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Au Kansas, l'élection de Trump réveille les fantômes esclavagistes

Antoine Bourguilleau, mis à jour le 25.11.2016 à 8 h 16

Dans la ville de Lawrence, théâtre du pire massacre de civils durant la guerre de Sécession, des étudiants se sont photographiés arborant fièrement les initiales du Ku Klux Klan.

Des membres du Ku Klux Klan, le 17 mars 1922. Domaine public.

Des membres du Ku Klux Klan, le 17 mars 1922. Domaine public.

C’est un peu comme si une Amérique que personne n’avait su ou voulu voir se dressait soudain, et donnait à saisir à qui la regarde qu’il y a bien d’autres choses dans ces États-Unis multiples que le «Saturday Night Live» et les problèmes existentiels de Kanye West.

À Lawrence, au Texas, trois responsables des Cheerleaders des Kansas Jayhawks, club multisports de l’Université du Kansas, viennent d’être suspendus jusqu’à nouvel ordre, par l’administration de leur établissement. Il leur est reproché une photo, diffusée sur Snapchat, pour le moins connotée, où ces trois jeunes gens posent côte à côte, avec leur maillot de l’université, frappé d’un immense «K». KKK, les initiales du tristement célèbre Ku Klux Klan. Afin qu’aucun doute ne subsiste sur la signification du message, la photo est également frappée d’une légende : «KKK go trump». La personne qui a pris la photo est également suspendue. Mais seul le nom de la cheerleader ayant pris la photo a fuité dans la presse. L’identité des trois garçons demeure encore inconnue –double-double standard, indeed.

Les graffitis racistes et antisémites se multiplient depuis la victoire de Donald Trump, comme si une certaine parole se libérait soudain. Mais le cas de ces trois jeunes gens a ceci de particulier qu’ils viennent du Kansas, du comté de Lawrence et que dans l’histoire de la discrimination aux États-Unis, ce comté n’est pas vraiment un comté comme les autres et cet État est assez particulier.

Le «Bleeding Kansas»

Dans l’histoire de la discrimination aux États-Unis, ce comté n’est pas vraiment un comté comme les autres

 

Le «Kansas sanglant», voilà comment, au milieu du XIXe siècle, Horace Greely, immense figure du journalisme aux États-Unis, rédacteur en chef du New York Tribune, décrit ce territoire, formé en 1821, et qui ne va adhérer à l’Union qu’en 1861, à la veille de la Guerre de Sécession.

Rappelons que pour adhérer à l’Union, il faut que les habitants d’une portion des États-Unis n’y ayant pas encore adhéré forment un «Territoire», qui peut ensuite intégrer l’Union, pourvu qu’ils disposent d’une population suffisante. Le Kansas souhaite donc intégrer l’Union, mais le territoire est littéralement ravagé par la guerre que se mènent les partisans de l’abolition de l’esclavage (les Free Soilers) et les partisans de son maintien (les Border Ruffians).

Car une des questions centrales de la politique américaine durant la première moitié du XIXe siècle est celle de de l’équilibre entre les États «libres» et ceux qui autorisent l’esclavage, séparés par la ligne dite Mason-Dixon. Cette ligne s’arrête en effet à la limite occidentale des États de l’Union. Mais lorsque d’autres États vont adhérer à l’Union, comment va-t-on faire?

En 1820, avec l’adhésion du Missouri, qui vient troubler l’équilibre relatif de l’Union (il y a alors vingt-deux États, onze libres, onze esclavagistes), on trouve un compromis: le Missouri devient esclavagiste et l’on détache le Maine du Massachusetts, pour obtenir 12 États libres et 12 esclavagistes. Mais en 1850, avec l’absorption des territoires arrachés au Mexique, la question se pose à nouveau. La Californie est admise comme État libre et le Texas comme un État esclavagiste. En avril 1854, la loi Kansas-Nebraska fixe un nouveau cap. Plus question de trancher si la ligne Mason-Dixon doit s’étendre jusqu’au Pacifique, remonter vers le Nord ou repiquer au Sud: ce sont les électeurs qui vont décider du sort de leur État. Et c’est là que les ennuis commencent.

La situation du Kansas provoque même de la violence au Capitole, où Preston Brooks, démocrate de Caroline du Nord, assomme à coups de canne le sénateur Sumner, du Massachusetts, partisan de l’abolition

 

Car arrivent bientôt en masse, sur le territoire du Kansas, des partisans de l’émancipation et de l’esclavage, bien décidés chacun à faire pencher la balance dans leur camp. Et ils ne se contentent pas de bulletins de vote: la poudre parle. Entre 1855 et 1859, près de soixante personnes sont tuées dans des affrontements qui voient parfois la participation de plusieurs centaines de partisans des deux camps. La situation du Kansas provoque même de la violence au Capitole, où Preston Brooks, démocrate de Caroline du Nord, assomme à coups de canne le sénateur Sumner, du Massachusetts, partisan de l’abolition! La plupart de ces évènements violents se déroulent à Lawrence ou dans ses environs. Il faut dire que la ville est un foyer d’abolitionnistes. En 1856, elle est mise à sac par des Border Ruffians qui démolissent les presses de ses deux journaux, détruisent leurs locaux et jettent leurs caractères d’imprimerie à la rivière.

Le massacre de Lawrence

En janvier 1861, le Kansas est finalement admis dans l’Union, en tant qu’État libre. Trois mois plus tard, la guerre de Sécession débute et le Kansas demeure dans l’Union. Si le Kansas est un peu trop excentré pour faire partie du théâtre d’opérations, il est l'objet de raids réguliers de cavaliers de la Confédération pour qui cet État est symbolique, car il aurait dû, à leurs yeux, compter parmi les États esclavagistes. C’est sur son territoire que s’illustre notamment le terrible William Quantrill, partisan et chef de bande. Il a vécu à Lawrence, où il est connu pour des faits de délinquance répétée et pour son opposition à James Henry Lane, chef de file des abolitionnistes du Kansas. Accusé de meurtre et de vol de chevaux, Quantrill doit quitter la ville précipitamment au printemps 1861.

Il se réfugie alors dans le Missouri et forme un véritable gang de tueurs, dont font partie Franck James (frère de Jesse James, qui rejoindra la bande fin 1863), ainsi que leurs cousins, Cole et Jim Younger. La bande multiplie les attaques, les pillages, les viols et les meurtres. L’un des membres du gang, William Anderson (dit Bloody Bill), a pour habitude de scalper ses victimes. En avril 1862, l’Union les déclare hors-la-loi. Ils n’ont désormais plus à attendre aucune clémence de l’État. Afin de tenter de mettre un terme à leurs actions, les troupes de l’Union mènent un raid dans le Missouri où se trouvent les épouses et sœurs des principaux chefs du gang de Quantrill, qui sont arrêtées. Début août 1863, dans des circonstances peu claires, le bâtiment où elles sont détenues s’effondre, tuant cinq prisonnières.

C'est le pire massacre de civils de toute la guerre

 

C’est pour venger leur mort que Quantrill décide de mener le plus audacieux de ses raids, sur la ville de Lawrence. Accompagné de 450 hommes, il encercle la ville dans la nuit du 20 au 21 août 1863. Quantrill a dressé une liste des personnes qu’il souhaite abattre: un seul en réchappera, le sénateur James Lane, qui passera la nuit en robe de chambre, caché dans un champ de maïs. Les raiders de Quantrill forcent les portes de toutes les maisons, pillent, incendient et tuent près de 200 hommes et jeunes gens. Le massacre dure jusqu’à 10 heures du matin. La ville est en ruines. C'est le pire massacre de civils de toute la guerre. Traqué par les forces de l’Union, Quantrill et sa bande se réfugient au Texas, où ils poursuivent leurs rapines —alors que c'est un État confédéré!— échappant à la capture. La bande se disperse et Quantrill est finalement arrêté le 10 mai 1865 dans le Kentucky. Touché à la colonne vertébrale, il meurt en prison la même année. Ses comparses, les frères James et Cole, vont longtemps continuer leurs activités criminelles et former le plus célèbre gang de l’après-guerre.

La ville de Lawrence a été durablement marquée par ce massacre, qui a indigné tous les États-Unis par sa violence et par sa symbolique: c’est l’un des foyers de l’abolitionnisme aux États-Unis qu’on avait voulu frapper. Et c’est cette même ville de Lawrence qui, 150 ans plus tard, est le théâtre de cette polémique dont elle se passerait bien, qui voit trois étudiants poser benoîtement en formant les initiales du KKK, une organisation terroriste qui n’a jamais eu d’autre but que de poursuivre la lutte des partisans de l’esclavage au nom de la suprématie blanche et de sa supériorité sur les Noirs. Des idées que la plupart des habitants de Lawrence exécraient en 1863, et dont près de 200 le payèrent de leur vie.

Antoine Bourguilleau
Antoine Bourguilleau (63 articles)
Traducteur, journaliste et auteur
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