour se reloger mais sont chaque fois obligées de s'excentrer.

Les mêmes problèmes de voisinage de l'autre côté des Pyrénées

Les autorités espagnoles ont mis en place en 2006 une loi «antibotellón», visant à interdire les beuveries géantes spontanément organisées à même la rue. Madrid veut faire disparaître les afters, Barcelone veut faire disparaître les happy hours et autres «dos por uno» (un verre acheté, un verre offert) et comme à Paris, doit également composer avec les comités de riverains des quartiers de Gracia, du Raval ou du Gótico, excédés par les cannettes, bouteilles et autres murs souillés d'urine, qui tapissent l'espace urbain tous les vendredi, samedi et dimanche matin. A Valence, la situation est encore plus tendue. Le quartier central du Carmen, haut lieu de l'activité nocturne de la ville est en passe d'être requalifié en Zone Acoustiquement Saturée. Ce régime législatif spécial obligera les bars et autres boites de nuit à sérieusement surveiller les émissions sonores des clients devant les locaux sous peine d'amendes, empêchera probablement l'octroi de nouvelles autorisations d'ouverture et devrait même faire perdre leur licence à d'autres. Les comités de voisinage qui demandaient même que les horaires d'ouverture soient réduits se sont toutefois fait débouter sur ce point là.

Si la nuit parisienne traverse indéniablement une crise d'identité et peine à trouver sa place dans un monde chaque fois tourné vers l'impératif sécuritaire, elle n'est pas isolée en Europe, loin de là. En ce sens, plutôt que de camper sur une position très ethno-centrée de victime d'un système décrit comme quasi-totalitaire, il serait peut-être temps de réfléchir sérieusement à des alternatives valables. C'est indéniable, l'espace parisien est saturé et boboïsé. Ce serait un constat terrible sur notre capacité à vivre ensemble si les différentes parties du conflit ne parvenaient pas à s'entendre et à trouver des solutions concrètes.

Loïc H Rechi

Image de une: CC Flickr Gabyu

Loïc H. Rechi
Loïc H. Rechi (32 articles)
Journaliste
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