Monde

Tintin l'Africain

Pierre Malet, mis à jour le 14.11.2009 à 9 h 54

Ce n'est pas en Afrique mais en Occident que l'album fait le plus polémique

Lorsqu'il sillonnait le Congo dans sa voiture, Tintin ne se doutait certainement pas que les plus grands périls qui l'attendaient ne se trouvaient pas en terre africaine. Mais bien plutôt en Occident. Car la deuxième aventure du reporter belge, publiée en 1931, y suscite de plus en plus de polémiques.

En Grande Bretagne, la Commission pour égalité entre les Races (CRE) a demandé que Tintin au Congo soit retiré des étagères des librairies. Tintin est accusé de véhiculer de «hideux préjugés raciaux».  L'un des passages jugés le plus choquant est celui où une femme s'incline devant Tintin et dit: «Le blanc est un très grand homme...Le maître blanc est un grand sorcier». Le CRE ajoute que «les Congolais sont tous présentés comme des idiots qui parlent petit nègre». Du coup, nombre de librairies britanniques ont retiré la bande dessinée des rayons enfants.

Il en va de même à la bibliothèque de Brooklyn Tintin au Congo a disparu des rayonnages. Même en Afrique du Sud, cette aventure du reporter belge n'est plus en vente libre dans la plupart des librairies.

En France aussi, des associations commencent à faire entendre leurs voix. Ainsi le CRAN (Conseil Représentatif des Associations Noires) a récemment publié un communiqué sur la question:

«Face aux très nombreuses demandes d'intervention au sujet de l'ouvrage Tintin au Congo qui présente les Noirs comme de grands enfants incapables, le CRAN a d'abord exploré la voie d'une discussion  avec les éditions Casterman et souhaite toujours privilégier le dialogue, ainsi que la pédagogie».

L'association ajoute: «Le CRAN est favorable à ce qu'un additif soit placé en préambule de l'ouvrage pour rappeler notamment à l'intention du jeune public, que cet album est à lire avec la distance nécessaire à toute caricature. Le CRAN demande au ministre de la culture, Frédéric Mitterrand, de se prononcer sur cet album. Il appartient aussi à l'Etat de prendre ses responsabilités et de trancher la question».

Est-ce vraiment le rôle de l'Etat de décider ce qu'il est bon de publier ou non? Faut-il réellement censurer une bande dessinée qui date du début des années trente? Ou faut-il au contraire la laisser en libre circulation pour que les préjugés de l'époque puissent apparaître au grand jour? Les questions suscitées par le petit reporter sont légions.

Les Congolais, fans de Tintin

Quoi qu'il en soit, Tintin est une «star» sur le continent noir. Il n'est pas rare de croiser un Africain qui lit ses aventures dans une rue sableuse de Bamako ou de Dakar. Au Congo aussi, Tintin a ses fidèles. Même si le petit reporter n'a pas peint ce pays sous un jour des plus flatteurs. «Bien sûr, Tintin au Congo est plein de préjugés sur les Africains. Mais Hergé s'est contenté de refléter les clichés de son temps. Les Africains étaient présentés dans l'imaginaire colonial belge comme des êtres très peu évolués. Il fallait bien justifier la colonisation. Et les colons belges comptaient parmi les plus féroces» note Basongo, un enseignant de Kinshasa. Il ne réclame pas l'interdiction de Tintin au Congo. «Bien au contraire, dit-il. Cela nous aide à comprendre avec quels préjugés les Européens ont grandi. Et puis, notre pays a d'autres priorités que de faire interdire une bande dessinée».

Des Congolais reconnaissent aussi à Hergé un mérite: celui de s'être intéressé à leur pays. «Au cours de la dernière décennie, la guerre au Congo a fait près de cinq millions de victimes et presque personne n'a dénoncé ce drame. Hergé au moins a fait parler du Congo» estime Carine, une étudiante de Kinshasa. Elle ajoute que dans Tintin au Congo la vision du pays n'est pas si «ridicule que ça». Certains des maux décrits par Hergé sont encore d'actualité. Ainsi, Tintin est menacé par des gangsters venus d'outre atlantique. Ils veulent l'éliminer physiquement. Les «mafieux» sont persuadés que l'intrépide reporter vient en Afrique centrale pour enquêter sur les activités de la pègre. Des gangsters originaires de Chicago qui rêvent de faire main basse sur les richesses de ce pays.

Le Congo d'Hergé a du vrai

Aujourd'hui encore, près de cent ans plus tard, le Congo a toujours des allures de «far west» où tous les coups sont permis, notamment dans le secteur minier. La criminalisation de l'économie est une réalité. De même que les assassinats de journalistes «trop curieux» ne sont pas rares.

Alors qu'il est sur le point de succomber aux coups tordus de ses ennemis, Tintin est sauvé deux fois par un prêtre catholique. Cette idée n'est pas totalement saugrenue. «L'une des seules institutions qui fonctionne encore en République démocratique du Congo, c'est l'église catholique. Si nous avons pu être scolarisés ou soignés, c'est bien souvent grâce à elle» explique Serge Bemba, un médecin Kinois. Il exprime ainsi un sentiment de gratitude largement partagé vis-à-vis de l'église catholique.

Autre intuition du père de Tintin, la dangerosité du fleuve Congo. A plusieurs reprises, le reporter est sur le point de mourir dans ses eaux troubles. Encore aujourd'hui, le fleuve fait l'objet d'une surveillance particulièrement étroite des militaires. Cette zone est considérée comme relevant du «secret défense». Plus d'un journaliste s'est fait arrêté pour avoir simplement tenté de photographier le fleuve. Des militaires ayant abusé de substances illicites vous menacent alors de leurs armes sans raison apparente.

Le reporter français Philippe de Dieuleveult a été assassiné en 1985 sur le fleuve Congo. Le régime de Mobutu ne serait pas étranger à cette mort, selon une enquête publiée par le magazine XXI.

Le Tintin tropical

Beaucoup d'Africains en veulent d'autant moins à Hergé qu'il a su faire évoluer son personnage. Dans Coke en stock, Tintin s'attaque quelques années plus tard à la traite négrière. Il dénonce la persistance du commerce d'êtres humains. Entre temps, Hergé et Tintin ont voyagé: ils se sont ouverts sur le monde.

L'Afrique s'est appropriée le personnage de Tintin. A preuve les sculptures de Tintin et Milou africanisés: elles trônent sur bien des marchés. De Dakar au Cap en passant par Kinshasa et Bamako, Tintin fait partie de l'imaginaire collectif. Un Tintin qui n'a pas plus grand-chose à voir avec le petit Bruxellois prisonnier des préjugés de son temps. Un Tintin tropicalisé et universalisé.

Pierre Malet

Image de une: Tintin au Congo, D.R.

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