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La pire option pour la gauche n'était pas Sarkozy mais Fillon

Les électeurs de gauche n'ont pas de quoi se réjouir de la défaite de Nicolas Sarkozy: selon les estimations des instituts de sondage, ils représentaient près de 15% de l'électorat qui s'est mobilisé pour éjecter l'ancien président, mais se retrouvent avec un probable candidat soutenu par la Manif pour Tous et qui leur promet une purge d'austérité sans précédent. Bravo!

Nicolas Sarkozy faisait figure d'épouvantail idéal pour la gauche, comme en a témoigné l'élection en 2012, en grande partie sur fond d'antisarkozysme, de François Hollande. Ce dernier espérait en 2017 un match retour avec son rival, imaginant qu'il pouvait plus facilement le battre qu'Alain Juppé. Mais ce duel n'aura jamais lieu car personne, chez les Français, ne souhaitait le revoir, surtout pas les électeurs de gauche –qui ont représenté, selon une étude Harris Interactive, près d'un quart de l'électorat du maire de Bordeaux lors du premier tour de la primaire.

Si François Hollande se réjouit néanmoins en privé d'avoir en face de lui un candidat de droite jugé «thatchérien» et intransigeant sur les questions sociétales comme la PMA, les électeurs de gauche, eux, ne devraient pas avoir le cœur à la fête ou se féliciter trop tôt d'être débarrassés de Nicolas Sarkozy, à l'image de la une des Inrockuptibles, consacrée à l'ancien président de la République plutôt qu'aux qualifiés du second tour.

Austère conservateur

Les électeurs de gauche haïssaient Nicolas Sarkozy en partie pour son côté bling-bling, voyant en lui un hyper-président qui commentait l'actualité chaque jour sur les plateaux de télévision. En clair, c'était autant pour son apparence que pour son action politique qu'ils espéraient ne pas le revoir sur la ligne de départ en 2017. Dans cette primaire, la gauche reprochait à Nicolas Sarkozy le populisme d'une campagne électorale où il s'était conformé aux désirs d'un électorat de droite qu'il avait déçu. Mais au pouvoir, le président élu n'avait pas touché au modèle social français, qui avait préservé les couches les plus populaires d'une crise financière de 2008 qui avait été largement plus dévastatrice ailleurs.

Ils auront, avec François Fillon, l'austère conservateur qui veut «faire» et a «le courage de la vérité». Celui qui promet de supprimer 600.000 postes de fonctionnaires, de réduire de 110 milliards la dépense publique et de mettre fin aux 35 heures. Avec une seule limite, celle du droit européen: 48 heures de travail par semaine. Une chose pouvait rassurer les électeurs de gauche: au moins, Nicolas Sarkozy n'avait pas totalement fait la «rupture» promise en 2007. Sa gestion de la crise de 2008 lui avait donné les traits d'un président volontariste. Et sa façon de régler le conflit en Géorgie lui valait des galons de chef de guerre efficace.

La gauche en est là. Satisfaite d'avoir viré Nicolas Sarkozy pour finalement avoir François Fillon, l'homme des sous-préfectures, de la France tranquille qui habite en province et vote pour le «bon sens». Ce qui pourrait lui jouer des tours... «La gauche devra se garder de privilégier une stratégie de type "Terra Nova", renvoyant des pans entiers du pays dans le camp de "la France rance" congénitalement hostile au progrès», prévient le député européen socialiste Emmanuel Maurel dans L'Opinion. «De même, orpheline de l’antisarkozysme qui a longtemps été son ciment, elle ne saurait se borner à un désespérant "avec nous, c’est mieux que si c’était pire". Notre démocratie mérite mieux

L'«électeur-stratège» reste minoritaire

Cette élection primaire a semblé acter la victoire de l'«électeur-stratège»... tout en mettant en lumière son caractère minoritaire dans un système institutionnel bousculé par l'émergence d'une nouvelle forme d'élection. Ainsi, la dynamique pour François Fillon fut mesurée tardivement par les sondages, près de deux semaines avant le premier tour.

Les électeurs de droite ont-ils jugé qu'il valait mieux, pour ne pas avoir Nicolas Sarkozy, voter pour François Fillon plus que pour Alain Juppé? Y'avait-il un vote d'adhésion «caché» pour l'ancien Premier ministre depuis le départ? Selon un sondage Harris Interactive, près de 40% des électeurs fillonnistes expliquent que leur choix a été guidé par l'envie d'empêcher une victoire de Nicolas Sarkozy. 42% des électeurs de la primaire, au total, jugent que leur motivation première était d'écarter l'ancien président défait en 2012 –pas seulement ceux de gauche, donc.

Deux raisons, qui pouvaient s'avérer contradictoires, poussaient les électeurs de gauche à se rendre aux urnes dimanche dernier: soutenir Juppé, candidat du «moins pire», et virer Sarkozy, candidat du pire. Si la deuxième chose est acquise, la première semble désormais bien compromise, car les électeurs de droite semblent s'être mobilisés pour défendre une droite ferme, anti-sociale et conservatrice, pour ne pas que l'échec de Nicolas Sarkozy ouvre la porte à Alain Juppé. Avec Nicolas Sarkozy, la gauche avait une droite qui s'épanchait de mots durs mais s'épuisait à ne pas les appliquer au pouvoir. Elle attaquait le président agité mais savait qu'il n'appliquait pas la moitié de ce qu'il promettait.

Une droite bien calée dans ses bottes

Avec François Fillon, elle a face à elle une droite bien calée dans ses bottes, inspirée des valeurs catholiques et assumant une ligne conservatrice à même de rassurer les électeurs âgés qui ont formé les deux tiers de son électorat: 67% de ses électeurs ont plus de 50 ans (31% de 50 à 64 ans et 36% âgés de plus de 65 ans). Une droite qui rassure, veut incarner la fonction présidentielle avec respect et hauteur de vue, une droite bon teint, traditionnelle, au centre de gravité de ce camp.

Débarrassée de Nicolas Sarkozy, la gauche se réveille donc avec une immense gueule de bois. Dans un contexte où le FN n'existe pas, François Fillon aurait été le candidat idéal. Avec la gauche, ce serait valeurs contre valeurs. Laïcité intransigeante de la gauche contre racines judéo-chrétiennes de la France. Sauf qu'aujourd'hui, le cycle d'Épinay qui a mené à l'union des gauches est bel et bien terminé. Quant au FN, il est constamment donné en tête du premier tour et attaque bille en tête François Fillon, candidat «mondialiste» et «ultra-libéral» selon son vice-président Florian Philippot.

À la présidentielle, le candidat issu des rangs du PS est menacé de disparition dès le 23 avril. La gauche le pressent. Elle l'imagine, et prévoit déjà d'être obligée de pratiquer la politique du moins pire au second tour, comme en 2002. Pour l'éviter, il faudra qu'elle s'abstienne de jouer l'électeur-stratège à sa propre primaire et soutienne... un candidat de gauche en 2017!

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