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Fillon a mieux compris que ses concurrents les évolutions du catholicisme

François Fillon lors d'une messe pour les chrétiens d'Irak déplacés à Arbil, le 5 juin 2016. SAFIN HAMED / AFP.

François Fillon lors d'une messe pour les chrétiens d'Irak déplacés à Arbil, le 5 juin 2016. SAFIN HAMED / AFP.

Pour avoir mieux appréhendé que les autres candidats le changement sociologique du catholicisme français, l'ancien Premier ministre a pris de l’avance dans cet électorat identitaire, conservateur mais pas intégriste ni autoritaire. Rétif aux réformes de mœurs, il est aussi capable de social et d’humanitaire.

Drôle de pays qui se méfie de la religion, cherche toujours à la confiner au seul espace du privé, défend becs et ongles une laïcité dure, unique en Europe sous cette forme, et replonge, à la première occasion, dans les délices de la «guerre des deux France» –pas seulement des deux droites– qui le déchire depuis si longtemps: d’un côté, la France sacrée et éternelle, celle de Clovis et de Jeanne d’Arc, des cathédrales et des parvis, de la contre-Réforme et de la contre-Révolution; de l’autre, la France des Lumières, de la République et des droits de l’homme, de la séparation Eglise-Etat et de la démocratie.

Tantôt c’est l’avortement qui mobilise les deux camps, comme dans les années 1970. Ou c’est l’école privée qui, en 1984, jette dans la rue deux millions de personnes. Ou c’est l’interdiction des signes religieux à l’école en 2004. Puis c’est le «mariage pour tous», dont les évêques de France avaient prévenu le candidat François Hollande qu’il ne passerait pas si facilement. Le futur élu à la tête de la République avait souri… Aujourd’hui, à nouveau, le pays s’emballe autour de ce qu’on appelle pudiquement la bataille des «valeurs».

Dans une campagne de primaire vintage, on reparle d’avortement, de mariage gay, de procréation médicalement assistée. Et l’opinion de gauche, ses médias, ses dirigeants et certains de droite font semblant de s’étonner: ah, la «France catholique» bouge encore! Cette France catholique qu’on disait en voie de disparition, ou réduite à l’état de «zombie», selon l'expression d'Emmanuel Todd et Hervé Le Bras, qui ne remplit plus ses églises, déserte les campagnes et la périphérie des villes, ne mobilise plus de jeunes, est en panne de militants et d’intellectuels, cette France cléricale où les prêtres diminuent, croulent sous la tâche ou rasent les murs depuis les affaires de pédophilie.

Elle bougerait encore au point de faire demain les «rois» dans la République? Quoi, François Fillon, ce grand bourgeois de province, sociologiquement proche d’un catholicisme traditionnel et plan-plan, flirtant avec de petites chapelles droitières comme Sens commun, queues de comètes des manifestations anti-mariage pour tous et «pro-vie», serait aujourd’hui le candidat du «parti» des catholiques? Quoi, pendant que le socialisme catholique d’un Jean-Pierre Mignard se réduit comme peau de chagrin, que les héritiers des «chrétiens de gauche» se meurent avec Michel Rocard, la droite catholique, dans une France de plus en plus laïcisée et sécularisée, redresserait la tête et enverrait à l’Elysée l’un des siens?

«Une stature de présidentiable et une radicalité idéologique»

Ce serait risible si cela était vrai. Certes, François Fillon n’a pas ménagé ses amabilités à l’adresse d’un public catholique qui, si la pratique diminue, si les sacrements reculent, si les églises ferment, si la moyenne d’âge augmente, rassemble encore chaque dimanche à la messe quelques pour cents de la population française (5%). Pudique sur sa vie privée, le député de Paris n’a jamais fait mystère de sa foi chrétienne, à laquelle il consacre un chapitre entier de son livre Faire. Il a pris à cœur la question des chrétiens d’Orient, s’est adressé aux organisations caritatives pour dire sa «vision d’une France solidaire et attentive aux plus fragiles». Il se refuse encore à toute critique globale des «communautarismes» pour distinguer entre «le problème concret que nous avons avec une branche radicale de l’islam» et «les catholiques, les protestants, les juifs, les bouddhistes qui ne menaçent pas l’unité nationale».

Mais Alain Juppé, qui se dit «catholique agnostique», ne fut pas en reste. Lui aussi a écrit une lettre aux catholiques, le 15 novembre, pour dire son accord avec le récent document des évêques prônant, dans la ligne du pape François, une France plus ouverte, accueillante à la diversité des cultures, aux réfugiés, aux plus fragiles de la société. Mais il n’incarne pas autant que François Fillon ce catholicisme «identitaire», fait de social et de néo-conservatisme, qui a le vent en poupe, est mal à l’aise face à une modernité où les points de repère chrétiens touchant à l’éducation, à la famille, au travail, à la sexualité ont disparu ou se sont estompés. Pour les catholiques, dit Jérôme Fourquet de l’Ifop, François Fillon représente «une bonne synthèse entre une stature de présidentiable et une radicalité idéologique».

Selon l’Institut Opinion Way, le député de Paris aurait mobilisé au premier tour 53,6% des catholiques pratiquants réguliers, contre 36,4% pour Alain Juppé et…1,8% pour Nicolas Sarkozy. Certes, ce n’est pas le «parti» des catholiques –qui n’existe pas– qui va départager les deux hommes dimanche prochain. Mais la surprise que manifestent certains médias devant le poids pris par cet électorat masque au mieux leur aveuglement, au pire leur incompétence. Ces analystes ignorent les évolutions sociologiques du catholicisme des trente dernières années. Et ils ont pris pour une poussée d’extrême-droite ce qui était, pour l’essentiel, le fruit du conservatisme d’une France provinciale, celle du Rhône ou celle des pays de Loire, celle qui va plus souvent à la messe que dans la rue et qui ne se reconnait plus dans les élites politiques et médiatiques parisiennes.

Les changements de la scène électorale catholique

Après les combats de la Résistance, les militants d’Action catholique, comme Jacques Delors ou Michel Debatisse, avaient occupé l’espace du centre-gauche. Leur courant avait contribué au succès de la gauche en 1981, dans l’ouest de la France en particulier, résistant encore en Bretagne aux dernières élections régionales de décembre 2015. Mais en trente ans, la scène a changé.

En 2007, les catholiques ont voté… Nicolas Sarkozy, contre Ségolène Royal, icône d’un socialisme jugé «libertaire». Malgré le discours du chanoine du Latran, déconnecté d’un catholicisme discret et modéré, la rupture s’est ensuite faite avec un président bling-bling, clinquant et clivant, avec une droite «buissonienne» flirtant avec l’extrême-droite. On a beaucoup glosé sur le glissement de l’électeur catholique vers le Front national, profitant à une Marion Maréchal-Le Pen qui s’était invitée en juillet 2015 à un rencontre de militants catholiques à Toulon. Mais on avait oublié les sages leçons du regretté René Rémond, spécialiste des droites, assurant comme une constante que «plus les catholiques sont pratiquants, moins ils votent Front national».

Sur cette scène aujourd’hui, les catholiques de gauche ont quasiment disparu, revenus des combats d’antan dans le monde ouvrier, le tiers-monde ou l’Eglise hiérarchique. Ceux qui votent FN augmentent, mais restent loin de la moyenne des Français et sont très minoritaires. Aussi, le boulevard s’est-il ouvert pour une droite catholique, non pas intégriste –comme  à Civitas ou au FN–, mais conservatrice, identitaire, décomplexée, soutenue par un jeune clergé critique d’une modernité désenchantée, plus soucieuse qu’autrefois de visibilité chrétienne, de communication et d’image, de formes anciennes de piété, de dévotion, de rites, de certitudes dogmatiques, politiques, morales. C’est une droite identitaire préoccupée par la menace islamiste, mais qui n’est pas étrangère aux messages de tolérance du pape actuel et aux combats humanitaires. Pour avoir perçu mieux que ses concurrents de telles évolutions internes au catholicisme, un François Fillon a pris dans cet électorat une forte avance.

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