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Qui peut dire si Kanye West est fou?

Kanye West, le 13 avril 2016 I Harry How / GETTY IMAGES NORTH AMERICA / AFP

Kanye West, le 13 avril 2016 I Harry How / GETTY IMAGES NORTH AMERICA / AFP

Le chanteur américain, qui alimente parfois malgré lui depuis longtemps les rumeurs sur son état psychologique, subit une vague de moqueries depuis son hospitalisation pour «fatigue».

En début d’après-midi, le lundi 21 novembre, la police de Los Angeles est appelée pour une urgence à North Laurel Avenue, dans le quartier huppé de West Hollywood. Sur place, ils découvrent le rappeur Kanye West en détresse et décident d’appeler une ambulance pour l’emmener au centre médical Ronald Reagan UCLA. La rumeur s’est vite répandue sur internet et dans la presse, mais deux versions contradictoires s’affrontent sur les raisons de son hospitalisation. Le magazine People cite une source anonyme qui affirme que le chanteur est «fatigué et souffre d’une privation de sommeil», mais Associated Press affirme, citant cette fois la police, indique que l’homme a été placé en psychiatrie. Dans les heures qui ont suivi son hospitalisation, ses proches ont annoncé l’annulation du reste de sa tournée, «Saint Pablo», et le lendemain de l'intervention, TMZ relaie des propos d'un homme se présentant comme le médecin personnel de West, et qui affirme que son patient souffre de «psychose temporaire à cause de privation du sommeil et de déshydratation».

Il est trop tôt pour en savoir plus sur son état de santé, mais cette annonce arrive dans un contexte aussi étrange que compliqué pour West. Ce samedi 19 novembre, à Sacramento, il a longuement critiqué ses amis Jay-Z et Beyoncé, mais également Facebook, Google, MTV ou Hillary Clinton, avant de quitter la scène après quelques chansons seulement.

Deux jours plus tôt, à San Jose, le chanteur a affirmé devant un public médusé qu’il n'avait pas voté à la présidentielle mais qu'il aurait choisi Trump, incitant la communauré afro-américaine à ne pas être aussi obnubilée par la question du racisme. Des mots qui peuvent sembler surréalistes de la part de quelqu’un qui, quelques instants plus tard, réaffirme son soutien au mouvement Black Lives Matter, au mariage gay ou aux droits des femmes. Impossible de ne pas évoquer aussi, au cours de cette terrible année 2016 pour Westla récente et terrible agression de Kim Kardashian lors de la Paris Fashion Week, dont elle est sortie traumatisée et qui a forcément eu un impact émotionnel sur son mari.


 

Dérision

Ces prises de paroles ont été vivement critiquées et tournées en dérision, laissant les fans décontenancés et les haters rassasiés. Mais les moqueries n'avaient rien à voir avec celles qui visent désormais son état de santé.

«Fou». Ce mot est revenu souvent dans les tweets et les commentaires négatifs à propos de l’hospitalisation de Kanye West et de ses possibles problèmes psychologiques. Certains affirment qu’on l’avait vu venir, que le chanteur était de toute façon illuminé depuis longtemps, ou même que sa femme est responsable de sa chute.

Voici l’image que le grand public a de Kanye West, un personnage venant d'une autre galaxie, illuminé, et dont les petites phrases régalent internet et les médias people. Mais dans le cas présent, on ne parle plus d'un discours de provocation, mais bien de la santé mentale du chanteur, posant une question: Comment est-il possible de rire de la souffrance psychologique supposée d’un homme, aussi mégalo semble-t-il?

Kanye West, victime de son propre personnage

Si l’on se contente de l’exposition médiatique de West, des informations qui émergent la plupart du temps à propos de ses frasques, on dresse alors le portrait d’un homme égocentrique, mégalomane et qui se compare à Jésus-Christ ou tout simplement à Dieu. Il suffit d’évoquer Taylor Swift pour se souvenir de son passage mythique, tragique et un brin alcoolisé sur la scène des VMAs, lorsqu’il a décidé d’interrompre la chanteuse en plein discours de remerciement.

Difficile d’oublier aussi cette soirée où il a annoncé qu’il se présenterait aux présidentielles de 2020, cette interview où il affirmait être un «Dieu», ou même ce moment où, alors que sa carrière décollait, il a affirmé être «la voix de cette génération». L’arrogance apparente de l’homme est telle qu’il a lui-même avoué que l’un de «ses talons d’Achille est son ego» et que, régulièrement, ses citations les plus improbables sont transformées en poster blagues.


C'est cette image, qu'il cultive mais ne contrôle pas toujours, qui lui porte préjudice aujourd'hui. En laissant croire qu'il se place au-dessus des autres, en faisant la promotion d'un art que lui seul pouvait pleinement comprendre, il a alimenté un antagonisme déjà bien présent chez un public méfiant vis-à-vis du rap et du star système dont il est le monarque incontesté. Beaucoup de personnes ont dû alors estimer qu'il était «normal» de rire d'un homme qui se pensait infaillible.

 Amer, confus, sur la défensive, accusatoire verse dans l’apitoiement. West a réussi à produire une vulnérabilité émotionnelle sans forcément la montrer

Mais cette vision de West empêche de mieux comprendre son travail et sa vie personnelle. Kanye laisse entrevoir, au détour de ses chansons ou de petites phrases, une personnalité bien plus complexe qu'il n'y paraît. 

Au-delà des vers, l’émergence d’un rap qui ne cache plus sa sensibilité

Son entourage le défend régulièrement et affirme qu’il n’est pas «ce que l’on voit de lui dans les médias», qu'il est «très timide»... Un comportement que n'importe quel proche adopterait. Mais l’art de Kanye West, lui, montre encore mieux la dualité de son auteur, en plein une lutte avec son propre ego, mais surtout avec sa propre mélancolie.

En 2007, lorsque sa mère décède, il perd la personne la plus importante dans sa vie, celle qui l’a toujours encouragé à développer ses capacités pour l’art, et la musique en particulier, et pour qui il chantait tout son amour en 2000 dans «Hey Mama». Un drame qui imprègne depuis sa propre vie et son travail. L’album 808s and Heartbreak, sorti quelques mois après son deuil et sa rupture avec sa fiancée, en est un exemple criant puisqu'il affirme que l'on peut être sentimentalement transparent en faisant du rap (une voie suivie ensuite par Kid Cudi, Drake ou plus récemment Young Thug).

Pitchfork écrivait l’année dernière que le ton de Kanye est «amer, confus, sur la défensive, accusatoire verse dans l’apitoiement. West […] a réussi à produire une vulnérabilité émotionnelle sans forcément la montrer.» Dans «Clique», chanson sortie en 2012 en collaboration avec Jay-Z et Big Sean, il chantait d’ailleurs, toujours à propos de sa mère: «J’ai affronté une grave dépression quand ma mère est décédée. Le suicide, quel genre de mot c’est ça?»

En 2010, lors d’une projection de son film Runaway, dont la chanson était incluse dans l’album My Beautiful Dark Twisted Fantasy, il expliquait encore:

«Il y a des moments où j’ai envisagé le suicide. Je n’abandonnerai plus ma vie désormais. Il y a tellement de gens  qui n’auront jamais la chance de faire entendre leur voix aussi forte que la mienne. Je le fais pour eux.»

Cette voix justement, mélange amer de colère et de mélancolie, suit Kanye West dans chacun de ses albums, transformés en chapitres de sa biographie. The Life of Pablo, sorti cette année, résumera parfaitement la schizophrénie d'un personnage se projetant ici dans Pablo Picasso, Saint Paul, mais aussi un simple anonyme du nom de Pablo. 

Publié dans le chaos le plus total, le disque explique ainsi que Kanye West a arrêté le Lexapro dans la chanson «F.M.L.», un antidépresseur déjà évoqué dans «U Mad», un duo avec Vic Mensa. Dans «No More Parties in LA», il indique avoir vu un psychiatre et avoir pris du «Xans», le Xanax. À propos de «I Feel Like That», plusieurs internautes ont noté des liens entre les paroles et des critères d'évaluation de la santé mentale.


 

Cette transparence sentimentale propre à West est d'autant plus forte qu'il est très difficile de l'exprimer dans un monde comme celui du rap. Habituellement, l'hyper-masculinité est de rigueur: il ne faut pas montrer de faiblesse, l'important étant de s'imposer dans un milieu ultra-compétitif. Il y a quelques semaines encore, lorsque Kid Cudi a expliqué sur Facebook lutter contre des pensées suicidaires, Drake, qui n'est pourtant pas avare sur l'expression de ses sentiments, a enregistré une chanson pour se moquer de son confrère et de ses «phases»«Tu étais l'homme sur la Lune, maintenant tu traverses juste tes phases. Vie de colère et de célébrité.»


Il est actuellement impossible de statuer sur l’état psychologique de Kanye West, il s'agit d'interprétations faites en lien avec un événement qui vient de survenir et qui n'ont rien de médical. Mais cette prise de recul sur la personnalité de West, la nécessité de sortir de l'attrait pour la petite phrase lunaire, est très importante pour tenter de cerner la complexité du personnage et se dire que, même si Kanye West a beau se déifier devant les caméras, il peut souffrir comme n'importe quel être humain. Y compris des blagues que l'on fait sur lui. 

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