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Pourquoi les pays scandinaves sont la meilleure scène de crime fictionnel

Kiruna by Daisy.Chain via Flickr licence by

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La liaison entre intrigue policière et pays nordiques ne date pas des romans de Stieg Larsson.

Que ce soit le colonel Moutarde ou Mademoiselle Rose, à l’aide du chandelier ou du poison, il y a de grandes chances que le meurtre ait eu lieu… en Scandinavie. Eh oui, les polars nordiques sont partout. On ne compte plus les romans ni les longs métrages et encore moins les séries télévisées qui racontent les crimes qui s’y déroulent, le dernier exemple en date étant la série franco-suédoise Jour polaire, coproduction de Canal+ et Sveriges Television, la télévision publique suédoise. Et cette association entre enquête policière et pays du Nord ne date pas d’hier. Elle s’inscrit dans une histoire ancienne, qui remonte même à l’Antiquité, explique Sylvain Briens, professeur de littérature et histoire culturelle scandinave à Paris IV.

«Il y a une longue tradition d’intérêt pour le Nord, qui fascine parce qu’il correspond à une terra incognita, un espace à conquérir sur lequel on peut projeter ce que l’on veut, comme un miroir de notre société», poursuit le spécialiste de culture scandinave. Il a même donné un nom à cet imaginaire du Nord: le «boréalisme», au même titre que l’orientalisme reflétait le goût des Occidentaux pour l’Orient, mais pour un Orient fantasmé. Quid des policiers dans cette histoire?

C’est que l’«exotisme» des pays nordiques est à la fois positif et angoissant, rappelle Sylvain Briens: «Le boréalisme a deux faces. C’est le pays du noir mais aussi celui du soleil qui ne se couche pas. C’est dans cette duplicité que s’inscrit l’attrait pour le genre du nordique noir.»

Crime de la social-démocratie

À cette fascination pour les pays du Nord vient donc s’ajouter l’expertise scandinave pour le polar. Expertise qui a traversé les frontières scandinaves avec la sage Millénium, de Stieg Larsson, mais dont les origines remontent à la fin XIXe siècle. «Il s’agissait alors plutôt de littérature à énigme mettant en scène des détectives», détaille Sylvain Briens dans l’ouvrage Poétocratie – Les écrivains à l’avant-garde du modèle suédois au chapitre «Le polar et la critique du modèle suédois». Le titre de ce chapitre n’est pas innocent car, indique le professeur avec humour, «les polars, on en écrit partout; mais la spécificité du nordique noir, c’est l’engagement politique important de ses écrivains: ils se servent du polar pour débattre d’enjeux politiques».

Ce sont bien sûr les indices récoltés sur la scène de crime qui sont examinés mais la société nordique et son fameux modèle social-démocrate n’échappent pas non plus à l’analyse. C’est volontaire: en 1971, le couple d’écrivains suédois Maj Sjöwall et Per Wahlöö écrivait que «le roman policier moderne […] considère que le plus important est d’agir comme un réveil social». Comme l’écrit Sylvain Briens, à propos de leurs dix romans regroupés sous le titre Le Roman d’un crime, «le roman d’un crime est celui qui dénonce le crime du parti social-démocrate suédois ayant trahi ses idéaux».

Constat qui vaut pour la plupart des auteurs contemporains de polars nordiques, qui, du Suédois Henning Mankell au Danois Jussi Adler-Ossen, viennent montrer la face cachée du modèle scandinave –peut-être aussi en raison du potentiel de traduction de ce type de roman policier. Par exemple, à la fin des années 1940, rappelle Sylvain Briens, la romancière suédoise Maria Lang combattait le patriarcat de son pays par le biais de la commissaire lesbienne Puck Eksted. Ce qui ne manque pas de faire penser à l’inspectrice Jeanette Kihlberg des Visages de Victoria Bergman, trilogie débutée en 2013 du duo d’écrivains suédois Jerker Eriksson et Håkan Axlander Sundquist, plus connus sous leur nom de plume Erik Axl Sund.

«Comme si le Nord était notre futur»

Cette littérature chargée de critique sociale ne remet toutefois pas en cause la légitimité du modèle scandinave, précise le professeur d’histoire culturelle scandinave. «La discussion ne porte que rarement sur le contenu de l’utopie du folkhem [littéralement, le "foyer du peuple", le pays étant vu comme une communauté solidaire; NDLR], mais presque toujours sur les conditions de sa réalisation», écrit-il. À tel point que l’État suédois utilise même le nordique noir comme un élément de diplomatie culturelle. «Le Nord se réapproprie le boréalisme du Sud, nous signale-t-il. Cela contribue à la renaissance du modèle nordique, à la réapparition sur la scène internationale d’un modèle nordique 2.0.»

2.0, car il ne s’agit plus seulement de littérature. Puisque le Nord est associé au polar, les enquêtes policières fictionnelles nordiques dépassent les frontières livresques. D’abord, parce que, à l’instar des Enquêtes du Département V de Jussi Adler Olsen, les romans s’adaptent au cinéma –et même plutôt deux fois qu’une pour Millenium. Mais aussi parce que les séries télévisées originales se mettent elles aussi à explorer ce champ du thriller scandinave. Avec un atout de taille, une iconographie boréaliste qui permet de réactiver l’imaginaire du Nord: «Dans Jour polaire, fait remarquer Sylvain Briens, les grands espaces, les paysages désertiques et la lumière rasante renvoient à la fascination initiale pour le Nord.»

C’est pour ça que le polar nordique plaît autant et s’exporte si bien: outre l’expertise des écrivains et scénaristes ou la beauté troublante des paysages en toile de fond, ces fictions dépassent les spécificités locales du modèle scandinave et posent des questions universelles sur le devenir de notre société.

Comme le souligne Måns Mårlind, auteur et réalisateur avec Björn Stein de la série télévisée suédo-danoise Bron/Broen (plus connue sous le nom The Bridge) ainsi que de Jour polaire, «Bron/Broen était avant tout un commentaire sur les sociétés suédoise et danoise et sur leurs inégalités. Jour polaire évoque la question des origines et du racisme dans l’Europe d’aujourd’hui». En fait, conclut le professeur à Paris IV, «il y a, derrière, l’idée que le Nord fonctionne comme un laboratoire social et politique et le nordique noir est dans cette niche-là, comme si le Nord était notre futur». Élémentaire mon cher Watson!

Jour Polaire

Avec Leïla Bekhti et Gustaf Hammarsten

Création originale Canal+

Exclusivement sur Canal+

A découvrir à partir du 28 novembre en prime timE

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