Histoire

Et les États-Unis inventèrent le drone armé pour lutter contre le terrorisme

Fred Kaplan, traduit par Yann Champion, mis à jour le 05.12.2016 à 14 h 52

Le 14 novembre 2001, une arme conçue pour attaquer les chars soviétiques dans les plaines européennes fit son apparition dans le ciel de Kaboul, en Afghanistan.

Un drone appartenant à la police irakienne dans le village d'Arbid, au sud de Mossoul, le 12 novembre. Achilleas ZAVALLIS / AFP

Un drone appartenant à la police irakienne dans le village d'Arbid, au sud de Mossoul, le 12 novembre. Achilleas ZAVALLIS / AFP

Le 14 novembre 2001, cinq semaines après le lancement de la guerre des États-Unis contre al-Qaida, un petit avion télécommandé baptisé Predator décolla, sans personne à son bord, d’une base aérienne américaine située en Ouzbékistan, traversa la frontière afghane et, à l’aide d’une caméra vidéo embarquée, commença à pister un convoi de véhicules censé transporter des leaders djihadistes sur une route de Kaboul. Surveillant les images depuis une caravane garée sur le parking de la CIA à Langley, en Virginie, un groupe d’officiers et d’espions observa le convoi s’arrêter devant un bâtiment. Il suffit d'appuyer sur un bouton et le Predator envoya un missile Hellfire vers le bâtiment, dont la moitié arrière explosa.

Sept personnes ont survécu à l’explosion et furent repérées en train de s’enfuir vers une structure voisine. Un deuxième missile permit de détruire également cet abri. Parmi les morts se trouvait Mohammed Atef, chef militaire d’al-Qaida et beau-fils d’Oussama ben Laden. Cinq semaines plus tôt, le 7 octobre, une frappe de drone avait été lancée contre une autre caravane, dans laquelle se trouvait, cette fois-ci, le mollah Omar, chef des Talibans. Mais le missile ayant loupé sa cible, le doute continuait à planer autour de cette toute nouvelle technologie. L’élimination d’Atef marqua donc le véritable début de l’ère du drone de combat, arme qui incarne depuis le style de guerre des États-Unis au XXIe siècle.

L'invention d'un physicien

 

L’histoire de cette arme, et de cette nouvelle ère, est pour le moins originale. L’idée en elle-même remonte au début des années 1970. Elle avait germé dans l’esprit du physicien nucléaire John S. Foster, qui était alors responsable des questions scientifiques au Pentagone. Amateur d’aéromodélisme, Foster avait imaginé équiper un avion un peu plus gros que les maquettes qu’il affectionnait d’une caméra pouvant renvoyer des images en temps réel à un poste de commande et d’une bombe pouvant être actionnée par télécommande. Ces technologies n’existant pas encore, Foster mandata la DARPA, Defense Advanced Research Projects Agency (Agence pour les projets de recherche avancée de défense) pour mettre au point deux «véhicules pilotés à distance», chacun alimenté par un moteur de tondeuse à gazon et capable de voler deux heures durant tout en transportant une charge de douze kilogrammes.

Amateur d’aéromodélisme, Foster avait imaginé équiper un avion un peu plus gros que les maquettes qu’il affectionnait d’une caméra pouvant renvoyer des images en temps réel à un poste de commande et d’une bombe pouvant être actionnée par télécommande

L’expérience de Foster coïncida à l'époque avec deux phénomènes mondiaux. Le premier fut la révolution des microprocesseurs, qui permit de créer ce que l’on allait qualifier de «bombes intelligentes», armes pouvant –qu’elles soient tirées par des missiles ou larguées par des avions– exploser à quelques dizaines de centimètres d’une cible, permettant donc de détruire des objets sans trop faire de dégâts aux alentours.

Le deuxième phénomène était l’accroissement de la puissance militaire soviétique. Cela faisait longtemps que l’URSS et ses alliés du pacte de Varsovie surpassaient les forces de l’OTAN au sol en Europe, mais les États-Unis compensaient cela avec leur suprématie nucléaire. Toutefois, vers la fin des années 1960, les Russes parvinrent à la «parité nucléaire»: si les États-Unis lançaient une attaque nucléaire sur la Russie, les Russes étaient en mesure de répondre par une attaque de même envergure. Afin de pouvoir dissuader et repousser toute tentative d’invasion de l’Europe occidentale par les Soviétiques, l’OTAN se devait de posséder une longueur d’avance en matière d’armes non nucléaires. La maquette d’avion «améliorée» de Foster semblait venir à point nommé.

L’idée était que, en cas d’invasion, ces véhicules pilotés à distance, beaucoup plus petits et donc plus difficiles à détecter que des avions classiques, pourraient détruire des cibles situées bien au-delà des lignes ennemies (bases aériennes, dépôts de munitions, blindés…) et permettraient donc d’interrompre et de retarder toute agression soviétique, ce qui donnerait le temps à l’Otan de se regrouper pour riposter sans avoir à utiliser d’arme nucléaire.

Des prototypes furent développés dans les années 1980, mais peu d’officiers firent montre d’un véritable intérêt pour le projet avant la guerre du Golfe, en 1991, lorsque les forces armées américaines lancèrent les premières «bombes intelligentes», qui étaient à guidage laser. Il n’y eut pas autant de bombes intelligentes que les médias le laissèrent entendre à l’époque (elles ne représentèrent que 9% environ de toutes les bombes lancées par les Américains) et plusieurs d’entre elles avaient le défaut de changer de trajectoire en cours de route –un fait que l’on ne découvrit que longtemps après la fin de la guerre.

Néanmoins, certains représentants du Pentagone commencèrent à parler d’une «révolution dans les questions militaires» transformant le rythme et la nature même des combats grâce à l’avancée fournie par la technologie (la précision accrue des armes, les transmissions de données hyper rapides et la capacité de lier les deux). Les bombes intelligentes étaient différentes de ce que Foster avait imaginé (notamment parce qu’elles étaient lancées par des avions avec équipage), mais elles reposaient sur une technologie similaire, si bien que les drones finirent par atterrir au cœur des discussions sur cette «révolution».

Un outil de renseignement 

Au printemps 1996, William Perry, secrétaire de la Défense du gouvernement de Bill Clinton, approuva la production du premier drone piloté à distance, le Predator RQ-1, et le confia à l’armée de l’air. Le «R» dans RQ-1 signifiait «reconnaissance»: à ce moment-là, le drone était uniquement destiné à servir d’outil de renseignement. Il transmettait en direct une vidéo à une base, d’où un «pilote» le guidait, afin que des analystes puissent observer ses prises de vues. En 1999, ces nouveaux outils fournirent aux forces aériennes de l’OTAN des informations capitales au sujet des cibles et des mouvements de troupes au Kosovo, mais les drones ne transportaient aucune arme.

C’est à la même époque environ qu’Al-Qada commença à représenter une menace sérieuse. Le directeur de la CIA, George Tenet, et le chef du contre-terrorisme à la Maison Blanche Richard Clarke pensèrent que les Predator pourraient permettre de traquer Oussama ben Laden en Afghanistan. Les premiers vols destinés à cette mission eurent lieu en octobre 2000. Les vidéos prises par le Predator furent retransmises sur un moniteur au QG de la CIA. Clarke se souvient avoir eu l’impression d’être dans un film de science-fiction en voyant qu’il pouvait «demander à quelqu’un “Est-ce que vous pouvez le déplacer un peu à gauche?” et qu’à l’autre bout du monde, quelque chose bougeait à gauche.»

L’image n’était pas nette; elle était même floue, mais les analystes en contreterrorisme de la CIA devinèrent (sans pouvoir en être certains), qu’il devait s’agir de Ben Laden

 

Sur l’une des vidéos, on pouvait apercevoir un grand homme barbu. L’image n’était pas nette; elle était même floue, mais les analystes en contreterrorisme de la CIA devinèrent (sans pouvoir en être certains), qu’il devait s’agir de ben Laden. Cela a donné l’idée à Clarke, puis à d’autres, d’encourager la pose de missiles sur les Predator afin de pouvoir tuer le chef d’al-Qaida la prochaine fois qu’ils le reverraient.

Cette suggestion a suscité un débat qui, rétrospectivement, est étonnant. Les hauts officiers de l’armée de l’air ne souhaitaient pas utiliser les Predator pour tuer ben Laden parce que les États-Unis n’étaient pas officiellement en guerre avec l’Afghanistan ou al-Qaida. Les responsables de la CIA n’étaient pas plus enthousiasmés par l’idée: à leurs yeux, un service de renseignements ne devait pas entreprendre d’action militaire.

En janvier 2001, dernier mois de la présidence de Bill Clinton, ces problèmes juridiques et bureaucratiques furent finalement démêlés. Les hauts responsables reconnurent l’absurdité qu’il y avait à autoriser légalement le gouvernement américain à tuer Ben Laden avec un missile de croisière tiré depuis un sous-marin, comme le président Clinton avait essayé de le faire, mais pas avec un missile plus petit tiré par un drone. Ainsi, la décision fut prise de tester un Predator modifié (qui transportait, non seulement une caméra, mais aussi un désignateur laser et un missile air sol Hellfire, qui pouvait être tiré grâce au même type de manette que celui qui guidait le drone). Les tests furent concluants.

Les doutes des officiers

La plupart des officiers de l’armée de l’air voyaient la nouvelle arme d’un œil dubitatif, certains parce qu’ils doutaient d’abord qu’elle répondrait correctement à des signaux envoyés de l’autre bout du globe, d’autres en raison de la nature même de l’arme (un appareil, lent, sans pilote embarqué, pouvant faire du vol stationnaire), qui tenait pour eux du sacrilège (les officiers de l’aviation préférant les avions rapides avec pilote embarqué).

Néanmoins, le général John Jumper, chef d’état-major de l’époque, fut plus visionnaire que la plupart de ses collègues et il décida de soutenir le programme. En mai de l’année précédente, alors que le débat faisait encore rage, Jumper rédigea un ordre de mission de l’armée de l’air pour un Predator armé d’un missile Hellfire, en affirmant que l’arme serait idéale pour pour toucher des «cibles fugaces et périssables». Durant la Guerre froide, cela aurait désigné des véhicules blindés soviétiques dans les plaines d’Europe. Désormais, cela faisait clairement référence aux véhicules transportant ou aux bâtiments abritant des membres d’al-Qaida dans les montagnes du Sud-Ouest asiatique. Dans une note envoyée à Condoleezza Rice, Clarke, conseiller à la sécurité nationale du président élu George W. Bush, lui rappela l’histoire du drone armé de missiles Hellfire et l’encouragea à «aller de l’avant» avec de nouvelles missions exploitant cette nouvelle caractéristique.

Comme on le sait bien, Rice et le reste de l’équipe de Bush mirent beaucoup de temps à prendre en compte les avertissements de Clarke et Tenet au sujet de Ben Laden (la première réunion du gouvernement pour discuter d’al-Qaida eut lieu le 4 septembre, soit une semaine avant les attentats du 11 septembre).

Mais, au sein des bureaux du Pentagone, le drone armé progressa à une vitesse étonnante. En février 2001, trois missiles Hellfire furent tirés par des Predator sur des cibles tests dans le désert du Nevada. Le déploiement de la nouvelle arme était prévu pour le 1er septembre. Des problèmes techniques retardèrent la livraison, mais suite aux attaques terroristes du 11 septembre, les drones et leurs missiles furent livrés en urgence aux bases aériennes américaines proches de l’Afghanistan. Les bombardements américains contre al-Qaida débutèrent le 7 octobre. Cinq semaines plus tard, les Predator étaient prêts et, le 14 novembre, un missile Hellfire déchira soudainement un ciel apparemment vide pour Mohammad Atef et six de ses camarades (mais on ne savait pas à l’époque qu’Atef faisait partie des tués et, 15 ans plus tard, on ne sait pas toujours bien si les officiers américains en charge de l’opération avaient ou non conscience qu’Atef se trouvait dans le bâtiment.

L'arme secrète contre le terrorisme

Conçue à l’origine pour détruire des chars soviétiques en cas de Troisième Guerre mondiale (même le missile Hellfire était à l’origine une arme antichar), le drone armé devenait donc, après un quart de siècle de gestation, un appareil destiné à tuer des cibles (ou des personnes) spécifiques dans le cadre d’une longue guerre mondiale et souvent secrète contre le terrorisme.

Bush avait envie d’envoyer plus de drones au combat, en Afghanistan et ailleurs, mais la production était lente, notamment en raison des réticences des responsables de l’armée de l’air (Jumper était parti à la retraite et son successeur était beaucoup plus traditionaliste). Robert Gates, qui remplaça Donald Rumsfeld au poste de secrétaire de la Défense lors des deux dernières années de Bush au pouvoir, ordonna une accélération de la production et de la livraison des drones. Lorsque Barack Obama entra à la Maison Blanche en janvier 2009 (gardant Gates en poste pour ses deux premières années de mandat), les usines de drones produisaient des Predator et les quelques modèles qui suivirent, quasiment au rythme de la demande de l’armée américaine (principalement en Afghanistan et en Irak).

Les nouveaux drones correspondaient parfaitement à la philosophie militaire d’Obama. Barack Obama n’était pas contre l’usage de la force, mais il n’était pas pour l’envoi de troupes de milliers d’Américains au combat si les intérêts vitaux de la nation n’étaient pas en jeu. Si les États-Unis ou leurs alliés devaient s’engager dans des conflits pour défendre des intérêts de moindre importance ou si les menaces pesant sur le pays étaient de moindre urgence, il préférait l’envoi de petits escadrons des forces spéciales, d’équipes de conseillers militaires… ou l’emploi de drones, outil ultime de la guerre sans risque.

L’inconvénient est que les drones rendaient la guerre trop facile

 

L’avantage des drones était qu’ils permettaient au président de tuer les «méchants» et de repousser les dangers potentiels sans mettre en danger la vie des soldats américains. L’inconvénient est qu’ils rendaient la guerre trop facile. Si facile qu’un président, même aussi intelligent qu’Obama, pouvait se convaincre que son pays n’était pas vraiment en guerre (une impression que ne partageaient pas les populations sous le feu des drones, sans parler des familles et amis des victimes, qui finissaient souvent par soutenir ou rejoindre les ennemis des États-Unis).

L’utilisation des drones (et la tendance à les considérer comme l’outil par défaut pour débarrasser le champ de bataille des suspects djihadistes) diminua durant le second mandat d’Obama. En effet, la guerre en Irak et en Afghanistan s’était considérablement ralentie, notamment parce que les drones ne donnaient pas les résultats spectaculaires qu’ils avaient semblé promettre. Il s’avéra que tuer un terroriste important ou détruire une base terroriste (bien que parfois utile et toujours tentant) avait peu d’impact sur le cours du conflit. Al-Qaïda semblait disposer d’une réserve infinie de «numéro 3» pour remplacer ceux qui se faisaient tuer.

Les limites du drone armé

Et si, sur le long terme, des groupes terroristes ont bien été décimés sur le champ de bataille, cela a été dû à la combinaison de frappes aériennes conventionnelles et de l’envoi de troupes au sol: lorsque des cibles très haut placées comme Ayman al-Zawahiri ou Oussama ben Laden, étaient repérées, la tâche était considérée trop importante –et la fiabilité de l’identification de la cible trop vitale– pour être laissée à des drones. En outre, il arrivait parfois que des innocents soient tués lors des frappes de drones, non pas parce que le missile Hellfire changeait de trajectoire, mais parce que les renseignements fournis étaient de mauvaise qualité, que les images étaient floues, que quelqu’un s’était trompé sur les personnes présentes (ou pas) à l’image. Et la mort d’innocents engendre très souvent de nouvelles vocations terroristes parmi les proches des victimes.

L’avenir devrait nous faire entrevoir d’autres aspects négatifs du drone armé. Dans l’histoire de la guerre, aucun pays n’a jamais gardé longtemps le monopole d’une nouvelle arme et il y a fort à parier que le drone armé ne fera pas exception à la règle (il est plus difficile à copier que la plupart des autres armes —outre le drone et le missile, il nécessite de disposer de traitements de données rapides, de satellites de communication et de pistes proches de la cible— mais il s’agit plus de simples difficultés que de véritables entraves). Pour l’instant, les terroristes et autres ennemis des États-Unis ont encore bien des raisons de redouter les drones. Mais il est probable qu’un jour, les officiers américains, les politiques et même le président qui décidera de lancer les drones en question devront aussi s’en méfier.

Fred Kaplan
Fred Kaplan (133 articles)
Journaliste
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