Monde

En Bosnie, le combat enthousiasmant de deux ados contre les partitions communautaires

Alizée Gau, mis à jour le 11.12.2016 à 9 h 14

L’un est Bosniaque et musulman, l’autre Croate et catholique. Dans un État rongé par les nationalismes, leur mobilisation contre l'ouverture d'un lycée ségrégué est un pied de nez aux politiques qui depuis vingt ans, attisent les divisions dans le pays.

Photos Alizée Gau

Photos Alizée Gau

Tarik, 16 ans, et Ivica, 17 ans, ont en commun d’être nés aux lendemains de la guerre de Bosnie-Herzégovine, dans un village montagnard à la frontière des territoires serbes et croato-musulmans. Chacun dans un camp. Mais aujourd'hui, leur amitié défie les partitions communautaires défendues par les autorités locales.

Pour le reste, ils sont très différents. Autant le premier est blond et discret, autant le second, dégingandé et extraverti.

«Ivica, il est du genre hypersocial: la première fois qu’on s’est rencontré, on s’est chambré immédiatement. Mais il est vraiment strict quand il s’agit de se mettre au travail», évoque Tarik d’un air amusé.

C’est au cours des entraînements au club de handball de la ville que Tarik et Ivica, alors âgés de 10 ans, se rencontrent pour la première fois. Ivica prend d’abord Tarik pour un grand timide. «Ensuite, je me suis rendu compte qu’il savait surtout garder le silence dans certaines situations, quand j’ai moi-même tendance à réagir au quart de tour.» Les deux enfants se rendent chaque jour dans la même école, et se saluent quand ils se croisent à l’entrée de l’établissement. Mais ce n’est pas sous le préau, et encore moins en cours, qu’ils vont apprendre à se connaître.

Deux écoles sous le même toit

Pour cause? Tarik est Bosniaque et musulman. Ivica, lui, est de confession catholique, déclaré Croate à la naissance. Depuis la fin de la guerre, des créneaux horaires distincts ont été octroyés à chaque communauté dans les salles de classe, officiellement à la demande des parents, officieusement à l’initiative des politiques nationalistes. Si bien que dans la cour de récrée, Tarik et Ivica s’adressent rarement la parole. Même les toilettes de l’école ont été construites en double. Tarik a un professeur Bosniaque, et Ivica, un instructeur de sa propre confession. Les programmes scolaires de l’école primaire divergent particulièrement pour les enseignements religieux, linguistiques et historiques. Comme tous les cantons ne pouvant se permettre de construire deux écoles, le village de Jajce obéit à un système de ségrégation scolaire mis en place à la fin de la guerre, localement appelé «deux écoles sous le même toit».  

Au cours de leur enfance, Tarik et Ivica se croisent donc principalement au cours des entraînements sportifs. Tarik, plutôt discret et travailleur, rentre chez lui après les cours. Ivica participe plus volontiers aux batailles de boules de neige qui opposent les classes de chaque communauté:

«Dans la rue, nous montions avec quelques camarades sur le parvis surélevé de l’église, pour mieux viser les musulmans, évoque-t-il dans un sourire. Mais je n’ai jamais attaqué Tarik, car nous nous connaissions. Nous nous en prenions rarement aux enfants des classes inférieures; nous préférions nous battre avec ceux de notre âge

Vers 13 ans, Ivica décide de troquer le handball pour un autre sport d’équipe. Peu à peu, il se désintéresse des chamailleries entre catholiques et musulmans.

«J’ai fini par comprendre que nous étions tous pareils, malgré nos cours de religion souvent contradictoires, qui nous demandaient tantôt d’être bons et généreux envers notre prochain, et d’autres fois de nous conduire comme des nationalistes.»

À l’entrée au lycée, Ivica décide d’intégrer une filière hôtelière. Tarik, lui, rejoint un établissement spécialisé dans la médecine. Les deux adolescents découvrent alors un nouveau monde, car la ségrégation à Jajce prend fin à partir du lycée. Pour Ivica, la transition est un choc:

«Je me suis rendu compte que les choses se passaient beaucoup mieux quand nous n’étions pas séparés. Les chamailleries qui opposaient toujours les catholiques et les musulmans se sont transformées en disputes ordinaires, sur des histoires de filles ou de garçons qui n’avaient rien à voir avec nos appartenances communautaires et religieuses.»

S’ils parvenaient à nous séparer à ce niveau, nous pouvions être sûrs d’avoir une guerre des lycées d’ici moins de cinq ans

L'étincelle

Les deux adolescents échangent toujours une plaisanterie ou une boutade lorsqu’ils se croisent dans la ville, mais leurs rencontres se font moins fréquentes au fur et à mesure que leurs parcours divergent.

L’histoire en serait restée là si un incident survenu en juin dernier n’avait subitement rapproché les deux adolescents.

«Une semaine avant la fin des cours, les autorités de la ville ont annoncé qu’un nouveau lycée ségrégué allait être construit, soi-disant à la demande des parents, raconte Tarik. Ivica a pris l’initiative de rassembler le conseil des élèves de nos deux lycées, dont je faisais partie. Nous étions alors au début de l’été, et il n’y avait plus personne à Jajce.»

Une vingtaine d’étudiants répondent à l’appel. Pour pouvoir s’y rendre, certains dissimulent le véritable objet du rassemblement à leurs parents membres d’un parti. Mais la première réunion s’avère peu productive, car désorganisée.

Ivica se surprend alors à diriger les séances suivantes pour cadrer les débats. Au bout de quelques jours, le groupe se met d’accord pour organiser une manifestation contre l’ouverture d’un troisième lycée ségrégué. Contacté par Tarik et Ivica, Jonathan Moore, l’ambassadeur de l’Organisation pour la sécurité et la coopération en Europe à Jajce, plaide en faveur des adolescents auprès du gouvernement de Bosnie Centrale: l’ouverture d’un troisième lycée serait une dépense inutile compte tenu des établissements existants, et la ségrégation inappropriée si la jeunesse réclame la mixité en classe. Le ministre de l’Éducation du canton rétorque que la décision finale repose entre les mains de l’assemblée locale.

Une équipe engagée

Tarik et Ivica se mettent donc au travail, déterminés à faire tout leur possible pour empêcher la division. Mais ils manquent cruellement d’expérience et tâtonnent une bonne partie de l’été. Entre départs en vacances et longues journées de baignade au bord de la rivière, de moins en moins d’élèves se rendent aux réunions au fil des semaines… Tarik et Ivica rassemblent leur courage et décident de persévérer.

«À l’école primaire, nous ne savions pas vraiment comment nous battre, et pourtant les policiers devaient toujours intervenir pour empêcher aux enfants de s’agresser devant l’église. Tout ça a disparu au lycée, quand nous avons appris à nous connaître. S’ils parvenaient à nous séparer à ce niveau, nous pouvions être sûrs d’avoir une guerre des lycées d’ici moins de cinq ans.»

Ajla, une jeune fille musulmane scolarisée dans le même lycée qu’Ivica, s’engage aux côtés de la petite équipe, également révoltée par les desseins sectaires du gouvernement local. À trois, ils vont porter la contestation à bout de bras et travailler d’arrache-pied tout au long de l’été.

Pendant que Ajla envoie e-mail sur e-mail à tous les étudiants de la ville, Tarik et Ivica démarchent les représentants locaux. On leur ferme souvent la porte au nez, et ils n’obtiennent un rendez-vous qu’après être revenus plusieurs fois à la charge. Le directeur de l’école d’Ivica et d’Ajla accorde finalement son aval au rassemblement des élèves. Mais le lycée de Tarik refuse toute coopération, et va jusqu’à interdire aux étudiants et professeurs de participer à la manifestation. Le maire accepte enfin de les recevoir, et leur assure son appui. Mais il déniera par la suite toute forme de soutien aux adolescents lors de déclarations publiques.

Ceux qui travaillaient et qui avaient un patron nationaliste pouvaient perdre leur travail pour ça

«Beaucoup de personnes disaient vouloir nous soutenir, mais cela s’est très rarement transformé en aide concrète, explique Ivica. La majorité des gens avaient peur de s’impliquer, car cela pouvait leur attirer des problèmes. Ceux qui travaillaient et qui avaient un patron nationaliste pouvaient perdre leur travail pour ça. Le jour de la manifestation, Ajla elle-même a préféré ne pas venir, car cela pouvait menacer sa mère qui travaille dans le secteur public. Ici, tout est politique:  la plupart des directeurs sont rattachés à un parti communautaire, c’est la seule façon de progresser en société.»

Coup de main providentiel

Ce sont finalement les médias qui apportent le soutien le plus décisif à l’entreprise des trois adolescents: de Sarajevo à Mostar, de nombreux magazines de part et d’autre du pays relatent le combat des lycéens au cours de l’été et leur offrent une visibilité inattendue. À Jajce, le média en ligne de la ville relaie tous les trois jours l’appel à manifestation, ouvert aux personnes de tout âge et de toute religion opposées au ségrégationnisme. La date de la manifestation approchant, les trois lycéens travaillent de plus belle.

«Certains jours, quand nous n’en pouvions plus de travailler à cause de la chaleur, nous décidions de faire une pause et d’aller nager à la rivière.» 

Un commissaire de police leur fournit sans encombre les documents officiels pour organiser une manifestation de mineurs en bonne et due forme.

«Nous sommes revenus quelques jours plus tard avec les documents. Les policiers ont ri en voyant que nous ne savions pas comment nous y prendre et que nous avions rempli le formulaire n’importe comment. Mais ils nous ont dit que nous pourrions organiser la manifestation, et qu’ils assureraient même notre escorte. C’était inespéré.»

Décision reportée

Le jour de la manifestation arrive enfin, un matin brûlant du mois d’août. Le point de ralliement est donné dans la cour du lycée. Tarik et Ivica y retrouvent deux autres camarades et Jonathan Moore, l’ambassadeur de l’OSCE venu les soutenir en ce jour décisif. Quelques rires nerveux fusent face au ridicule nombre de participants. Tant pis, les adolescents se dirigent vers la sortie du lycée, prêts à faire le tour de la ville, munis de leurs banderoles et de drapeaux croates et bosniaques entremêlés.

«Nous sommes sortis de la cour, dans la rue, et là, nous avons vu que tout le monde nous attendait, trente personnes en tout de chaque communauté. Le lycée est un peu éloigné du centre-ville, alors nous avons commencé à remonter la rue: ceux qui n’étaient pas au courant nous regardaient comme si nous étions fous, car il faisait une chaleur écrasante. Et puis, des personnes ont commencé à klaxonner amicalement. Devant les bars, des vieux ont levé les bras pour nous encourager. Globalement, tous les nostalgiques de l’ex-Yougoslavie étaient plutôt contents de nous voir passer.»

Est-ce le support des médias dans tout le pays, l’acharnement de Tarik, Ivica et Ajla pendant deux mois, ou le soutien affiché d’un représentant de l’OSCE le jour de la manifestation qui ont fait pencher la balance? Toujours est-il que la décision d’ouvrir un troisième lycée ségrégué est remise à l’année scolaire suivante par les autorités, officiellement pour cause de retard administratif.

La première fois, nous avons fait l’erreur de ne communiquer que sur internet, alors que toutes les personnes âgées nostalgiques de l’ex-Yougoslavie auraient pu nous rejoindre si nous les en avions informées

Les adolescents ont gagné un an. Mais ils ne se font pas d’illusions: ils n’ont remporté qu’une bataille. Tarik, Ivica et Ajla complotent déjà à l’organisation d’une nouvelle manifestation une fois les beaux jours revenus, mieux préparée, plus organisée, pour dissuader le gouvernement local de remettre son projet à l’ordre du jour. Les trois adolescents ont entre-temps gagné en expérience et affichent une nouvelle ambition:

«La première fois, nous avons fait l’erreur de ne communiquer que sur internet, alors que toutes les personnes âgées nostalgiques de l’ex-Yougoslavie auraient pu nous rejoindre si nous les en avions informées. La prochaine fois, nous allons placarder des affiches, contacter les étudiants des villes voisines, tout faire pour rassembler un grand nombre de personnes. Et nous aurons le temps de nous y préparer.»

Un système divisé à l'extrême

Mais comment rallier à cette cause une population minée par les nationalismes? Tarik et Ivica reconnaissent que sans le soutien de leurs familles, ils n’auraient certainement pas trouvé le courage de mener cette initiative à son terme. Il n’y a pas si longtemps de là, les peuples balkaniques vivaient encore dans une harmonie relative, avec une forte proportion de mariages mixtes et très souvent, une méconnaissance de la religion du voisin. Cela bien sûr sous la main de fer du Général Tito, avant l’éclatement de l’ex-Yougoslavie et des conflits tristement célèbres des années 1990.

Entre nettoyages ethniques, camps de concentration et déplacements de réfugiés, la Bosnie-Herzégovine compte parmi les pays les plus meurtris par une guerre tripartite entre les populations serbes, croates et bosniaques. Elle a hérité depuis les accords de paix de Dayton d’un système politique divisé à l’extrême, où l’alternance et le partage des pouvoirs entre communautés maintiennent depuis vingt ans le pays dans une paralysie administrative et un marasme économique.

«Il y a des personnes qui ne changeront jamais»

Dans un État où chaque habitant doit choisir un bord politique s’il veut accéder à un emploi public ou simplement réduire ses impôts, la classe dirigeante corrompue joue la carte des nationalismes, attisant les ressentiments identitaires et appliquant le vieil adage de diviser pour mieux régner. Ouvertes sur l’extérieur, les grandes villes du pays souffrent bien moins du phénomène que les régions rurales.

«Je pense que l’opinion de certaines personnes a évolué en nous voyant protester ensemble, mais il y a des personnes qui ne changeront jamais, observe Tarik. J’ai aussi des amis qui n’osent pas exprimer leur avis, car leurs parents ont encore des ressentiments vis-à-vis de ceux qui les ont attaqués pendant la guerre.»

Si l’appel à la tolérance ne vient pas du gouvernement, le seul espoir reste pourtant la société civile. A l’école primaire, les adolescents se souviennent avoir participé pendant un an aux ateliers d’une ONG bosnienne œuvrant pour le dialogue intercommunautaire.

«Une psychologue d’une association locale venait nous voir chaque semaine. Elle nous expliquait que nous étions tous importants, tous semblables. Elle déconstruisait nos préjugés. Si elle n’avait pas été là pour nous aider lorsque nous nous développions en tant que personnes, nous aurions aussi bien pu devenir nationalistes.»

«Il n’y aura pas de futur en Bosnie-Herzégovine si ce n’est pas nous, les jeunes»

Derrière la fierté d’avoir persévéré tout au long de l’été, les adolescents ont conscience d’attirer également d’autres ressentiments. Quelques jours après la manifestation, l’imam de la mosquée fréquentée par Tarik a publiquement désapprouvé la protestation: à trop vouloir se mélanger, leur communauté courrait le risque de perdre son identité. Profondément troublé, Tarik a pris la décision de changer de mosquée. Ivica a lui-même été menacé dans la rue un jour qu’il rentrait seul jusqu’à chez lui.

Le conducteur a baissé la vitre et m’a dit: “arrête et abandonne, ou bien tu vas finir par-dessus le pont

«Une voiture s’est arrêtée devant moi. Le conducteur a baissé la vitre et m’a dit: “arrête et abandonne, ou bien tu vas finir par-dessus le pont.”»

Malgré ces menaces, les adolescents restent déterminés. Ils savent également que leur implication contre le gouvernement pourrait leur jouer des tours dans quelques années, lorsqu’ils commenceront à chercher un travail. Mais ils assurent ne rien regretter.

«Ça a été une expérience incroyable, qui nous a aussi montré comment devenir adulte. Tu réalises que tout dépend de toi, que tu n’as pas besoin de te tourner vers tes parents pour obtenir ce dont tu as besoin. Chaque jour de travail en valait la peine, car nous avons gagné un an, et nous avons maintenant un an de plus pour continuer le travail. Il n’y aura pas de futur en Bosnie-Herzégovine si ce n’est pas nous, les jeunes, qui faisons tout ce qui est en notre pouvoir pour empêcher cette séparation.»

De l’Irlande du Nord aux Balkans, retrouvez les autres chroniques du projet Tales of the Afterwar sur Facebook.

Alizée Gau
Alizée Gau (1 article)
Journaliste
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