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Le «pays réel»: une expression de la droite nationaliste qui plante un climat

Charles Maurras lors de son procès à Lyon, le 25 janvier 1945 | AFP

Charles Maurras lors de son procès à Lyon, le 25 janvier 1945 | AFP

Comment une expression fétiche de la droite nationaliste française est devenue un des clichés les plus paresseux de l'analyse des tremblements de terre politiques, du Brexit à Trump.

Patrick Buisson n'est plus au pouvoir, mais ses références le sont. En cette année de surprises électorales à répétition, deux mots, parfois accompagnés d'une paire de guillemets les mettant à distance, ne cessent de ressurgir dans les médias et chez les politiques: «pays réel». Deux mots en apparence banals, mais qui plantent un climat.

Avant le premier tour de la primaire à droite, Europe 1 évoquait le possible «écart entre des sondages, la mise en scène médiatique et le pays réel». Plusieurs dirigeants de l'UDI ont estimé que le succès du scrutin actait «la défiance qui sépare le pouvoir socialiste du pays réel» et le représentant de François Fillon dans le Loir-et-Cher a évoqué «un décalage entre la médiasphère, les sondages et le pays réel». Quelques jours plus tôt, le quotidien suisse Le Temps évoquait, pour le désormais favori du second tour, «le test du “pays réel”».

Récemment, Kader Arif, un fidèle hollandiste, expliquait lui que le président de la République allait organiser une réunion en province pour avoir «une prise de contact avec le pays réel». Critiquant la récente tribune d'artistes en faveur de François Hollande, le site Causeur estime lui que l'élite culturelle «n’entend toujours pas la musique, moins amplifiée mais plus rythmée, qui s’élève des trottoirs et des campagnes du pays réel». En septembre, L'Humanité dénonçait, à propos de l'accueil des étrangers, «le fossé [...] entre le pays réel et les Thénardier de la politique», et Julien Dray affirmait qu'un «pays réel» n'était pas représenté dans le débat politique.

Mais là où le mot revient avec le plus de régularité, c'est bien sûr sur les sites de «réinformation», comme Médias-Presse, Boulevard Voltaire, Nouvelles de France... Ainsi que dans des organisations marquées très à droite, comme Sens commun, qui se vantait avant la primaire d'avoir «fait remonter les attentes du pays réel», ou Civitas, qui se définit comme le parti du «pays réel». Depuis longtemps déjà, Radio Courtoisie se définit elle comme «la radio libre du pays réel»...

Du suffrage censitaire à Maurras

Les expressions n'appartiennent pas pour l'éternité à ceux qui les forgent, mais celle de «pays réel» est tellement connotée historiquement, encore plus que ses cousines «majorité silencieuse», «France d'en bas» ou «microcosme», qu'il n'est pas superflu de rappeler ses origines. Le terme apparaît au XIXe siècle sous la plume de ceux qui dénoncent le suffrage censitaire, puis rebondit sous celle d'Antoine Blanc de Saint-Bonnet, un théoricien contre-révolutionnaire qui, dans La Légitimité, ouvrage écrit en 1873 au moment de l'ultime tentative de restauration de la monarchie, écrit:

«Ne l'oublions pas: ce que l'on nomme ici (en régime parlementaire) une représentation de la France n'est qu'une représentation de tous les ambitieux de France. Le pays réel disparaît.»

Elle va ensuite connaître la célébrité sous la plume de l'écrivain Charles Maurras, théoricien du «nationalisme intégral» devenu une inspiration du régime de Vichy après la «divine surprise» que constitua la débâcle de juin 1940. Dans son Enquête sur la monarchie (1900), Maurras écrit:

«Le pays officiel et légal, qui s'identifie au gouvernement parce qu'il en retire l'aliment de sa vie, ce petit pays constitutionnel commence néanmoins à voir et à entendre l'émotion qui gagne le pays vrai, le pays qui travaille et qui ne politique pas. [...] Nous venons d'assister à des élections dites “républicaines” qui n'ont été que des coalitions d'intérêts organisées par de petits fonctionnaires inquiets. [...] Ce sont [...] 20.000 à 30.000 [citoyens] qui, aux jours d'élection, à la faveur d'occasions fortuites, font embrigader tout le reste. Par rapport à ce clan actif et politiquant, tout le reste des quarante millions d'habitants du pays est passif et politique, naît, vit, meurt, comme s'il était le sujet de ce souverain épars en 20.000 ou 30.000 membres».

Rappelons que sous la plume de Maurras, ce «pays légal qui s'identifie au gouvernement» est occupé par «quatre États confédérés»: «juifs, protestants, maçons, métèques». Trois décennies plus tard, l'expression de «pays réel» allait donner son titre au journal du mouvement rexiste de Léon Degrelle, principale figure du fascisme et de la collaboration en Belgique.

Ce «pays réel» qui passe par des institutions... légales

Comme l'expliquait en 2013 l'historien Olivier Dard, spécialiste de Maurras, «une rhétorique typiquement maurrassienne, comme l’opposition entre le “pays légal” et le “pays réel”, est aujourd’hui reprise par des acteurs ou des commentateurs politiques qui n’en connaissent manifestement pas l’origine.» Il y a une certaine ironie à voir encore ressurgir cette expression après le Brexit, après l'élection de Trump, après la percée au premier tour de François Fillon. Trois surprises électorales, certes, mais le «pays réel» en question s'est alors rangé derrière deux hommes politiques de carrière, élus depuis quinze ans (Boris Johnson, Nigel Farage), derrière un milliardaire possédant une des deux cents plus grosses fortunes de son pays (Trump) ou derrière un élu français qui a successivement été député, ministre, puis Premier ministre.

Chez Maurras, le pays réel était un tout destiné à être unifié par une institution, la monarchie, là où le pays légal divisait artificiellement la nation à travers les élections –il pensait aux législatives, mais un référendum en fait partie («On risque d'aggraver le mal en faisant plébisciter le souverain», écrivait Maurras), de même qu'une primaire partisane. Dans le cas de Trump, c'est précisément le collège électoral, un de ces corps intermédiaires honnis, voulu par des pères fondateurs qui se méfiaient de l'expression directe de la volonté populaire, qui a permis son élection... avec 2 millions de voix de moins que son adversaire et environ un quart des inscrits du pays. «Il n'existe [...] pas de “pays réel” invisible qui se serait levé pour soutenir le candidat», expliquait une semaine plus tard l'historien des idées François Cusset.

Aux États-Unis, il n'y a pas un pays réel mais plusieurs pays, tout aussi «réels» les uns que les autres –New York n'est pas moins réelle que la Virginie-Occidentale, un des États les plus pro-Trump qui, avec une population à 93% blanche, ne reflète pas du tout la «réalité» de la diversité raciale du pays. On peut débattre, en revanche, du fait que certains de ces pays ont été négligés ou mal couvert par les médias pendant la campagne, mais le mythique «pays réel» n'existe que dans la tête de ceux qui croient qu'il n'apparaît que dans le miroir de ces médias, et jamais ailleurs. Quand aux sondages, boucs émissaires idéaux des fanatiques du «pays réel», ils se sont montrés imprécis mais, dans le cas du Brexit comme de Trump, avaient bel et bien annoncé une élection serrée –au moins deux «pays réels» quasiment égaux, donc.

Bizarrement, en 2012, quand Barack Obama avait démenti les sondages dans la même proportion que Trump en remportant une assez large victoire quand les sondages prédisaient un scrutin au couteau, personne n'avait parlé de la revanche d'un «pays réel» démocrate... Cette expression qu'on nous vend depuis des mois n'est en réalité qu'un cliché très commode employé par un camp bien précis, une facilité de langage qui dispense d'analyser dans toute leur complexité les motivations de l'électorat. Comme l'écrivait Georges Bernanos, un temps proche de Maurras avant de s'en éloigner, «lorsqu'on a répété cent fois que le pays réel n'est pas le pays légal et qu'on nous demande “Où est-il, le pays réel? Montrez-le!”, c'est embêtant de devoir renvoyer les gens à une bibliographie».

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