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«Le corps médical n’a pas intégré les leçons du Mediator au point de changer ses mauvaises habitudes»

Irène Frachon, en janvier 2011 I FRED DUFOUR / AFP

Irène Frachon, en janvier 2011 I FRED DUFOUR / AFP

«La Fille de Brest», le film racontant le combat de la pneumologue contre ce médicament dangereux, sort le 23 novembre. Irène Frachon veut croire qu’il va frapper les esprits. Et rendre les jeunes médecins vigilants.

Il y a une chose que je n’avais pas anticipée, avec la sortie du film La Fille de Brest. C’est que, un peu partout en France, des étudiants en médecine allaient me demander de venir débattre avec eux des leçons à tirer du Mediator. Des «carabins» qui étaient encore des gamins de 13 ou 14 ans en 2009, lorsque le scandale a éclaté.

Dans son long métrage, la réalisatrice, Emmanuelle Bercot, raconte avec une grande fidélité aux faits –notamment scientifiques et médicaux– le combat que j’ai mené comme médecin au CHU de Brest pour dénoncer ce médicament coupe-faim, responsable de la destruction des valves du cœur des patients.


J’avais bien pensé qu’un tel film était nécessaire, pour que l’on n’oublie pas la douleur et la mort des victimes, la pharmaco-délinquance insensée d’un laboratoire et la défaillance d’une agence de sécurité sanitaire, dévoyée de sa mission de gardienne de la santé des Français. Je n’avais pas deviné que ce film serait nécessaire, aussi, pour contrer le déni de réalité –sur les blessures infligées, sur le nombre de morts– qui frappe non seulement le laboratoire criminel, Servier, mais également la majeure partie d’une certaine nomenklatura médicale, soudée derrière la firme.

Que les plus jeunes d’entre nous, encore sur les bancs de la faculté, se mobilisent spontanément, via leurs organisations nationales, comme l’Association nationale des étudiants en médecine de France (Anemf), ou locales, comme l’Association des Carabins de Tours, pour décortiquer, comprendre, discuter des éléments ayant conduit à pareil désastre sanitaire… je ne m’y attendais tout simplement pas!

Des projections en avant-première se sont ainsi montées à Tours, mais aussi à Brest ou à Nice. Chaque fois le débat se centre très naturellement sur une notion essentielle dans l’affaire du Mediator, celle des conflits d’intérêts entre experts de l’évaluation des médicaments, médecins et firmes pharmaceutiques. Conflits qui constituent à eux seuls un «facteur de risque sanitaire majeur», pour reprendre l’expression utilisée par le Formindep, une association d’usagers de la santé plaidant pour une formation indépendante des professionnels de santé.

Une musique électro-rock ébouriffante

Avec La Fille de Brest, j’ai été scotchée par le rythme qu’Emmanuelle Bercot imprime à un «thriller médical» électrisé autant par la performance de l’actrice danoise Sidse Babett Knudsen (ex-première ministre danoise, excusez du peu, dans la série Borgen…) que par une musique électro-rock ébouriffante. Peut-être est-ce là, avec le langage d’un cinéma contemporain, une porte d’entrée inédite pour attirer et séduire un public jeune comme celui des étudiants en médecine. Sans doute une occasion en or pour que les enseignements du Mediator ne sombrent pas dans l’oubli.

Au lendemain du scandale, l’on m’avait déjà entrouvert la porte des universités, notamment grâce à la mobilisation des enseignants en sciences humaines et sociales, fascinés par ce véritable «cas d’école». Le Mediator illustre en effet des problématiques qui leur sont familières: émergence d’un nouveau savoir provoquant des remises en question, enjeux sociétaux de santé publique, interaction entre monde médical et monde médiatique, rôle du lanceur d’alerte et enfin, toxicité des conflits d’intérêts non maîtrisés dont le scandale du Mediator offre l’implacable illustration. Voilà plusieurs années maintenant que je parle, régulièrement, devant des auditoires d’étudiants. Ils sont généralement interpellés, voire bouleversés par la force de ce drame mettant crûment à jour les incroyables compromissions existant entre experts, médecins et firmes pharmaceutiques.

Pour beaucoup, c’est la première fois que le sujet brûlant des conflits d’intérêts gangrénant le corps médical français est évoqué devant eux. Ils débarquent:

«Cette notion n’est jamais abordée par nos enseignants, ni par nos maîtres de stage à l’hôpital, me disent-ils. On ne nous met pas en garde; au contraire, nous sommes poussés à aller à des conférences sur telle maladie ou tel traitement, personne ne se soucie que ces présentations soient financées par les industriels.»

Les jeunes que je rencontre ne sont pas figés dans des croyances et convictions dogmatiques, comme peuvent l’être les médecins en exercice. Je pense notamment au mythe selon lequel une collaboration avec l’industrie, jugée nécessaire à «l’innovation thérapeutique», n’altère pas le sens critique des intéressés. Celui-ci serait miraculeusement préservé, là où les travaux en sciences sociales nous démontrent précisément l’inverse.

De l’ignorance, pas de la naïveté

Pour comprendre l’ignorance des «carabins», qu’il ne faudrait pas confondre avec de la naïveté, il faut se rappeler en quoi consistent les études de médecine. Les six premières années, les étudiants enchaînent concours sur concours. Ce qui les obsède, c’est l’examen classant national (ECN), qui s’appelait à mon époque le concours de l’internat et conditionne le choix de la spécialité.

Il faut bosser dur sur des questions très scolaires, bachoter jusqu’à l’aliénation… autant dire que les conflits d’intérêt entre le monde médical et l’industrie pharmaceutique est la dernière de leurs priorités. Ce thème figure dans un seul item sur 345, mais il est bel et bien présent, et l’on doit s’appuyer sur l’existant si l’on cherche le moyen d’introduire dans ce cadre rigide des germes de réflexion critique. À la faculté de médecine de Brest, nous cherchons actuellement à introduire un tel enseignement sous l’impulsion d’un collectif d’étudiants et avec le soutien du doyen, Christian Berthou.

Jeune étudiante, j’ai eu le privilège de me trouver en stage dans le service de pneumologie du professeur Isabelle Caubarrère. Mon choix de devenir pneumologue a d’ailleurs été déterminé par la rencontre avec cette équipe d’exception. J’entends encore le petit refrain, rappelé sans emphase par Isabelle Caubarrère: «Ce n’est pas aux labos de vous former.» Donc pas de petits déjeuners avec projections réalisées par les firmes. Et pas de réunions de staff «arrosées» par les labos et compagnie.

Cette expérience initiatique a allumé, dans ma tête, une petite lumière qui m’a toujours rappelé de garder un sens critique. Je l’ai cependant mis en veilleuse durant les nombreuses années où j’ai entretenu, comme médecin hospitalier, des échanges avec les firmes, par exemple des invitations à des congrès ou des conférences d’orateur (sans toutefois accepter d’honoraires). Tout ceci a volé en éclats lorsque j’ai découvert, avec le drame du Mediator, les conséquences d’une telle proximité.

Prise illégale d’intérêt et trafic d’influence

Je rappelle, en effet, que l’instruction pénale ouverte début 2011 a abouti non seulement à la mise en examen de Servier, ses filiales et certains de ses salariés, mais également de l’Agence du médicament et de certains médecins, experts dans les commissions de l’agence, pour des faits de prise illégale d’intérêt et trafic d’influence. Ces professeurs, qui de médecine, qui de pharmacie, ne voyaient aucun problème à conseiller l’Agence d’une main pour ses décisions de santé publique, et à recevoir de l’autre main des honoraires de Servier pour délivrer des conseils marketing à propos du… Mediator!

Malgré l’immense retentissement de cette affaire dans l’opinion publique, malgré l’indignation exprimée par les citoyens, les médias, les milieux politiques en France, malgré l’inquiétude et la rupture de confiance observée chez les usagers de santé, il semble que le corps médical n’ait pas intégré les leçons du Mediator au point de changer ses «mauvaises» habitudes.

Un seul exemple. Je le choisis, volontairement, au CHU de Brest, établissement plus sensibilisé que d’autres aux questions de liens d’intérêts. Il y a deux mois, le représentant d’un laboratoire annonce sa venue pour présenter un nouveau traitement de l’hypertension artérielle pulmonaire, l’une de mes spécialités. Cette molécule est intéressante mais son maniement, délicat. À l’heure du déjeuner, je me rends dans la salle de l’hôpital pour assister à son topo, en compagnie d’autres médecins et d’étudiants –des internes et des externes. Je sais que les messages que je vais entendre constituent, en eux-mêmes, une forme d’influence: j’y vais en connaissance de cause.

Des plateaux-repas offerts par le labo

Il y a des plateaux-repas appétissants mis à disposition par la firme. Seule à ne pas y toucher, je déballe mon jambon et mon yaourt. Mes collègues ne s’étonnent plus de me voir arriver, comme toujours dans pareilles circonstances, avec mon pique-nique. Je sais, car des études en psychologie l’ont établi que nous sous-estimons l’influence que les cadeaux exercent sur nous, et même les «petits» cadeaux, de faible valeur. Ils créent un besoin inconscient de réciprocité vis-à-vis du donateur. Alors je ne veux pas être nourrie, au sens propre du terme, par l’industrie pharmaceutique.

Durant l’exposé du représentant de commerce, une feuille de présence circule dans l’assistance et les participants inscrivent leur nom. C’est obligatoire, puisque les laboratoires doivent déclarer tous les cadeaux d’une valeur de plus de dix euros offerts à des médecins, depuis la loi Bertrand de 2011. Promulgué à la suite du scandale du Mediator, ce texte «relatif au renforcement de la sécurité sanitaire du médicament» est surnommé, plus clairement, loi anti-cadeaux. Beaucoup de médecins, d’ailleurs, ne savent pas que leur nom, associé au montant du repas, vont apparaître ensuite sur la base du ministère, Transparence Santé, accessible sur internet.

Comme j’ai apporté mon propre repas, je ne note pas mon nom sur la liste. De toute façon, je ne souhaite pas qu’il figure sur un document pouvant servir par la suite au laboratoire pour des propositions de collaboration à but commercial, comme le défraiement du voyage pour un congrès ou le financement de travaux de recherche. Fin de la présentation: il ne reste plus rien des plateaux-repas… Décidément, il n’est pas simple d’admettre l’idée que le moindre contact avec un représentant commercial produit de l’influence. Pas simple non plus d’essayer de la minimiser, en se privant d’un repas forcément bien meilleur que mon pique-nique. On me dira qu’à ce compte-là, je ferais mieux de ne pas assister du tout aux présentations des visiteurs médicaux… et on aura sans doute raison!

Dans les facultés, on a vu naître ces derniers temps des initiatives militantes salutaires. À Nice, le collectif L’Esprit critique niçois a organisé le 19 novembre un colloque sur les lanceurs d’alerte dans la santé et dans les soins. Plus globalement, leur objectif est de «réfléchir et échanger sur la nécessité du libre arbitre dans l’apprentissage académique et l’exercice de la profession». Avant eux, la Troupe du rire (pour Réseau des initiatives et réponses étudiantes), née à Paris Diderot, a rédigé un livret pédagogique «pour étudiants stressés, pressés comme des citrons mais avides de comprendre» intitulé: «Pourquoi garder son indépendance face aux laboratoires pharmaceutiques?»

Capable de rendre des avis indépendants

Les signes d’un changement sont là, mais il est loin d’être acquis. Parce que le Mediator, ce n’est pas une simple sortie de route, c’est un système tout entier qui a foncé dans le mur et qu’il faut rebâtir. Un progrès notable: à l’Agence nationale de sécurité du médicament (ANSM), les laboratoires ont été virés des discussions sur les évaluations des médicaments, où ils siégeaient au titre de soi-disant «d’observateurs». De son côté, la Haute autorité de santé (HAS) vient de montrer qu’elle était capable de rendre des avis indépendants, par exemple dans les médicaments anti-Alzheimer.

Mais il faudra rester vigilant sur chaque nouvelle évaluation de la HAS ou de l’ANSM. Car le système a produit des experts qui ont tous des liens historiques avec les firmes – certains probablement nécessaires, d’autres superflus et toxiques. Trouver des experts indépendantsreste difficile, comme les responsables de ces autorités le soulignent eux-mêmes.

En finir avec le médicament tout-puissant

Sur le fond, la culture du médicament tout-puissant, qui serait le seul moyen de répondre à la maladie, reste profondément ancrée dans le corps médical français – une croyance partagée par une bonne part de la société. Beaucoup de médecins n’imaginent pas pouvoir accompagner des patients sans médicament, alors que cela peut s’envisager dans des pathologies où les molécules ne donnent pas satisfaction, telle que la maladie d’Alzheimer.

Le grand mérite du film La Fille de Brest est d’avoir gravé dans le marbre le drame du Mediator et de ses 2.000 victimes, sinon plus. Les futurs médecins découvrent aujourd’hui cette histoire comme si le scandale venait juste d’éclater. L’effet est bien plus fort que celui d’un livre, fut-il aussi documenté que Mediator 150 mg, combien de morts? (Éditions Dialogues), que j’ai publié en 2010.

Former, éduquer à l’esprit critique dans un climat ouvert, plutôt que sanctionner, réprimer, stigmatiser, voilà le défi que nous lance l’affaire du Mediator et que les «carabins» semblent prêts à relever. Je compte sur eux pour éviter un autre Mediator. Puisse La Fille de Brest y contribuer aussi. Non au poison du «tous pourris», oui aux vertus de l’esprit critique!

Cet article est initialement paru sur le site de The Conversation

The Conversation

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