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Le fait de se grimer en noir est raciste en France aussi

Dans le film «Agathe Cléry», Valérie Lemercier joue le rôle d'une femme blanche raciste atteinte d'une maladie qui rend sa peau noire...

Dans le film «Agathe Cléry», Valérie Lemercier joue le rôle d'une femme blanche raciste atteinte d'une maladie qui rend sa peau noire...

Le blackface fait aussi partie de l'histoire française, il n'est juste jamais nommé.

Quelques jours après leur soirée étudiante, la gueule de bois. Le 17 novembre dernier, Buzzfeed publiait les photos d’une soirée déguisée organisée par deux associations étudiantes de l’EDHEC de Lille. Parmi les élèves de l’école de commerce présents, plusieurs prennent la pose, le visage recouvert de noir: l’une est «déguisée en Samuel L. Jackson» dans Pulp Fiction. D’autres lui ont préféré les comédiens de Rasta Rocket. Une autre encore s’est simplement «déguisée en personne noire»

L’article de Buzzfeed dénonce l’usage du blackface: se peindre la peau en noir pour imiter une personne noire. Et il a fait réagir. Sur Facebook, l’article a suscité plus de 800 commentaires. Sur Twitter, il est même devenu sujet à sondages, l’un d’entre eux récoltant plus de 1300 votes:  

Les «minstrel shows»

Deux semaines avant les étudiants de l'EDHEC, la blogueuse mode Valentine Hello, s'était déjà couverte de fond de teint foncé pour «mieux ressembler à Michonne», un personnage noir de The Walking Dead. Ce qu'elle avait envisagé comme «une sorte d’hommage» à l’héroïne interprétée par l’actrice Danai Gurira

Des intentions comparables à celles de Jeanne Deroo, une journaliste française du magazine Elle «déguisée en Solange Knowles» en 2013, un acte dont elle «ignorait la gravité» mais  qui avait fait réagir les médias jusqu’outre-Atlantique. Et pour cause: les Américains sont beaucoup plus sensibilisés que les Français au racisme du blackface.

Thomas D. Rice en Jim Crow, en 1832

Populaire aux Etats-Unis au XIXe siècle, la pratique consistait à se peindre le visage et à tourner en ridicule les personnes noires, le plus souvent dans le cadre des «minstrel shows».

«Ces spectacles visaient à donner la race en spectacle et s'adressaient d'ailleurs aux blancs. Il s'agissait de faire rire aux dépens des noirs», raconte Eric Fassin, professeur de sociologie.

Le clown Jim Crow, créé par Thomas Dartmouth Rice et repris pour les «minstrel shows», donnera son nom aux lois de ségrégation raciale aux Etats-Unis. Il représente «toutes les tares définies par le regard des blancs sur les esclaves noirs: paresseux, insouciants, stupides et indolents», selon Sylvie Chalaye, anthropologue des représentations coloniales.

Et Pap Ndiaye, historien spécialiste de l’Amérique du nord, d’ajouter:

«Le blackface s’est prolongé dans les premières décennies du XXe siècle au cinéma: les acteurs noirs étant absents, les personnages noirs étaient joués par des acteurs blancs grimés. Soit pour les caricaturer de manière ouvertement raciste, c’est le cas dans The Birth of a nation, soit de manière plus subtile comme dans Le Chanteur de Jazz, le premier film parlant.»

L’acte de se peindre la peau en noir convoque donc une histoire douloureuse aux Etats-Unis. Et c'est au nom de l'«américanité» supposée de cette histoire que tous les Français commettant des blackface se sentent exempts de culpabilité. Quand Jean-Michel Maire et Valérie Benaïm de «Touche pas à mon poste», Jonathan Lambert sur le plateau d’«On n’est pas couchés», Loris Giuliano de l’émission de radio (filmée) «C’Cauet» commettent des blackface, cette «excuse» revient, sur les réseaux sociaux et dans les médias: comment une tradition raciste aux Etats-Unis, vieille du XIXe siècle, peut l’être ici en France?

Pour Alain Korkos d’Arrêt sur images, Jeanne Deroo —quoiqu’elle ait fait une erreur «idiote»— n’aurait pas du s’excuser de son blackface à cause de journalistes originaires d’un pays qui a appliqué les lois ségrégationnistes jusqu’en 1964: «Elle eût été plus inspirée en adressant un "Pffft !" poli à la presse étazunienne qui tente de nous imposer l'Histoire honteuse de son pays.»

En somme, la France a été raciste, d’accord, mais moins que les Etats-Unis.

Un passé français innomé…

Justement, cette «Histoire honteuse» ressemble plus à l’histoire française qu’on ne le croit… à la différence qu’aux Etats-Unis, le «minstrel show» a un nom. 

«Si le blackface est quand même plus américain que français —puisqu’il n’y a pas la même tradition profonde qu’aux Etats-Unis—, les caricatures racistes ont pu prospérer pendant longtemps et de manière absolument évidente dans l’espace public français, au cinéma ou dans le spectacle», rappelle Pap Ndiaye. «Laisser entendre qu’en France, on serait à l’abri de caricatures racistes, c’est ridicule», déplore t-il.

Si les «minstrel shows» faisaient tabac aux Etats-Unis du XIXe siècle, la France avait elle aussi ses personnages noirs caricaturaux, et ce dès le XVIIIe siècle

«En France il y a eu beaucoup de spectacles comme ça, même pendant des périodes qui se voulaient “ouvertes à l’altérité” et “curieuse de l’Afrique”: comme au début du XXe siècle avec “Impressions d’Afrique” de Raymond Roussel ou “Malikoko, roi nègre”. Ce sont des spectacles dans lesquels on met en scène des Africains pour rire, ce seront des spectacles d’ailleurs très à la mode. Le deuxième va se jouer au théâtre du Châtelet et jusque dans les années 30», raconte Sylvie Chalaye.

Au sujet de «Malikoko, roi nègre», l’anthropologue détaille:

«L’humour repose sur l’intrigue et sur le type de grotesque mis en scène avec le personnage du “roi nègre”. Le personnage qui jouait le “roi nègre”, c’était Milos —en tout cas dans la première version—, un clown qui se maquillait en noir. C’est ce qu’on appelait une tête de dynamomètre: une peau noire, de grosses lèvres et de gros yeux.»

Michel Leeb dans la pièce de théâtre «Ténor», en 1988. 

Le recours au blackface, comme outre-Atlantique, se fait au théâtre comme au cinéma. Mais on ne désignait pas ces comédies de travestissement par un nom qui leur était propre:

«Il n’y a effectivement pas de traduction évidente dans la langue française: ce qui montre bien que cette notion est moins ancrée, elle parle moins amplement en Europe qu’aux Etats-Unis. Là-bas, tout le monde voit ce que c’est. En France, il faut généralement donner des explications quand on parle du blackface», remarque Pap Ndiaye. «Ça traduit des réalités sociales et des cristallisations racistes différentes. Mais si ces réalités sont différentes, elles ne sont pas étanches l’une à l’autre.»

 

 

Un présent normalisé

Restent encore aujourd’hui des traces de ces représentations racistes, au carnaval de Dunkerque notamment.

Bernard Vandenbroucque est le fondateur et chef du groupe des «Noirs» de Dunkerque (sic). Chaque année, depuis 1969, le Dunkerquois et sa bande défilent dans les rues de la ville grimés de maquillage noir, avec «un pull à col roulé noir, des gants blancs aux mains, un collier d’os autour du cou, une jupe de raphia autour de la taille», énumère t-il.

L’homme de 70 ans raconte qu’il a été à la fois «effrayé» et «attiré» par les carnavaleux «tout noirs, avec des toiles de jute et de la paille» qu’il a vu défiler quand il était enfant:

Les carnavaleux allaient chercher un os où il y avait de la chair et du sang

Bernard Vandenbroucque

«À l’époque, ils allaient chercher un os à l’abattoir où il y avait encore de la chair et du sang», se souvient-il.

Pour Sylvie Chalaye, il n’est pas surprenant que le blackface soit aussi violent en carnaval:

«En France, il existe toujours ce genre de travestissement: au carnaval de Dunkerque, il s’agit de se déguiser en personne noire —ce qui est déjà en soi perçu comme “humoristique”. Ça fait aussi partie du prototype du carnaval: aller chercher quelque chose d’outrancier, ça repose sur le phénomène même du carnaval. Le carnaval est violent dans la réduction de l’autre car il joue justement sur la caricature et le défoulement.»

À la question de savoir d’où viennent ces costumes et ce qui les a inspirés, Bernard Vandenbrouque évoque timidement les colonies:

«J’ai toujours connu des gens qui se mettaient du noir au visage et qui s’habillaient avec de la paille pour le carnaval. C’est un peu difficile à expliquer, il faut sans doute remonter très loin, à la période des colonies… C’est un sujet complexe.»

L'héritage d’oppressions

Les «Noirs» de Dunkerque (PHILIPPE HUGUEN / AFP)

Pour Pap Ndiaye aussi, le rapport avec la colonisation et l’esclavagisme est évident:

«Les caricatures violentes de ce genre ont une histoire qui est liée à des situations de dominations anciennes et à des situations contemporaines de discrimination. Bien entendu, c’est un héritage de l’histoire de la colonisation et de la mise en place du système esclavagiste: lorsque la race noire a été inventée en tant que notion, à partir du XVIIe siècle avec la mise en place du grand commerce transatlantique. C’est à partir de ce moment là que la notion de race noire émerge avec ses caractéristiques physiques, intellectuelles et morales.»

La société occidentale s’est chargée d’en faire quelque chose d’humoristique, jusqu’à ce rire devienne si normalisé qu’il s’est débarrassé de toute culpabilité. D’où la représentation profondément problématique du blackface, peu importe l’intention: qu’il s’agisse «de se déguiser» en Michonne, en Solange Knowles ou tout simplement en personne noire, l'identité raciale n'est pas un déguisement.

Il est d'ailleurs tout à fait possible de se déguiser en une personnalité noire en contournant le blackface

«La logique même du blackface consiste à faire de la domination raciale un jeu —alors que les Noirs en font l'expérience brutale. La preuve? Le maquillage s'enlève; c'est donc l'inverse de la race, qui fonctionne comme un stigmate permanent et constamment visible», démontre Eric Fassin. «Être noir, ce n'est pas un travestissement, ce n'est pas pour rire ; c'est une condition, prise dans une histoire raciale. À l'inverse, on peut s'interroger: pourquoi est-ce drôle pour celui qui joue à se grimer en noir, ou pour le public? De quoi rit-on? De qui se moque-t-on?», questionne le professeur de sociologie.

Bernard Vandenbroucque se défend toutefois de s’être personnellement inspiré de l’histoire coloniale et esclavagiste française:

«C’est loin de nos idées! Au carnaval toutes les races sont représentées: y en a qui se peignent en Chinois, d’autres en Indiens

Des blancs?

«Oui, bien sûr qu’il y a des blancs: des acteurs ou des personnalités du showbiz. En Mickey, en footballeurs américains. Il y a une véritable diversité de costumes.»

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