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La stratégie de Trump en Syrie aura des conséquences dévastatrices à long terme

Donald Trump, le 21 novembre 2016 I DON EMMERT / AFP

Donald Trump, le 21 novembre 2016 I DON EMMERT / AFP

Le président-élu a promis de ne reculer devant rien pour éliminer l’État islamique. Une stratégie qui pourrait se retourner contre l’Occident en général et les États-Unis en particulier.

L’un des rares sujets sur lesquels Donald Trump a été relativement constant au cours de sa campagne a été celui de la guerre en Syrie, où il entend bien «bombarder à crever» l’État islamique (EI) et potentiellement s’associer avec la Russie et le régime de Bachar el-Assad pour combattre le terrorisme. La constance n’est pas nécessairement une bonne chose –vu que les idées de Trump sur la Syrie ne sont pas particulièrement sensées– mais cela nous permet d’imaginer comment Trump à la Maison-Blanche affectera la situation sur le terrain.

Malgré les déclarations spécieuses du futur président américain affirmant que la lutte contre l’État islamique a été entravée par l’absence d’effet de surprise, l’EI perd régulièrement du terrain à la fois en Irak et en Syrie. Et si la bataille de Mossoul est lente, la reconquête de la dernière ville irakienne sous contrôle de l’EI est probablement inévitable. «Obama leur laisse une coalition qui, malgré ses à-coups, a produit quelques grands succès sur le terrain», m’a expliqué à la mi-novembre Will McCants, analyste à la Brookings Institution et auteur de The ISIS Apocalypse.

Accentuer la désintégration du califat

Il est possible que Trump intensifie les frappes aériennes et augmente le nombre de soldats américains sur le terrain. Il a aussi laissé entendre qu’il était ouvert à une collaboration avec le gouvernement russe et le régime de Bachar el-Assad pour combattre le groupe terroriste en Syrie. Ce qui fait tomber aux oubliettes l’hypothèse qu’Assad ait pu faire exprès de laisser l’EI s'étendre précisément pour créer cette situation, mais il est vrai que l’EI serait bien en peine de combattre toutes ces puissances en même temps.

«Un partenariat États-Unis-Russie contre l’EI intensifierait [la pression] sur le groupe, estime Charles Lister, membre du Middle East Institute et auteur de The Syrian Jihad. Cela accélèrerait la désintégration de leur califat. Mais les gains obtenus à court terme avec un tel partenariat ne garantiraient pas des gains à long terme contre le groupe.»

Lister avance que l’EI se prépare déjà à passer à une stratégie de guérilla clandestine une fois expulsé de ses places fortes urbaines, et que la tactique favorisée par Trump servira parfaitement la propagande du groupe terroriste:

Je ne suis pas sûr que même seul avec la force de frappe russe et la force de frappe iranienne, Assad soit capable de consolider son contrôle sur le pays comme nous semblons le penser

«L’EI jouera sur le fait que non seulement l’Amérique a usé de violence en bombardant et tuant des civils, mais qu’à présent elle s’associe avec le pire du pire –la Russie. Il va obtenir quelque chose qu’il n’a jamais vraiment eu –l’approbation populaire dans les zones qu’il contrôle», craint-il.

Daech, une menace existentielle?

Dans la bouche de Trump, l’objectif est simple: il ne faut reculer devant rien pour détruire l’État islamique. «Il y a une bonne dose d’hystérie autour de l’EI dans le discours de Trump», commente Emile Hokayem, analyste basé à Beyrouth et qui travaille pour l’International Institute for Strategic Studies. «Oui, les membres de l’EI sont des barbares, mais lui les a transformés en menace existentielle pour les États-Unis, ce qu’ils ne sont pas. Tout devient subordonné à la lutte contre l’EI, et c’est vraiment très problématique.» L’obsession de Trump pour l’EI pourrait conduire à négliger les facteurs politiques qui ont permis au groupe d’émerger et de gagner des territoires à la base.

Quant à la guerre civile syrienne, Trump semble avoir l’intention d’en sortir des États-Unis –mis à part pour tuer des terroristes. Programme qui peut sembler très séduisant –ce n’est pas comme si l’implication des États-Unis dans la guerre avait connu un succès triomphal sous Obama– mais cela va être bien plus difficile que Trump ne le pense. Étant donné les réserves qu’il émet ouvertement à l’endroit des rebelles anti-Assad, il est fort susceptible d’abandonner les aides déjà limitées que leur apportent les États-Unis.

Ce qui pourrait paraître avoir un sens, aussi brutal soit-il, d’un point de vue stratégique: oui, Assad est un meurtrier à grande échelle, mais s’il parvient enfin à reconquérir le pays, au moins la stabilité reviendra-t-elle. Sauf que malheureusement, il est fort peu probable qu’il en soit ainsi. «Je ne suis pas sûr que même seul avec la force de frappe russe et la force de frappe iranienne, il soit capable de consolider son contrôle sur le pays comme nous semblons le penser», estime McCants.

Un risque de radicalisation?

Il faut reconnaître que l’administration Obama a vraiment œuvré à limiter le volume et le type d’aide que les gouvernements de la région –c’est-à-dire la Turquie, l’Arabie saoudite et les pays du Golfe– apportent aux rebelles, et le nombre de groupes auxquels parvient cette aide. Si les États-Unis se retirent totalement de la rébellion, ces pays pourraient adopter une stratégie plus risquée et fournir des armes bien plus puissantes, comme des systèmes anti-aériens, aux rebelles tout en travaillant ouvertement avec des groupes comme le Front Fatah al-Cham, qui n’est plus officiellement allié avec al-Qaida mais continue d’en partager les tactiques et les objectifs terroristes.

Cela signifie que l’enlisement se poursuivrait, avec une puissance de feu multipliée et un plus grand risque que des armes dangereuses tombent entre les mains de groupes terroristes anti-américains. Certains groupes pourraient se radicaliser encore davantage, prédit Hokayem.

«Le régime d’Assad est en train de gagner les villes. La rébellion risque de se transformer en insurrection rurale. Cela sera plus difficile à soutenir, et aussi plus radical», explique-t-il.

Et les civils?

Trump pourrait même ne pas se contenter d’encourager les frappes russes contre les rebelles et se joindre de façon active à une campagne aérienne, ce qui constitue un crime de guerre aux yeux de nombreux pays.

Plus les États-Unis parlent de ce conflit comme d’une guerre contre l’islam, la religion, plus les subtilités disparaissent, plus ils y gagnent en termes de propagande

«On ne peut imaginer de plus grand cadeau à la saga djihadiste que de faire en sorte que les deux grandes superpuissances mondiales s’allient pour larguer des tapis de bombes sur les terroristes en tuant un grand nombre de civils au passage», expose Lister.

Le discours islamophobe martelé par Trump et par son entourage, sans parler de son choix de conseiller à la sécurité nationale, Michael Flynn, résonne également comme une douce musique aux oreilles des groupes djihadistes. «Plus les États-Unis parlent de ce conflit comme d’une guerre contre l’islam, la religion, plus les subtilités disparaissent, plus ils y gagnent en termes de propagande», déplore McCants.

Ressentiment

Trump semble également dangereusement sous-informé des complexités du conflit, comme des tensions entre la Turquie et les rebelles kurdes syriens qui combattent l’EI (il a notoirement confondu les Kurdes et la force Al-Qod iranienne). Difficile de l’imaginer conserver sur la même longueur d’ondes les membres de la complexe et précaire coalition combattant l’EI—ce qui donnait déjà du fil à retordre à l’administration Obama. Si Trump adopte une approche presque entièrement militaire de ce problème politique extrêmement complexe, cela aura des conséquences dévastatrices à long terme.

«Le monde arabe conservera pendant des années un ressentiment très fort contre l’Occident et l’Amérique. Si vous pensez que la Palestine ou que la présence américaine en Arabie saoudite ont fourni une base à la radicalisation, attendez de voir le rôle que va jouer la Syrie dans cette histoire», avertit Hokayem.

Lister est du même avis. «Quand Trump évoque la Syrie il ne parle que de terrorisme, mais tout ce qu’il propose ne fera qu’augmenter spectaculairement la capacité des terroristes à créer un soutien et une acceptation à l’intérieur de grandes communautés et de populations entières» pense-t-il. «Ce sont ce genre de conditions en Afghanistan qui ont rendu le 11-Septembre possible. Et contrairement à l’Afghanistan, la Syrie est juste au seuil de l’Europe.»

Même les Américains indifférents au sort de la Syrie ont de bonnes raisons de se faire du très mauvais sang à l’idée d’une attaque terroriste à grande échelle et de la manière dont réagirait le président Trump.

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