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«Les djihadistes ne détestent pas le petit Jésus»

Noel | W Koscielniak Follow via Flickr CC License by

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L'arrestation de sept personnes à Strasbourg et à Marseille il y a quelques jours montre que les forces de l'ordre et les services de renseignement français sont sur le qui-vive face au risque terroriste en cette fin d'année.

Sept terroristes présumés ont été interpellés à Strasbourg et à Marseille le week-end du 19 novembre, au terme d'une enquête au long cours de la DGSI. La garde à vue de cinq d'entre eux a été prolongée ce jeudi 24 novembre. C'est la preuve, s'il en fallait une, de la vigilance des renseignements et des forces de l'ordre, quatre mois après les attentats de Saint-Etienne-du-Rouvray et de Nice.

Le péril n'a pas décru et la menace djihadiste inquiète même, d'autant plus en cette période de fin d'année. Une attaque terroriste en Occident ces prochaines semaines revêt un intérêt aussi bien symbolique, que politique et pratique pour les membres de l'État islamique.

Un Noël sous tension

Loin de plastronner après son récent coup de filet, la direction de la DGSI a voulu couper court à toute griserie de ses hommes en raison du succès de la dernière opération. Le message passé par Patrick Calvar, directeur général de la sécurité intérieure, est sans ambages, comme le révèle I-télé: «Inutile de se le cacher: le défi est immense et nous devons encore et encore redoubler de vigilance.» Le gouvernement américain a d'ailleurs appelé ses ressortissants à la prudence, si l'envie d'aller faire du tourisme en Europe les prenait. Dans un communiqué, le département d'État américain a ainsi mis en garde: 

«Des informations crédibles indiquent que l'État islamique, Al-Qaïda, et leurs affidés poursuivent la planification d'attaques terroristes en Europe, en se concentrant sur les vacances à venir et les événements associés. Les citoyens américains doivent aussi être conscients que des extrêmistes auto-radicalisés pourraient conduire des attaques durant cette période avec peu ou pas d'avertissement. Les terroristes peuvent employer une grande variété de tactiques, en utilisant des armes conventionnelles ou non-conventionnelles et en ciblant à la fois des intérêts officiels ou privés.»

Dans notre logique symbolique, le plus atroce serait de nous attaquer au moment de Noël

François-Bernard Huygh,

directeur de recherches à l'Institut de relations internationales et stratégiques (IRIS)

François-Bernard Huyghe, directeur de recherches à l'Institut de relations internationales et stratégiques (IRIS), auteur notamment de Terrorismes-violence et propagande, explique les raisons de l'attention particulière des djihadistes pour les derniers jours de l'an: 

«Dans notre logique symbolique, le plus atroce serait de nous attaquer au moment de Noël, une fête associée à l'amour familial, aux cadeaux, etc. Mais le fait que cette impression appartienne à notre logique ne veut pas dire que c'est idiot. Ne serait-ce que parce qu'il la connaisse. Mais il ne faut pas surinterprêter ce symbole, ni la charge religieuse d'une éventuelle attaque à ce moment-là. Les djihadistes ne détestent pas le petit Jésus. Pour eux, conformément au message de l'Islam, c'est un grand prophète. Mais, selon eux encore, nous avons dévié en en faisant le fils de Dieu et, plus encore, avec le dogme de la Trinité

Un intérêt plus pratique que religieux

Il existe des facteurs pratiques à l'augmentation du risque pour le chercheur: «Plusieurs publications djihadistes, dont Inspire lié à Al-Qaïda, ou dans des revues de Daech, s'interrogent régulièrement sur la question suivante: Où et quand frapper le maximum de mécréants? Et plusieurs fois, la suggestion a été faite de frapper au moment de Noël. En effet, il est alors facile de s'en prendre à des «cibles molles», c'est-à-dire des civils vulnérables. Il y a déjà eu des tentatives d'ailleurs.» François-Bernard Huyghe pense ici à décembre 2014 où plusieurs faits-divers avaient fait sensation peu avant Noël. Un homme avait foncé sur des passants, en blessant onze personnes au passage, dans le centre-ville de Dijon, en criant: «Allahu Ackbar». On avait alors parlé d'un «déséquilibré». La veille, un homme s'en était pris à trois personnes en déclamant la même phrase en arabe, avant d'être abattu. Cette fois-ci, ses victimes n'étaient pas des civils mais des policiers. 

Anne Giudicelli est experte des questions de terrorisme et dirige le cabinet-conseil Terr(o)risc, qu'elle a fondé. Pour elle, c'est la vulnérabilité et la concentration des foules qui, justement, nourrit la menace terroriste pendant les fêtes: «L'idée, c'est que la menace est au moins la même avant et après cette période dans la mesure où rien ne paraît indiquer l'érosion de cette menace. Mais les fêtes de fin d'année, c'est vrai, ce sont plus de touristes, beaucoup de regroupements, une grande circulation des personnes.» Cependant, selon  la spécialiste, également co-auteure avec Luc Brahy d'une bande-dessinée intitulée 13/11: reconstitution d'un attentatcette période risque de ne constituer que l'ouverture d'une longue période d'incertitude: «L'élection présidentielle, c'est plus porteur pour eux. Plomber des scrutins avec une opération d'envergure, ils l'ont fait en 2004 en Espagne, ils ont essayé aux États-Unis.» 

Durant les campagnes électorales, lors de grands événements sportifs, les dispositifs policiers, déjà conséquents, sont toujours revus à la hausse. Et il se pourrait bien que ce réflexe soit une partie du problème: 

«Ce qu'ils veulent, c'est nous épuiser. Ils ne sont pas là où on les attend. Ces temps-ci, nous allons nous protéger et s'il ne se passe rien, on va se relâcher. Ils sont alors susceptibles de passer à l'attaque et leurs initiatives peuvent prendre des formes qui ne sont pas celles contenues dans les scénarios des gens qui doivent nous protéger.»

Un hiver particulièrement rigoureux pour l'Etat islamique

Si l'époque est, ou sera bientôt, aux fêtes de fin d'année en Europe, ce n'est pas le cas à Raqqa et à Mossoul. Deux offensives se sont abattues ces dernières semaines sur les deux capitales de l'Etat islamique au Moyen-Orient. Sa capitale africaine, la libyenne Syrte, est assiégée quant à elle depuis des mois.

Des actions plus solitaires sont davantage envisageables

François-Bernard Huyghe

Pris à la gorge en Syrie et en Irak, harcelé dans son fief d'Afrique du nord, l'organisation terroriste ne semble pas en mesure de préparer une déflagration aussi sophistiquée que les attentats parisiens et franciliens de l'automne dernier: «Une opération du type du Bataclan a mobilisé une vingtaine de personnes, avec un réseau pour assurer le logement, les caches, les transports, la réalisation au préalable de vidéos en Syrie. Je ne crois pas qu'ils puissent à présent rééditer ce genre de choses. Mais des actions plus solitaires, comme à Nice –même si le terroriste connaissait lui aussi quelques personnes–, sont davantage envisageables», observe François-Bernard Huyghe. Ce dernier rappelle que la propagande de l'État islamique a déjà engagé ce tournant, lui apportant des justifications théoriques: 

«Dans l'un des derniers numéros de Rumiyah, un magazine numérique édité par l'État islamique, on trouve cette citation: “Allah récompensera chacun selon ses mérites.” L'idée, c'est: “Faites ce que vous pouvez.” Il y a un message paradoxal là-dedans: “N'ayez pas honte même si le résultat est faible.”»

Une botte secrète: l'adaptation

Si l'État islamique fait face à des difficultés supérieures, ses membres ont une botte secrète, leur capacité d'adaption, et un seul impératif, très pragmatique: la réussite. Anne Giudicelli note: 

«Leur logique consiste à se demander quelles chances ils ont de réussir pour un cas donné. Ils examinent les dispositifs en place et en identifient les failles. Devant ces failles, ils cherchent à proposer une méthode adaptée. Les hommes arrêtés à Strasbourg et Marseille avaient envisagé de viser un parc d'attractions, un choix important dans la mesure où il s'agit d'un site très visité par les familles pendant les vacances.»

Alors que se profile le mois de décembre 2016, plus d'un an désormais après le 13-Novembre, et près de deux ans après le massacre de Charlie Hebdo et de l'Hyper Casher, il se pourrait même que la réussite n'ait plus le visage qu'on lui prête habituellement, du point de vue des djihadistes: 

«Dans le contexte de crispation actuel, même un attentat déjoué a un impact. On peut ici s'interroger sur le fait que les autorités aient choisi de dévoiler les détails de l'opération menée par la DGSI à Strasbourg. On peut y voir une volonté de transparence mais j'y vois surtout une communication interne. Le problème, c'est qu'en face, ça génère une surenchère et des formes de rétorsion. Il ne faut pas oublier que si on les écoute, ils nous écoutent aussi», avertit la fondatrice de Terr(o)risc. 

L'urgence de cette fin d'année réside peut-être là aussi, dans la nécessité de changer notre approche du phénomène terroriste.

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