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Des juifs, de Fillon, et de l'inculture historique de nos politiques

Francois Fillon, le 15 avril 2008, à la Grande Synagogue de la Victoire à Paris, à l'occasion du bicentenaire du Consistoire | PATRICK HERTZOG / AFP

Francois Fillon, le 15 avril 2008, à la Grande Synagogue de la Victoire à Paris, à l'occasion du bicentenaire du Consistoire | PATRICK HERTZOG / AFP

Les propos polémiques du favori de la primaire ne font pas de lui un antisémite, mais demandent malheureusement une sévère mise au point historique.

François Fillon a eu son scandale juif. C’est arrivé ce mercredi 23 novembre sur Europe 1, quand il évoquait les musulmans, ce grand souci, et ce qu’il convenait de faire pour les ramener à la Nation.

Citons: «Les intégristes sont en train de prendre en otage la communauté musulmane, il faut combattre cet intégrisme. Comme d'ailleurs dans le passé on a combattu une forme d'intégrisme catholique. Comme on a combattu la volonté des juifs de vivre dans une communauté qui ne respectait pas toutes les règles de la République française.»

Donc, les juifs voulaient vivre ensemble contre la République? La phrase a tourné aigre, et a beaucoup tourné. L’internet a vibré. Le dessinateur Joan Sfar, qui est une conscience juive, en a fait un dessin. Il a rameuté le souvenir de Pétain, en se trompant un peu: l’étoile jaune, qu'il attribue à Vichy, fut une mesure allemande —les confusions sont des poupées russes. Qu’importe! Sfar votera à la primaire, et on comprend que ce n’est pas pour Fillon.

 

On me parlait tellement des sourcils que je n'avais pas remarqué la mèche.

Une photo publiée par Joann Sfar (@joannsfar) le

 

Haïm Korsia, qui est grand rabbin de France, et s’il n’en reste qu’un sera le dernier des républicains, a expliqué à Fillon —navré— à quel point il s’était trompé. Non, les juifs, dans ce pays, n’ont pas souhaité le ghetto; du jour où l’assemblée constituante les a émancipés, en septembre 1791, ils se sont précipités dans la France comme des assoiffés. Leur imputer un retrait volontaire de la collectivité était une injustice.

Depuis le rabbin s’emploie à éteindre le feu, et des responsables de la communauté juive avec lui. Ces choses-là partent vite. La semaine dernière, un site d’extrême droite et néanmoins sioniste alimentait la campagne sur les amitiés islamistes de Juppé; cette fois, Fillon? En 2012, il avait déjà critiqué l’abattage rituel... Ça et ce soupçon de réaction… On mesure les blessures des gens dans cette histoire, et le danger à circonscrire: si les juifs de France, les plus passionnés d’entre eux, se vivent présidés par un antisémite…

Inculture historique

Nos Princes sont pathétiques, quand ils vont chercher dans jadis ou naguère de quoi adosser leurs vérités du moment.

 

Fillon n’est pas antisémite, pas plus que Juppé n’est islamiste. Mais l’histoire n’est pas moins horrible, concernant nos dirigeants. Elle atteste l’inculture historique et la désinvolture afférente d’un homme d’Etat; mais pas seulement la sienne: si l’on cherche des éléments de déclin, en voilà un. Nos Princes sont pathétiques, quand ils vont chercher dans jadis ou naguère de quoi adosser leurs vérités du moment. Ils mélangent l’histoire avec une narration ampoulée du roman national, où l’État majestueux brimerait à bon droit les minorités qui se révèlent à ses yeux.

Fillon ne pensait pas à mal. Il voulait dire au contraire qu’avec les musulmans, ça pourrait s’arranger, puisque les juifs eux-mêmes, et les catholiques… Il n’a fait que reprendre un cliché coutumier du débat français, qui traîne depuis que la question musulmane occupe nos dirigeants. Il faudrait tordre le bras aux musulmans, pour qu’ils se plient à l’Etat, comme on a tordu le bras à l’Eglise catholique et aux juifs. A la fin du mois d’août, à Chatou, Alain Juppé avait dit exactement la même chose —il se voyait alors Président et un peu mieux encore— dans son discours d’entrée en campagne. Lui aussi voulait s’occuper des musulmans. Prônant la convocation d’une assemblée de notables mahométans, pour que soit signé «un accord solennel entre la République et les représentants de leur culte», Juppé affirmait:

«Le moment est venu d’apporter des réponses précises aux questions que se posent beaucoup de Français. Nous l’avons fait avec les juifs au début du XIXe siècle à l’initiative de Napoléon. La IIIe République l’a fait avec l’Église catholique au début du XXe siècle, non sans violence parfois. Nous devons le faire aujourd’hui avec les Français musulmans.»

Juppé était à peu près aussi inconséquent que Fillon.

Les juifs ne sont pas dans la même catégorie que les protestants et les catholiques. Il faut les juger d'après le droit politique, et non d'après le droit civil, puisqu'ils ne sont pas citoyens

Napoléon

Les événements auxquels se réfèrent nos deux conquérants de la droite se situent, concernant les juifs, en 1806. Revenant de sa victoire d’Austerlitz, Napoléon passe par Strasbourg où un préfet et des notables viennent se plaindre des juifs, réputés usuriers, et qui prendraient le contrôle du département. L’Empereur adhère à l’opinion antisémite, qui s'exprime aussi à Paris. Il revient sur l’acquis de 1791: «Les juifs ne sont pas dans la même catégorie que les protestants et les catholiques, dit-il devant le Conseil d’État. Il faut les juger d'après le droit politique, et non d'après le droit civil, puisqu'ils ne sont pas citoyens.» Il décide de les réformer. Annulant leurs créances, il les convoque en «assemblée des notables» puis en «grand Sanhédrin», à vocation religieuse, pour les soumettre à sa volonté. Pris dans ce chantage, conscients qu’ils peuvent perdre l’égalité qu’on leur accordait quinze ans plus tôt, les notables israélites répondent à des questions baroques: «Est-il licite aux juifs d'épouser plusieurs femmes? Aux yeux des juifs, les Français sont-ils leurs frères ou sont-ils des étrangers?» L’affaire se termine le moins mal possible. On applique aux juifs quelques lois d’exceptions —leur interdisant notamment d’échapper à la conscription, contrairement à leurs compatriotes— mais on les confirme français. La brutalité de l’épisode sera oubliée, d’un commun accord, la France célébrant le Grand Empereur, et les juifs de France ne voulant pas paraître mauvais coucheurs: ils acceptent, pour l’éternité, cette narration blessante d’un souverain juste et d’un Etat ferme qui les auraient arrachés à leur obscurantisme. C’est une infamie. Mais la France vaut bien un Sanhédrin.

Fable nationale

Evidemment, Juppé, avec ses «questions que les Français se posent», et Fillon, avec ses juifs qui voulaient vivre contre la République, n’y connaissent rien. Ils adhèrent paresseusement à une fable nationale. Ils mélangent un peu tout. Fillon doit avoir des réminiscences gaulliennes, du temps où l’on reprochait aux juifs une possible «double allégeance», entre la France et Israël. Tout ceci n’a plus grand sens aujourd’hui, quand les allers-retours entre Paris et Tel-Aviv sont une habitude, et quand les victimes juives du terrorisme, ici, sont enterrées à Jérusalem. Nos politiques évoquent, dans un pas fluide et contradictoire, le mythe d’une France tenue qui a cessé d’être, si elle a jamais existé.

Mais ça pique. C’est méchant. Sauf dans les discours antisémites, il n’y a jamais eu de séparatisme communautaire juif que la République ait eu à combattre. Et au demeurant, la volonté de juifs, aujourd’hui, de vivre selon des règles religieuses strictes et précises, voire excluantes, n’est pas anti-républicaine. Il n’y a rien, dans nos lois, qui s’oppose à ce que l’on porte la barbe, que l’on ne mange que casher et que l’on enseigne à ses enfants qu’il vaut mieux se marier dans sa foi, et que dans les fêtes de ces mariages, garçons et filles dansent séparément; le rabbin Sandler, assassiné à Toulouse, aurait peut-être élevé en ce sens ses garçons assassinés avec lui. Les enfants de Ozar Atorah étaient des juifs communautaires et des martyrs de France à la fois.

Une éternité française, royale, jacobine, majestueuse

Evidemment, c’est le soupçon et l’envie de réduire qui entoure les musulmans, qui expose aux idioties blessantes sur les juifs

 

Poursuivons. Il n’y a rien dans nos lois qui s’oppose à ce que l’on porte la barbe, que l’on ne mange que halal, que l’on fasse commerce sans prêt à intérêt, que l’on se méfie de la mixité, voire que l’on pense sur la musique quelques diableries. Et ce n’est pas au politique de normer la décence. Evidemment, c’est le soupçon et l’envie de réduire qui entoure les musulmans, qui expose aux idioties blessantes sur les juifs. Cela révèle une éternité française, royale, jacobine, majestueuse. Le vieil Etat frémit quand il peut exercer sa férule. Depuis les Albigeois, on l’en sait capable. Et il diffamera assez ceux qu’il s’apprête à réduire. Nous fûmes plus violents, jadis.

Il est une autre bourde historique du futur président Fillon, hier sur Europe, qui  mérite d’être relevée. Elle ne concerne pas les juifs mais les catholiques de France. Ceux-ci sont de bonne composition. Avec ce qu’on leur fait, ils pourraient hurler tous les jours. Venant d’un homme que ses ennemis rhabillent en clérical, et qui se pique d’être un enfant de l’abbaye de Solesmes, l’approximation est piquante. Ainsi donc, il fallut «combattre un intégrisme catholique», nous dit François Fillon?

Non. Quand la République fit la guerre à l’Eglise, ce n’était pas dans une lutte contre l’intégrisme religieux, mais dans une volonté politique, l’Etat devant s’imposer à une puissance rivale. Ce fut l'épisode des prêtres jureurs sous la Révolution. Ce fut surtout la guerre faire aux congrégations, expulsées avec méthode en deux épisodes: en 1880, sous Freycinet  et Jules Ferry, l’inventeur de l’Instruction publique, qui s’en prit aux jésuites; en 1903, sous Emiles Combes, qui fit notamment chasser par les armes les moines de la Grande Chartreuse. La République, qui s’installait par ses écoles dans les cœurs des enfants de France, ne tolérait plus de concurrence. Ce fut, alors, une violence délibérée, en comparaison de laquelle les expulsions de quelques imams intégristes font piètre figure.

Mais il n’y avait pas d’intégrisme là-dedans. Sinon de la République. Qui se défendait. Qui faisait sa guerre de survie ou sa petite croisade. Qui ficherait ensuite les officiers catholiques, avant de les autoriser quand même à mourir avec les autres. Il en allait de la survie du régime, pensait-on.

Narration des francs-maçons

Il est piquant, décidément, que François Fillon s’inscrive dans la narration des francs-maçons athées anticléricaux de la République d’alors. Le travail idéologique a été fait. Ou alors, en réalité, Fillon s’en moque. Il use de l’histoire en passant, parce que c’est un trait inculturel, chez les politiques, lui, et les autres. Cela n’engage à rien, mais ça peut tomber à côté, et faire du mal.

Si d’aventure il devient président de la République, gageons qu’il ira comme d’autres flatter les communautés entre dîners du CRIF et réceptions à la Grande Mosquée

 

Comme François Fillon n’est pas un méchant homme, cela se passera. Si d’aventure il devient président de la République, gageons qu’il ira comme d’autres flatter les communautés entre dîners du CRIF et réceptions à la Grande Mosquée, parce que l’Etat a toujours choisi ses notables dans ses minorités, tout en protestant de sa laïcité. Cette pantomime heureuse nous permet de vivre ensemble; il ne faut pas trop bousculer les illusions.

Aura-t-il au moins appris, Fillon, à ne pas mélanger les temps et les registres, d’homme politique et d’historien amateur? Il n’est pas élu, même pas désigné, qu’il tombe déjà dans les travers des majestés incultes? Comme ceci survient après le règne de François Hollande, qui a joyeusement mobilisé l’histoire aux fins de sa politique, vantant sa défense de l’Euro jusque sur le champs de bataille de Verdun. Et après le règne de Nicolas Sarkozy, qui se promenait entre Guy Môquet et le Mont-Saint-Michel pour nous vendre on ne sait quelle identité, il y a lassitude. Comme cela survient quand des cuistres façon Zemmour s’emparent du passé pour en fabriquer des lendemains tragiques, la lassitude devient inquiète.

Les politiques qui se piquaient de lettres et d’humanités ont disparu. Il reste sans doute des gestionnaires estimables, souhaitons-le. Le deuil est fait. Sommes-nous si cultivés, d’ailleurs, dans la plèbe? Mais de nos dirigeants, il suffit. Qu’ils se préoccupent de nous autres, vivants, et rendent les galeries des ancêtres aux historiens et aux enfants, ou aux adultes inguérissables de leur mémoire. Il est déjà assez compliqué de ne pas mentir au présent.

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