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Alain Juppé, la défaite tranquille

Alain Juppé en meeting, le 22 novembre 2016 à Toulouse. REMY GABALDA / AFP.

Alain Juppé en meeting, le 22 novembre 2016 à Toulouse. REMY GABALDA / AFP.

Au terme d'une campagne toute en transgressions de ses rivaux, le maire de Bordeaux, longtemps archi-favori, n'a jamais su prendre le dessus, jusqu'au dernier débat. Pire: il a semblé s'excuser de répondre aux attaques de François Fillon, qui joue désormais l'apaisement et le... rassemblement!

Ils sont nombreux, en France, ceux qui ont voulu devenir président sans avoir la force de faire vraiment campagne, ni même d'être candidat. Avant Alain Juppé, il y eut Jacques Delors, président «idéal», qui renonça avant 1995. Puis Lionel Jospin, jouissant d'un bon bilan, et qui rigolait lorsqu'on évoquait son élimination au premier tour de la présidentielle après une campagne sans entrain. Les deux étaient de gauche. Les deux étaient favoris. Les deux voulaient rassembler large («Mon programme n'est pas socialiste»). Les deux ont perdu.

Durant cette campagne de la primaire de la droite et du centre, c'est d'ailleurs l'une des critiques émises contre le maire de Bordeaux: rassembler trop largement, s'adresser aux déçus du «hollandisme» quand il fallait réunir le troupeau des électeurs de droite déboussolés par les rodomontades de Nicolas Sarkozy et les appels du pied du Front national. Son meilleur argument pour remporter la primaire: être le meilleur pour «faire barrage» et battre Marine Le Pen... en 2017. C'est, en partie, ce qui avait fait gagner François Hollande en 2011. Sauf qu'il s'opposait alors à un candidat président sortant. Cela change tout.

Depuis le début de cette campagne, qu'a fait Alain Juppé pour reprendre le dessus? Qu'a-t-il fait pour désamorcer les critiques sur son âge, quand Bruno Le Maire défendait le renouveau? Rien, sinon prendre en exemple Hillary Clinton, qu'il n'a plus jamais cité depuis sa défaite face à Donald Trump, et s'entourer de jeunes qui ont la pêche pour s'enivrer de beer-pongs tout à fait ringards.

En avait-il envie?

Qu'a fait Alain Juppé pour rassurer un pays en proie au doute sur son identité et sur l'intégration? Il s'est entêté à défendre son «identité heureuse», un concept de normalien incompréhensible pour la majorité des électeurs et qui donnait, en plus, des armes à ses concurrents, Nicolas Sarkozy en tête.

Qu'a fait Alain Juppé lors des différents débats, quand l'heure était à la transgression et qu'il fallait répondre vite, clairement, trancher pour se démarquer? Il jouait l'apaisement, certain d'arriver en tête car les sondages le donnaient largement devant. Il pensait que son discours technocratique allait suffir. Que les électeurs allaient juger sur pièces. Et c'est vrai qu'il défendait un État fort, qu'il voulait créer des places de prison, dénonçait un laxisme judiciaire et voulait restaurer l'autorité de l'école. Mais tout ça, c'était des mots. Des idées. Il fallait avoir l'envie de les défendre. Or, le maire de Bordeaux était candidat par «devoir»: jamais on ne l'entendit agir par «désir».

Alain Juppé a toujours paru en décalage, au risque d'être trop lisse. Voulant ressusciter l'alliance UDF-RPR avec François Bayrou –dont les dernières campagnes ont pourtant pris des accents gaulliens assez éloignés d'un consensus mou–, il s'est excusé d'être là. Il s'est excusé d'avoir été de droite. Il s'est excusé d'avoir été ministre. Il s'est excusé d'avoir mis les gens dans la rue. Il s'est excusé d'être au centre sans jamais être central. Comme s'il n'avait pas envie de faire campagne. Comme si le souvenir de ses réformes et le rejet de ses concurrents allait suffir. Comme si les débats d'experts-comptables sur le nombre d'enseignants ou de fonctionnaires (500.000 en moins? 250.000? Et la dépense publique? 110 milliards, 80 milliards...) pouvaient faire chavirer les coeurs.

Il n'a jamais donné le tempo –«Gaulois», portions de frites et alliances avec la Russie ont émaillé la campagne. Alors même qu'il jouissait d'une image de chef d'État, il a cru bon rappeler qu'il était surtout un excellent maire de Bordeaux, gestionnaire rigoureux et adepte du «multiculturalisme». Il s'est effacé pour se contenter de répondre, calmement, sereinement, mais aussi trop modestement, sans jamais paraître tout à fait humble. «Son problème, c'est qu'il n'assume pas», confie même l'un de ses soutiens. Qu'a-t-on retenu? Ses bourdes sur le Prisunic, son décalage avec la réalité, ses tentatives d'être dans le coup et d'«emmerder» ceux qui ne l'aimaient pas.

La «super-pêche»

A-t-il fait une mauvaise campagne? Enivré par son avance dans les sondages, il a sous-estimé les coups et les campagnes de dénigrement sur ses liens supposés avec les Frères musulmans et son nouveau surnom sur les réseaux sociaux: «Ali Juppé, grand mufti de Bordeaux». S'est-il vu dégringoler? L'a-t-on suffisamment alerté? Observant finalement que tout cela lui avait coûté dans les urnes, il a tenté de se rebeller. Et d'opter pour une campagne musclée, entre les deux tours, donnant à un François Fillon désormais favori tous les arguments pour apparaître comme «rassembleur», comme cela avait déjà été le cas de Hollande face à Abury en 2011. Distancé, il a alors dénoncé les ambiguïtés de son adversaire sur l'avortement, lui a reproché ses soutiens à l'extrême-droite (François Fillon n'a pourtant pas le pouvoir de refuser certains soutiens) et critiqué un projet «irréaliste» sur le plan économique, alors même que le sien n'est pas si éloigné.

Désormais offensif, décidé à taper fort, Alain Juppé a troublé tout le monde: il s'est empêché d'attaquer depuis des mois et voilà qu'une fois dans les cordes, il transcenderait sa nature et s'obligerait à riposter? Il a démonisé son concurrent, dépeint en dévot conservateur et machiste, quand lui défend les femmes, leurs combats et n'a plus qu'un seul mot à la bouche: mo-der-nité (à répéter avec le ton de Ségolène Royal qui affirmait «fra-ter-ni-té»). Double jeu et posture à contretemps: lors du dernier débat, Alain Juppé a même joué au journaliste en demandant des comptes à François Fillon, en majesté, au-dessus de la mêlée, profitant d'une avance qui aura longtemps aveuglé son concurrent... qui mise aujourd'hui sur un miracle pour renverser la tendance.

Mais au fond, est-ce vraiment si grave? Depuis longtemps, Alain Juppé savait qu'il pouvait perdre. Il avait prévenu tout le monde. Il avait anticipé, sans gravité et sans humour. Il disait même, avec ce ton bonhomme et toutefois monocorde: «Je préfère perdre en disant la vérité» (Ironie de l'histoire, François Fillon, lui, a dit justement l'inverse: gagner en ayant «le courage de la vérité», même si son programme économique paraît bien compliqué à appliquer). Ce vendredi 25 novembre, il a semblé acter par avance sa défaite en reconnaissant, sur BFM TV, avoir livré avant le premier tour «une campagne intense, mais peut-être pas en ciblant sur la bonne cible». Alain Juppé s'est laissé couler, tranquillement, sans révolte; mais au fond qu'importe car sa carrière est derrière lui, et il vivra heureux sur les rives de la Garonne. Quant à ses soutiens, les jeunes, les moins jeunes, tout au plus peut-il espérer qu'ils gardent la «super pêche»...

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london

a écrit le 25.11.2016 à 11 h 10

Maintenant il faut passer à l'étape suivante. La plus importante!
Sachant que Hollande se représentera évidemment en utilisant le faux prétexte d'une soi disant baisse du chômage, il est fondamental d'aller voter (en particulier les électeurs de droite) pour le virer dès la primaire de la gauche. Le virer le 22 janvier fera gagner 3 mois sur l'échéance officielle! Ce serait ainsi un zombie entre le 22 janvier et le 7 mai qui ne serait plus tenté de prendre des mesures démagogiques désastreuses pour se faire réélire!
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