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Fillon, une aubaine pour la gauche

Francois Fillon à l'Elysée après l'élection de François Hollande, le 15 mai 2012 |
LIONEL BONAVENTURE / AFP

Francois Fillon à l'Elysée après l'élection de François Hollande, le 15 mai 2012 | LIONEL BONAVENTURE / AFP

Contre Alain Juppé, la gauche ne saurait pas, ne saurait plus.

«Et ce fut grande impatience dans l’Ost du socialisme, quand nous vîmes flotter la bannière du Christ, précédant les armées venues de l’Ouest. On célébra alors fêtes laïques, et l’on invoqua la Raison, pour qu’elle bénisse nos troupes devant l’envahisseur. Le Premier des ministres se prosternait devant la République et lui jurait fidélité… On accourait vers lui, seul capable disait-on de nous éviter les chaines et la honte…»

(Chroniques de la fin de notre monde, apocryphe)

Manuel Valls a de la chance. Cela fait partie du talent? Depuis quatre ans qu’il compose, à la mesure de sa sincérité, une posture de connétable laïque, les circonstances la rendent nécessaire.

Ses invocations de la valeur supérieure de la République, majoritairement applaudies, avaient l’inconvénient de blesser une part des gauches, qui regrettaient que le sain mot de laïcité soit employé à nier la part musulmane de notre société. C’était une contradiction idéologique qui bloquait Valls à gauche, le plaçant dans la continuité sémantique des droites et du Front national, en lutte contre l’ennemi intérieur…

Tourner ailleurs les canons

Soudain, tout se dissipe. Manuel Valls n’a pas à renoncer à son laïcisme. Il va pouvoir, au contraire, l’employer tout son saoul, en détournant simplement ses canons. Il lui suffit d’apaiser un peu son courroux contre l’islamisme, et de réveiller les réflexes de sa famille. Le catholicisme est revenu, conquérant, porté par un homme dont on aperçoit le charisme tranquille depuis que l’électorat le reconnaît. François Fillon, de l’Abbaye de Solesmes, est venu prendre la droite et la conduire vers Paris. Ses invocations de la Vierge comme son alliance avec Sens Commun, ses refus intimes mais verbalisés de l’avortement, ses positions hostiles à l’égalité des homosexuels, font de lui le chef d’un parti libéral-clérical, contre lequel la gauche peut s’éveiller. Valls est le plus apte. Il a cela en lui.

Laïcité, laïcité laïcité, comme il scandait.

Mais contre Fillon.

Le catholicisme est revenu, conquérant, porté par un homme dont on aperçoit le charisme tranquille.

 

La droite est amusante de sincérité. Elle s’est tortillée devant sa pente, puis a glissé. Cela la tentait, de se retrouver telle qu’en sa nostalgie? Plus que cela. On n’avait rien compris à ce qui s’était joué au début du quinquennat, dans un soulèvement catholique contre le mariage pour tous. On n’avait pas vu, depuis des années que le besoin de croire revenait, et que la foi, en politique, viendrait nourrir l’identitarisme en vogue. Si l’on se contente de repousser l’étranger et ou la nouveauté, on est laid et chagrin. Si l’on prie pour ce faire, on est sain et saint. De pèlerinages chartrains aux invocations des veilleurs, un supplément d’âme est venu aux réactionnaires. On conjugue du Maurras, on brandit le catholicisme en identité nationale? Cela change tout?

Cela change en tout cas beaucoup pour la gauche.

Fillon l'aubaine: un ennemi culturel

La gauche n’existant plus, réduite aux réflexes de l’État –la guerre, la sécurité– et au refus de la pensée de son chef, elle ne peut se mouvoir que par l’adversaire. Se voir au prisme de l’autre. N’exister qu’en contre, opposante pour toujours. Se battre parce que l’ennemi s’incarne. Nous y sommes. Enfin.

Contre Juppé, la gauche ne saurait pas, ne saurait plus. Trop semblable en fait, qui avait pris le chemin de l’apaisement, cette voie rassurante dont la France s’éloigne… Libéral sans doute, en économie, mais qui ne l’est pas? Autoritaire, sans doute, de l’État fort, mais enfin!

Contre Sarkozy, la hargne et la saleté des choses redites allaient nous conduire au pire. François Hollande le souhaitait, c’est dire.

Contre Fillon, l’aubaine. Mieux que le parvenu Sarkozy, l’homme d’une gentilhommière sarthoise incarne l’ennemi de classe, et mieux encore, l’ennemi culturel. Il offre aux gauches le bonheur du réflexe archaïque. Le pharmacien Homais frémit! Combes, nous entends-tu? Ils sont de retour!

Laïcité, laïcité, laïcité. Manuel Valls prépare-t-il son cri de guerre? Il serait temps.

 

Dans leurs premières escarmouches, les droites ont alimenté l’espérance. Alain Juppé est allé se réclamer du Pape, lui qui pourrait se revendiquer d’une République sans Dieu. Fillon lui rétorque qu’il n’est pas moins papiste. Nous voilà bien. Le Pape, enjeu de pouvoir des droites. Il est sympathique en somme, cet argentin, et certainement de gauche! Mais que viendrait-il faire dans nos choix!

Laïcité, laïcité, laïcité. Manuel Valls prépare-t-il son cri de guerre? Il serait temps.

Le socialisme de pouvoir a deux attitudes possibles face à Fillon. La modération bienveillante, le centrisme, le refus de la brutalité réformatrice. Macron fera ça très bien. Mieux que Hollande, nul doute. Il y aura de la pédagogie là-dedans. C’est tentant. Mais cela ne comblera pas le besoin identitaire, puisqu’il faut, dans le rituel électoral, cet archaïsme national, secouer le drapeau.

Ranimer les glorieux fantômes du passé

C’est la chance de Valls. Pouvoir, ici, ne plus en appeler à la raison mais à la psyché, ranimer les fantômes glorieux, et être son camp, ce qu’il en reste..

Manuel Valls s’est voulu Clemenceau. Ce qui voulait dire qu’il ne ménagerait pas sa peine pour moquer les idéalistes, ni sa police contre les fauteurs de trouble. On châtia les zadistes  et la CGT comme on chargeait les mineurs ou les vignerons, on fustigea Hamon ou Duflot comme le Tigre humiliait Jaurès. Tout est à l’échelle.

Mais voici un autre Clemenceau qui se dessine. Le dreyfusard farouche, qui portait la République. Le vendéen bleu qui n’entrait pas aux églises, qui était le gardien de Marianne, issus d’une terre où les enfants du Christ avaient défié la république jusqu’à en être massacrés. Clemenceau, quand on inventait la laïcité, n’était pas un modéré. C’est le moment. De l’Ouest se lève la réaction, un vent qui semble balayer les lentes reconquêtes du socialisme… Nous voici revenus aux choses simples?

C’est le moment, pour Manuel Valls, d’abandonner les chimères de la modernité, pour ne plus être que l’histoire des siens. Devenir l’archaïsme, que l’on pourfendait jadis; il ne reste que cela. Il est une forme de fidélité. À bas la calotte! Athéisme! Charlie… Charlie, le Canard, Croa, Croa, chantent les enfants des écoles, depuis toujours, si passe le prêtre. Paris vaut bien que l’on renonce aux messes?

«Le Président reposait sur sa couche, quand déjà les cantiques résonnaient aux portes de la ville. L’Ost se rassembla derrière le Premier des ministres, et cria,  “laïcité, laïcité, laïcité”, et lui sourit, et l’on dit qu’il remercia le Ciel de sa grâce inattendue, mais nul ne le vit. La troupe avança.» 

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