France

Si les sondages ne marchent pas, les marchés prédictifs peuvent-ils être la solution?

Jacques Tiberi, mis à jour le 25.11.2016 à 10 h 34

Alors que les sondages n'ont pas anticipé les succès de Donald Trump ni de François Fillon, les marchés prédictifs, sorte de bourse aux pronostics, peuvent-ils prendre le relais des enquêtes d'opinion traditionnelles?

DANIEL ROLAND / AFP

DANIEL ROLAND / AFP

Incapables de prédire le Brexit, la victoire de Donald Trump ni le succès de François Fillon, les instituts d'opinion seraient-ils obsolètes? «Les sondages datent des années 1930. Ils ont beaucoup de mal à s'adapter à nos sociétés hyperindividualistes et aux opinions fragmentées et volatiles», analyse Émile Servan-Schreiber, spécialiste des marchés prédictifs chez Lumenogic.

De leur côté, les sondeurs se défendent. «On décrit des rapports de forces à l'instant T. On est le moins mauvais outil pour cela», clame Jérôme Sainte-Marie, Président de PollingVox, dans les colonnes du JDD. Ils avouent pourtant, à mots couverts, avoir de plus en plus de mal à saisir l'opinion, parlant de participation différentielle, de fluidité électorale ou de vote caché. Bref, l'électeur serait devenu un peu trop imprévisible.

Boursicotage politique

Alors, à qui se fier? Pour Mathieu Laine, cofondateur d'Hypermind, les marchés prédictifs sont voués à prendre l'avantage. Déjà, aux États-Unis, leurs prévisions font la Une du New York Times ou de The Economist.

«Ça ressemble à la Bourse; mais, au lieu d'acheter des actions Trump Group, on achète des actions Trump Président», nous explique Servan-Schreiber. Lui-même parie sur la présidentielle française, via un site américain. «Dernièrement, j'ai acheté du Macron et du Fillon, par contre j'ai vendu du Le Pen.» À la manière des paris en ligne, chaque candidat a une «côte», située entre 0 et 1 euro. Cette côte varie, au gré de l'offre et de la demande. «Si le prix de l'action Juppé est à 20 centimes, c'est que le marché pense qu'il a 20% de chances d'être élu.» Au final, ceux qui ont misé sur le vainqueur gagnent 1 euro en bon d'achat.

Pas de quoi devenir milliardaire, donc. Juste assez pour «créer une incitation à trouver de l'information fiable», explique l'économiste Renaud Coulomb. Alors que le sondé est contraint de répondre en une seconde avec ses émotions, le parieur, motivé par l'appât du gain, serait plus objectif et moins influençable. La réponse des joueurs relèverait de «la sagesse des foules», comme l'écrit joliment le journaliste américain James Surowiecki. Une théorie qui emprunte beaucoup au très controversé mythe de la «main invisible» guidant le marché pur et parfait.

Une méthode qui a fait ses preuves

Avant que Georges Gallup n'invente le sondage dans les années 1930, Wall Street abritait un véritable marché du pari politique: le Wall Street betting odds. En quatorze élections présidentielles, il ne se serait trompé qu’une fois.

Cent cinquante ans plus tard, les marchés prédictifs reviennent à la mode. Les géants de la Silicon Valley, comme Hewlett-Packard, Google ou Yahoo! les ont adoptés comme outils internes d'aide à la décision.

Si tout le monde se trompe... le marché se trompe également

Mais les industriels, les universités et les services de renseignements y font surtout appel pour anticiper des événements, des crises ou les besoins des consommateurs. Ainsi, depuis 2003, le Pentagone expérimente le IARPA: un système chargé de prévoir, notamment, les attentats. En France, Arcelor-Mittal ou Renault ont investi dans les marchés prédictifs de Lumenogic pour prévoir l'évolution des prix de l'acier. Ces marchés ont aussi fait leurs preuves en matière sportive, notamment lors de la Coupe du monde 2006.

La clé de leur succès serait leur haute fiabilité. «Les marchés prédictifs surpassent systématiquement les méthodes d’anticipation classiques», affirme Servan-Schreiber. Et de citer l'Iowa Electronic Market qui prédit, depuis 1988, les résultats électoraux américains avec une précision supérieure aux sondages dans 73% des cas. Plus récemment, les marchés prédictifs ont vu les résultats du référendum sur l'indépendance écossaise ou des législatives israéliennes, alors que les sondages étaient indécis voire trompeurs.

Le pari de la complémentarité

Pourtant, les marché prédictifs sont, comme les autres, imparfaits. Ainsi, alors que les sondages donnaient le Brexit gagnant, Hypermind pariait toujours sur le Remain. Au même moment, le site observait le décrochage du «candidat populiste» Donald Trump.

Ces erreurs dévoilent les limites du modèle. «Si tout le monde se trompe... le marché se trompe également», écrit Renaud Coulomb. De plus, tout homo economicus qu'il soit, le parieur n'en reste pas moins un homme dont «l'attachement politique peut biaiser [la décision]». Enfin, le joueur aurait tendance à survaloriser les contrats risqués, car, aux courses comme à la Bourse, «la fortune sourit aux audacieux», note Ariel Colonomos dans La Politique des oracles. Bref, les marchés prédictifs ne sont pas moins faillibles que les sondages.

D'ici 2017, on peut imaginer les médias amorcer un dialogue entre les deux méthodes. Confrontées, elles pourraient se conforter. Pour l'heure, seul Le Point s'est lancé dans l'aventure, en perspective des présidentielles. Le magazine y voit un moyen d’apporter de l'information au citoyen tout en alimentant le débat, mais aussi le suspense. Car, comme le dit Émile Servan-Schreiber, «il n'y a rien de plus difficile que de prévoir le futur, et c'est heureux!».

Jacques Tiberi
Jacques Tiberi (1 article)
Journaliste et juriste
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