Culture

Oubliez Dostoïevski, oubliez Tolstoï, lisez «Oblomov» d'Ivan Gontcharov!

Laurent Sagalovitsch, mis à jour le 24.11.2016 à 9 h 18

Paru au milieu du XIXe siècle, «Oblomov» s'est vite imposé comme l'un des plus grands romans de la littérature russe et a donné ses lettres de noblesse à ce mal incurable et universel: la paresse.

D.R-Sagalovitsch

D.R-Sagalovitsch

Vous je ne sais pas mais moi quand le monde m’écœure de trop, quand le commerce des hommes me navre, lorsque mon chat n'arrive plus à me consoler ni du monde ni des hommes, je m'empare d'un bon livre et ce monde-là, ces hommes-là, je les oublie; je prends le large, je ne suis là pour personne, je m'absente aussi longtemps que nécessaire.

Mes dernières vacances ont tout simplement été merveilleuses: je suis parti en croisière avec un livre fabuleux dont pourtant la première lecture –honte à moi!– ne m'avait pas laissé un souvenir impérissable: je devais être trop jeune, trop étourdi, trop fougueux pour goûter la profondeur et la justesse de ces pages-là.
 

Ce livre, c'est Oblomov, d'Ivan Gontcharov; si vous ne l'avez déjà lu –honte à vous!–, achetez-le, empruntez-le, commandez-le, volez-le s'il le faut, là, maintenant, de suite, sans plus attendre, vous me remercierez plus tard et si jamais vous trouvez sa lecture assommante, c'est que nous ne partageons pas les mêmes valeurs!

Flickr/Ioan Sameli-Lazy cat

Paru au milieu du XIXe siècle, il s'est vite imposé comme l'un des plus grands romans de la littérature russe, l'égal de la ribambelle de chefs-d’œuvre signés par Tolstoï, Dostoïevski ou Tourgueniev. Surtout il a accouché d'un mythe, l'Oblomovisme qui, tout comme le Bovarysme, a été capable de transcender les époques pour incarner l'universalité d'un mal commun à tous les hommes, j'ai nommé, l'invincible paresse.

Oblomov ne fait rien de sa vie.

Il se lève tard, petit-déjeune, s'accorde une sieste longue comme un après-midi d'été, se réveille pour mieux se recoucher, rêve éveillé, songe aux milles et unes choses qu'il doit accomplir, les lettres à rédiger, les visites à rendre, les factures à régler, mais n’entreprend rien, strictement rien: il procrastine, il attend que les choses se règlent d'elles-mêmes et se complaît avec une volupté rare dans l'inaction.

Il ne sort jamais de son appartement crasseux, il possède à peine la force de s'habiller, il passe des heures à traîner en robe de chambre, à rêver allongé sur son divan, à établir des plans dont il remet toujours à plus tard la réalisation : il est absent du monde, tout le fatigue, les mondanités, le travail, les promenades en calèche.

Apathique, irrésolu, indolent il demande juste à dormir et à dormir encore.

      Flickr/FaceMePLS-Lazy King

C'est un dépressif qui s'ignore, un mélancolique sans chagrin, un tourmenté sans réel tourment, un de ces êtres dont la vie intérieure est assez riche ou assez neutre pour envisager l'existence comme un éther dont il ne faudrait jamais sortir.

Une sorte de paresseux métaphysique, misanthrope par paresse, évanescent par nécéssité, qui ne revendique rien, n'aspire à rien, n'exige rien si ce n'est d'aller dans la vie comme un passager clandestin, sans fracas ni violence, remonter l'écheveau de son existence pour retrouver l'innocence de son enfance. 

Un somnambule de la vie, un esthète de l'inaction, un doux rêveur qui pour garder sa pureté intérieure fuit le monde et son bavardage.

Et quand l'amour vient frapper à sa porte, quand soudain il croit se découvrir une raison d'être, quand enfin il s'essaye à s'extirper de sa torpeur existentielle, il s’aperçoit qu'il est au-dessus ou au-dessous de l'amour, que ce dernier ne peut être un remède à son aboulie, qu'il ne peut céder à ses avances tant il redoute de s'aventurer en des domaines qui exigeront de lui des sacrifices, des renoncements... des actions.

Tolstoï dira du roman de Gontcharov que c'est une œuvre capitale, Dostoïevski louera son don éblouissant et Sagalovitsch écrira à son sujet dans son célèbre blog: «Une œuvre étourdissante de vérité, d'une profondeur rare, d'un comique féroce, la description d'un homme détaché des contraintes du quotidien, résolu à ne jamais se compromettre dans le travail ou dans l'amour et où à chaque page, j'ai eu envie de m'exclamer: Oblomov, c'est moi!»

Pour suivre l'actualité de ce blog, c'est par ici: Facebook-Un Juif en cavale

Laurent Sagalovitsch
Laurent Sagalovitsch (132 articles)
romancier
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