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Avant Irène Frachon, qui se souvient du Dr Pradal?

Photo datée d'octobre 1957 d'une personne présentant une boîte de perles de Stalinon, médicament contre la furonculose qui a fait 102 morts et 150 infirmes I INTERCONTINENTALE / AFP

Photo datée d'octobre 1957 d'une personne présentant une boîte de perles de Stalinon, médicament contre la furonculose qui a fait 102 morts et 150 infirmes I INTERCONTINENTALE / AFP

«Lanceuse d’alerte» starifiée, le Dr Irène Frachon n’est pas la première à s’attaquer en solitaire à la toute puissance de l’industrie pharmaceutique. Il y eut aussi le Dr Pradal. Portrait d’un médecin hors norme qui marqua son époque en libérant la parole publique sur les médicaments.

C’était une époque en noir et blanc. La pilule contraceptive venait d’être autorisée mais l’avortement n’était pas encore dépénalisé. Le ministère de la Santé était impuissant face aux géants de l’industrie pharmaceutique. Personne, en France, n’avait encore entendu parler de l’affaire du Distilbène, spécialité qui continuait d’être prescrite aux femmes enceintes. Les laboratoires Servier s’apprêtaient à mettre le Mediator sur le marché français.

Octobre 1974. Paraît au Seuil le Guide des cent médicaments les plus courants du Dr Henri Pradal spécialiste de toxicologie qui avait travaillé douze ans au sein de l’industrie pharmaceutique. C’est, d’emblée un événement polémique. Un spécialiste ose parler ouvertement des médicaments et ce sous leur nom de marque: Acti 5, Hépatoum, Solutricine, Amplivix, Librium Supponeryl, Aspirine, UPSA, Lipavlon, Tandéril, Bismufilm, Mandrax, Théralène, Cogitum, Optalidon, Ultra-levure, Daflon, Phosphalugel, Valium, Dragées Fuca, Praxilène, Véganine, Fluocaril, Rhinathiol, Vitascorbol, Gérontix, Salgydal, etc.

Les noms de marques, alors, étaient interdites aux journalistes. En user, c’était recevoir, par lettre recommandée, un courrier du fabricant qui redoutait de voir sa spécialité déremboursée par la sécurité sociale au motif d’une publicité déguisée. Le Dr Pradal, lui, ne redoutait pas le scandale:

«Quelle est l'efficacité réelle des médicaments que nous consommons avec ou sans prescription médicale? Quels sont les inconvénients de ces substances dont certaines sont extraordinairement puissantes? Cent médicaments, parmi les plus courants, font l'objet d'une fiche précise et documentée. Du fait des analogies, ce sont en fait les cinq cents principaux médicaments qui sont ainsi analysés. Pourquoi ne pas compléter votre armoire à pharmacie familiale par cet ouvrage que vous pourrez consulter en cas de besoin?»

La presse prend le relais

Au 5-7 de la rue des Italiens, siège du Monde, le Dr Claudine Escoffier-Lambiotte, responsable de la rubrique médicale, recense l’ouvrage du Dr Pradal sous l’angle des toniques et reconstituants:

La France est le pays où personne n'a honte de consommer des médicaments inutilement

«Systématiquement rejetés par les services de santé étrangers, les toniques et reconstituants atteignent en France des chiffres d'affaires de l'ordre de plusieurs milliards anciens. La plupart sont remboursables bien que la preuve de leur activité thérapeutique n'ait jamais été apportée. [...]


Le C... est un de ces innombrables médicaments destinés à mettre un tigre dans votre cerveau. Si l'on est médecin, on y croit ou on n'y croit pas, mais on en prescrit. Quand on est malade, ou on s'en trouve bien, ou ça ne fait rien du tout, et on se dit “c'est la vie”. La France est le pays où personne n'a honte de consommer des médicaments inutilement.»

Le Monde observe aussi alors que l'auteur de ce dictionnaire original «a pris le risque d'informer». Le Dr Pradal estime que «la vérité entière et sans camouflage sur l'objet consommé est un droit imprescriptible du consommateur». Il ose répondre, à l'avance, aux critiques de ses confrères «qu'il est plus facile de traiter un malade informé qu'un malade qui ne l'est pas». Et Le Dr Escoffier-Lambiotte de poursuivre son analyse prophétique:

« Mais que répondra le Dr Pradal à l'avalanche de sommations que ne manqueront pas de lui adresser les firmes productrices mises en cause ? Non pour les critiques... auxquelles elles doivent être habituées et qui paraissent, hélas!, sans grand effet sur les pouvoirs publics et la Sécurité sociale responsables de certains remboursements scandaleux... Mais la citation publique du nom “commercial” des médicaments agréés par la Sécurité sociale est interdite, car leur publicité obéit, en effet, à des règles restrictives rigoureuses.»

Attaques judiciaires

La suite fut sans surprise. Le 5 novembre les Éditions du Seuil informent la presse, des actions judiciaires intentées contre le «guide contestataire». Une première saisie avait été ordonnée par un jugement en référé rendu le 15 octobre. Ce jugement ordonnait la suppression de la phrase (citée par Le Monde) concernant un célèbre dentifrice fluoré vendu uniquement en pharmacie: «Ce n'est ni plus ni moins qu'une pâte destinée à laver les dents et la bouche. Prétendre qu'un produit de cet ordre prévient la carie n'est pas honnête.»

Le 23 octobre, deux laboratoires assignaient à leur tour  le Seuil en référé et l’avocat de l’éditeur faisait savoir, le 5 novembre qu’au moment «où a débuté la grève des P.T.T», cinquante-sept laboratoires avaient adressé des lettres recommandées de protestation. Peine perdue: le 20 décembre la cour d'appel de Paris autorisait la diffusion en librairie de l’ouvrage contesté. C’est là, de l’avis général, une date capitale dans l'histoire du droit de la consommation et de l’information sur le médicament.

Le spectacle est le moment où la marchandise est parvenue à l'occupation totale de la vie sociale

Guy Debord

Concurrent direct du Dictionnaire Vidal, bible rouge réservée au corps médical? le «Pradal» est un gros succès avec plus de 300.000 exemplaires vendus en trois mois, 700.000 au total. L’auteur publiera des déclinaisons, créera sa propre maison d’édition. Des journalistes (que l’on ne dit pas encore d’investigation) commencent à enquêter sur le sujet. Ainsi Pierre-Marie Doutrelant, dans Le Monde:

«Des excès? Le mot est faible quand le même laboratoire “oublie” de mentionner dans le Vidal 1974, dictionnaire rouge du médecin, à la fois les accidents de la vue causés par le Practolol et les infarctus provoqués par un arrêt brutal de la prise de Propanolol. Quand, par exemple, des dirigeants d'une société anciennement française multiplient les pressions jusque dans les bureaux ministériels pour empêcher l'inscription de M... au tableau des stupéfiants... Or, M..., associé à l'alcool, palliait chez les intoxiqués l'absence de drogue et était à la mode pour les tentatives de suicide. En dépit de quoi, le groupe pharmaceutique osait encore plaider que la mise au tableau B allait casser les ventes de M..., excellentes en 1974 (13,7 millions de francs).»

Interdiction d'exercice

Il y quarante ans, on ne parlait pas de lanceurs d’alerte. En 1977, la revue Autrement consacre un numéro aux «francs-tireurs de la médecine» qui «mettent l'accent sur le bouleversement nécessaire à leurs yeux de l'état d'esprit du corps médical». Parmi eux, en bonne place, Pradal.

La même année, il signe un nouvel ouvrage, toujours au Seuil: Le Marché de l’angoisse. On cite à cette occasion Guy Debord: «Le spectacle est le moment où la marchandise est parvenue à l'occupation totale de la vie sociale.» Henri Pradal est dans cette veine qui dénonce, avec le marché du médicament, l'angoisse devenue valeur marchande et qui rapporte, gros. L’auteur est vu dans «Apostrophes», l’émission de Bernard Pivot, suscite une nouvelle polémique dans le champ de la cancérologie via l’affaire du Dr Jean Solomidès .

Est-il marginalisé? Radicalise-t-il sa réflexion? En 1980, le conseil de l’Ordre des médecins le condamne à trois mois d’interdiction d’exercice. Ses pairs lui reprochent d'avoir diffusé auprès du public (dans un numéro de la revue L’Impatient, dont il était à l'époque directeur de la publication), «une méthode de traitement de la poliomyélite dont l'efficacité n'est pas prouvée en y dénigrant la vaccination antipoliomyélitique et en faisant l'apologie de traitements charlatanesques». Sans en être l’auteur, il cautionnait la publication de ce texte dans ce «mensuel de défense et d'information des consommateurs des soins médicaux». Peu de temps auparavant, la France l’avait découvert dans une Radioscopie de Jacques Chancel.

Traitant de la question, essentielle, de la formation pharmacologique des futurs médecins Frachon se refuse à aborder la question politique de fond: celle des secrets qui entourent la fixation, par l’État, des prix parfois faramineux des nouveaux médicaments

Quelle relève?

L’homme meurt deux ans plus tard, à l'âge de 51 ans. Isolé au sein du corps médical, vivement critiqué dans les milieux de l'industrie pharmaceutique, qui lui reprocheront toujours d'avoir bâti sa notoriété en «crachant dans la soupe», mais également désavoué par certains animateurs des courants de l’«anti-médecine officielle», le docteur Pradal apparaissait, en dépit de ses succès de librairie, comme un homme seul. Il restait avant tout celui qui prit le risque de vulgariser une information contradictoire sur les médicaments.

Cette information ouverte et critique fut par la suite diffusée par de rares canaux, au premier rang desquels le mensuel Prescrire, mensuel indépendant mais dont le caractère spécialisé fait que sa lecture est réservée aux professionnels, médecins et pharmaciens. Plus récemment quelques personnalités du monde médical tentèrent de reprendre le flambeau du Dr Pradal. Ce fut notamment le cas des Pr Philippe Even et Bernard Debré. Ils suscitèrent, délibérément, des polémiques sans véritablement éclairer leurs lecteurs.

Irène Frachon et la «Fille de Brest»

C’est dans ce contexte que, quarante ans plus tard, le Dr Irène Frachon mène et développe un combat qui n’est pas sans similitudes à celui de la fin des années 1970. Toutefois, à la différence d’Henri Pradal, elle est amplement soutenue par les médias généralistes –une situation qui lui notamment a permis de résister aux attaques de sa cible principale: les Laboratoires Servier, producteur du Mediator, qui cherchèrent à la censurer. Traitant de la question, essentielle, de la formation pharmacologique des futurs médecins elle se refuse à aborder la question politique de fond: celle des secrets qui entourent la fixation, par l’État, des prix parfois faramineux des nouveaux médicaments.

Elle préfère, non sans raison, expliquer la réalité qu’elle connaît via le prisme presqu’exclusif du conflit d’intérêts et de la soumission d’une large fraction du corps médical à la puissance financière de Big Pharma. Peut-être élargira-t-elle, demain, sa meurtrière.

Courageuse et passionnée lanceuse d’alerte, ayant pleinement atteint (avec Servier et le  Mediator) son cœur de cible, elle prend aujourd’hui, avec un film au premier degré à la gloire de son combat, le risque des vertiges inhérents à la mise en abyme de sa propre histoire. Or, ce sont là de lourds  combats qui ne sont pas anodins. On se souvient qu’il arrivait parfois au Dr Henri Pradal de parler de lui à la troisième personne du singulier.

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