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Comment un rapport sur l'allaitement se transforme en info anxiogène

Béatrice Kammerer, mis à jour le 22.11.2016 à 7 h 20

Le contenu d'un rapport d'experts de l'allaitement maternel s'est vu détourné à cause d'une incompréhension. Les erreurs ont ensuite été diffusées. Cela révèle l'ampleur des efforts qu'il reste à accomplir pour obtenir une information scientifique de qualité.

Mother at Training on Breastfeeding | Unicef Ukraine via Flickr CC License by

Mother at Training on Breastfeeding | Unicef Ukraine via Flickr CC License by

C'est l'histoire de l'homme qui a vu l'homme qui a vu l'homme qui a vu l'ours. Dans le cas présent, l'ours est le rapport d'un comité d'experts américains sur l'efficacité des actions de promotion de l'allaitement maternel paru à la fin du mois d'octobre. D'abord diffusées dans les revues scientifiques, puis dans la presse internationale, les conclusions de ce rapport se sont vues peu à peu modifiées, transformées et teintées de propos partisans jusqu'à réussir à se faire titrer d'un sulfureux «Nourrir uniquement au sein peut-être dangereux» à des années-lumière du propos des experts en question. Nous serions donc face à un authentique phénomène de «rumeur», à ceci près que celui-ci n'a pas eu à contourner les canaux officiels de l'information, bien au contraire: à chaque nouvel intermédiaire, de petites infidélités se sont cumulées, alimentées par notre appétence pour un sujet aussi épidermique et clivant que celui de l'allaitement maternel. Alors, que s'est-il passé? Petit retour sur cette partie grandeur nature de radio moquette.

Les tribulations d'une information scientifique

L'information ne se diffuse pas comme on distribuerait des petits pains, passant de mains en mains sans (presque) aucune altération. C'est un problème bien connu des spécialistes de la communication, décrit dès les toutes premières tentatives de modélisation de la circulation de l'information sous le nom de «bruit sémantique»: entre ce que vous croyez dire et ce que votre interlocuteur comprend effectivement, il y a toujours un écart d'importance notable. Mais la didactique des disciplines a montré que ce n'était pas qu'un problème de communication de personne à personne, la difficulté apparaissant surtout lorsque les savoirs changent de milieu: par exemple, lorsqu'ils passent d'une institution de production des connaissances (comme un laboratoire de recherche) à une institution de diffusion des connaissances (comme la rédaction d'un média).

Dans le cas qui nous intéresse, l'U.S. Preventive Services Task Force (USPSTF), dont la mission est d'évaluer de manière indépendante l'efficacité médicale des interventions de soins, a publié courant octobre un rapport de 150 pages sur les actions de promotion de l'allaitement maternel. Leur but était de déterminer, au regard de la littérature scientifique disponible, l'impact de ces actions sur la santé des mères et des bébés ainsi que sur les taux d'allaitement, étant acquis pour ce collectif que l'allaitement maternel était une pratique souhaitable.

Les auteurs de ce rapport ont dans le même temps publié dans la revue médicale scientifique JAMA (Journal of American Medical Association) un résumé d'une dizaine de pages de leur travail. Sur cette base, des recommandations ont été produites et publiées à part sur JAMA par un autre collectif d'auteurs ayant consulté le rapport initial, avec l'objectif de déterminer si les précédentes recommandations datant de 2008 devaient ou non être mises à jour. Parallèlement, une version destinée au grand public de ces recommandations a également été publiée sur JAMA. Enfin, l'auteure principale des recommandations a rédigé un éditorial sur ce même journal, avec le ton plus libre et plus engagé d'un article d'opinion, conforme aux habitudes de cet exercice stylistique. Et c'est là que le bât blesse, car c'est principalement sur la base de cet éditorial qu'a été rédigé la dépêche qui a ensuite inondé les médias internationaux.

Un effet boule de neige

L'Agence France-Presse (AFP) est l'une des agences de presse internationale et généraliste dont la mission est de collecter et vérifier les informations avant de les diffuser sous forme de dépêches utilisables directement par les rédactions. Considérées comme fiables, elles sont donc souvent reprises quasiment mot pour mot dans la presse. On peut donc consulter ici, ici ou encore ici la dépêche liée aux recommandations de l'USPSTF. Quelles informations contient-elle? Tout d'abord, elle rappelle des éléments assez consensuels sur l'allaitement maternel: son intérêt pour le système immunitaire du bébé et l'établissement du lien mère-enfant ou encore le fait que la mise en place ou la poursuite d'un allaitement maternel puisse être vécu difficilement par les mères. Mais surtout, elle s'appuie sur l'éditorial du JAMA pour distiller des informations pour le moins inquiétantes. S'agissant de la recommandation du dispositif «Hôpital amis des bébés» dépendant de l'Organisation Mondiale de la Santé selon laquelle il faut limiter l'usage des tétines et sucettes chez les bébés allaités, on peut lire:

«Alors que les sucettes sont recommandées pour réduire le risque de mort subite du nourrisson, première cause de mortalité chez les bébés aux États-Unis, conseiller de manière systématique d'éviter les sucettes peut très bien constituer un problème éthique.»

De même, s'agissant de la recommandation de la même institution proposant de réserver aux seules indications médicales l'ingestion pour les bébés allaités de nourriture ou boisson autre que le lait maternel, il est écrit:

«Non seulement ce conseil ne montre aucun bénéfice sur les taux d'allaitement, mais il peut augmenter le risque de déshydratation ou d'hospitalisation des bébés au cours de leur première semaine de vie dans la mesure où la montée de lait n'arrive pas toujours rapidement mais peut prendre quatre à sept jours.»

Sans surprise, c'est évidemment ces deux points qui ont été largement repris dans les médias francophones (comme par exemple ici ou ici ou même encore sur le quotidien santé destiné aux médecins Le Généraliste). Car évidemment, il y a là une promesse de captiver le lecteur et tenter le buzz, la culpabilisation des mères restant une recette inégalée du succès médiatique. Et cela, sans compter la possibilité de réactiver l'éternel combat des anti- contre les pro- allaitement. Pensez donc: à ces maternantes qui espèrent épargner gastroentérites et allergies à leur enfant, les voilà qui récoltent mort subite et déshydratation! Anti 1 - Pro 0. Balle au centre.

Beaucoup de bruit pour rien

Mais alors que dit vraiment le rapport de la USPSTF sur d'éventuels risques de déshydratation ou de mort subite du nourrisson en lien avec l'allaitement? Hé bien en fait, pas grand chose.

Sur les 150 pages du rapport, le mot déshydratation n'apparaît tout simplement pas. Le terme hydratation apparaît une unique fois, pour rappeler que American Academy of Pediatrics (AAP) recommande qu'un pédiatre examine l'enfant allaité dans ses premiers jours de vie pour vérifier sa prise de poids, son état d'hydratation ainsi que pour observer comme se passe l'allaitement et discuter avec la famille. Quant à la question de la mort subite du nourrisson (en anglais, «sudden infant death syndrome»), elle est mentionnée en tout et pour tout deux fois dans le texte du rapport: une fois pour rappeler que l'allaitement maternel a été identifié comme facteur protecteur vis à vis de ce syndrome, et une autre pour évoquer les différences entre les recommandations de l'OMS et celles de l'AAP. Ces derniers étant légèrement moins restrictifs vis à vis de l'utilisation de la tétine chez les bébés allaités, puisqu'en plus des indications médicales (administration de médicaments ou analgésie lorsque la mise au sein n'est pas possible) déjà reconnues par l'OMS, l'AAP note l'intérêt pour la prévention de la mort subite du nourrisson d'introduire la sucette quelques semaines après la naissance, une fois que l'allaitement est bien mis en route. Si on examine maintenant le résumé du rapport publié sur JAMA ou même les recommandations qui en sont issues, on ne trouve tout simplement plus aucune trace de ces deux éléments, preuve supplémentaire qu'il ne s'agit là pour les auteurs que d'une digression accessoire vis à vis de leur message principal. On est donc à des années lumières de la vision anxiogène qui a été véhiculée dans les articles de presse destinés au grand public.

C'est ainsi que la focalisation sur cette information quelques peu piège-à-clics de l'éditorial du JAMA, non représentative du rapport, a occulté les véritables conclusions de celui-ci qui sans être révolutionnaires, ne sont pas inintéressantes : Selon l'USPSTF, les interventions actuelles de promotion et de soutien de l'allaitement maternel présentent, avec un degré de preuve moyen, un bénéfice net pour la mère et l'enfant de degré modéré, ce qui conduit les auteurs à continuer de les recommander.

Le collectif pointe néanmoins la difficulté de disposer d'études rigoureuses, propres à être comparées entre elles et exemptes de biais. Ils montrent aussi que l'efficacité des actions de promotions est très inégale et dépendante des situations, et généralement limitée à 6 mois après l'accouchement. Par ailleurs, les dispositifs mis en place à l'échelle d'un hôpital (telle que l'initiative Hôpital Amis des Bébés) n'ont pas pour l'instant pas montré d'efficacité spécifique. Enfin, l'USPSTF a pu évoquer le fait que certaines actions de promotion de l'allaitement telles que le soutien par les pairs pouvaient avoir des conséquences néfastes pour les mères, en particulier, générer de l'anxiété ou un manque de confiance en soi.

Pour une info scientifique de qualité

Des erreurs comme celle que nous venons d'analyser, il y en a chaque jour de nombreuses, alors pourquoi donc en faire toute une histoire?

D'abord, parce que cela révèle l'ampleur des efforts qu'il reste à accomplir pour obtenir une information scientifique de qualité. Dans l'exemple que nous avons décortiqué, chaque intermédiaire a utilisé en toute bonne foi les éléments dont il disposait, chacun a aussi introduit de  petites modifications, qui additionnées les unes aux autres ont peu à peu donné corps à une information erronée. Ensuite, parce que notre cerveau est un grand farceur, et qu'il «imprime» plus facilement et durablement certaines informations au détriment d'autres. Vous souvenez-vous par exemple du fameux «effet Mozart»? En 1993, trois chercheurs avaient cru pouvoir prouver que l'écoute préalable d'un morceau de Mozart pouvait avoir un impact positif sur nos capacités cognitives. Ce résultat avait alors déclenché une vague d'engouement médiatique et commercial. Pourtant l'expérience, retentée à de nombreuses reprises, n'a jamais pu être reproduite. Il n'en demeure pas moins qu'en 2004, 80 % d'un échantillon de 500 personnes interrogées en Californie était encore familier avec ce fameux «effet Mozart». Selon la spécialiste des sciences de la cognition Elena Pasquinelli, autrice en 2015 du livre Mon cerveau, ce héros, l'explication est simple:

«Si le résultat “parle” à notre cerveau, s'il nous fournit une image optimiste à laquelle nous raccrocher, s'il s'appuie sur une idée contre-intuitive qui laisse une empreinte dans notre mémoire, et si la marche-arrière des scientifiques ne s'accompagne pas d'explications alternatives satisfaisantes, nous risquons de tomber dans le piège: ne plus oublier le résultat dépassé, ne jamais l'actualiser par rapport à la vérité.» 

Dans le cas de ce rapport, quelques voix se sont d'ores et déjà élevées pour tirer la sonnette d'alarme face à cette mauvaise diffusion de l'information. On peut par exemple citer la contribution du pédiatre militant de l'allaitement maternel Marc Pilliot qui avait alerté dès le 4 novembre via un article sur la plateforme collaborative Santé Log destinée aux professionnels de santé. Mais que peut bien peser cette information face au bulldozer d'une dépêche AFP?

Nos partages fussent-ils massifs des informations rectifiées suffiront-elles à effacer la trace laissée par une information erronée qui flatte nos idées reçues et notre désir de sensationnel? À l'heure où les informations circulent en masse à vitesse grand V, je ne saurais que vous inviter à prendre le temps avant de les diffuser (bien souvent, il suffit de quelques heures pour que l'erreur soit dénoncée), à recouper plusieurs sources d'informations, à utiliser un outil pour vérifier le contenu des articles scientifiques ou encore à vérifier par vous-même chaque fois qu'il vous est possible de le faire et ce, avec d'autant plus d'attention que le sujet concerne votre vie quotidienne, votre santé, vos choix de parents ou de citoyens.

Béatrice Kammerer
Béatrice Kammerer (41 articles)
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