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L'alliance de la fachosphère et des ultras du sarkozysme pour éliminer Juppé

LOIC VENANCE / AFP

LOIC VENANCE / AFP

Les ennemis de Juppé ont voulu faire de lui un allié des Frères musulmans pour jouer de la peur et de l'islamophobie. Ça a pris.

En cette journée venteuse, Alain Juppé perd peut-être sa superbe et son rêve. Si cela arrive, on empilera quelques nouvelles réflexions convenues sur les illusions sondagières, et d’autres plus précises sur la radicalisation de la droite française, en ses primaires appelées.

Autant le dire tout de suite. Dans ce qui l’aura déstabilisé, le fascisme aura joué son rôle. On parle ici du fascisme comme de la diffamation organisée d’un homme, par le mensonge et la propagande, en faisant appel à la peur et au racisme, et à l’islamophobie.

On peut tout dire sur ses choix politiques, son âge, ses raideurs, l’illusion peut-être de ses postures. Mais il est une limite, franchie depuis longtemps contre Alain Juppé. Depuis des semaines, celui que la fange d’internet a surnommé «Ali Juppé», est présenté comme un fourrier de l’islamisme, complice avéré ou idiot utile des frères musulmans. Dans le contexte de la droite, ceci est fait pour tuer. Cette opération mobilise la fachosphère, mais pas seulement. Elle est l’occasion d’une connexion entre le sarkozysme, ses marges et l’extrême droite: une recomposition in vivo aux détriments d’un homme n’ayant pas marché dans le préjugé du moment.

Il y a quelques jours le site Atlantico, de bonne droite autrefois buissonienne, depuis émancipée, publiait cette tribune au ton de chattemite. «Islamisme politique: la double erreur d'Alain Juppé». Elle est signée Patrick Karam, activiste multicarte, jadis dans le militantisme DOM, aujourd’hui porte-parole de Nicolas Sarkozy chargé des chrétiens d’orient. Elle explique en substance qu’Alain Juppé, en mars 2011, adouba les frères musulmans égyptiens, et serait donc responsable, le lien était fait, des souffrances des Coptes d’Egypte.

La diplomatie montée en épingle

Evidemment, c’est d’un ridicule achevé. En mars 2011, Alain Juppé, ministre des Affaires étrangères du gouvernement de François Fillon, sous la Présidence de Nicolas Sarkozy, alla, en Egypte et, dans un café, rencontra quelques jeunes acteurs de la Révolution égyptienne. La France, dans ses entrelacs de vieilles amitiés avec les dictateurs arabes, s’en voulait d’avoir manqué le printemps arabe. Juppé, pour le pays, essayait de recoller au monde. Parmi ses interlocuteurs, venus des manifestations de la place Tahrir, se trouvaient aussi de jeunes militants fréristes. On était des mois avant l’élection de Morsi, les dérapages subséquents, et le putsch de reprise en main qui reconduirait les militaires au pouvoir, ce dont nous nous arrangeons fort bien. On était dans l’émerveillement d’une liberté entraperçue, et les jeunes gens qui voyaient Juppé le lui dirent. Il en revint bienveillant. Il l’exprima sur son blog:

«Je retrouve une dizaines de jeunes, membres du mouvement du 25 janvier (date de la première manifestation monstre sur la place Tahrir). Pendant une heure et demie, je les écoute me parler de leurs projets, de leurs espoirs, de leurs craintes. Ils m’impressionnent par leur calme et leur détermination à la fois, par leur refus de se laisser confisquer leur victoire qui est celle du peuple, me disent-ils, et non celle d’un parti ou d’une religion. Je me laisse gagner par leur enthousiasme, je rêve avec eux d’une Egypte réconciliée, démocratique.»

Juppé dit aussi, et on le lui reproche:

«Le dialogue que j'ai eu avec l'ensemble de cette délégation, et en particulier avec les membres des Frères musulmans, a été intéressant, et m'a permis de bien mesurer que la présentation qui est faite parfois de ce mouvement mérite d'être éclairée et approfondie. Plusieurs d'entre eux m'ont fait part de leur vision d'un islam libéral et respectueux de la démocratie.»

C’était, alors, après la chute de Moubarak, l’espérance d’un avenir possible et apaisée. Il n’y eut rien d’autre, ensuite, sinon des déceptions. Juppé dirigeait une diplomatie en redéploiement, ayant perdu ses repères et sa foi. Il prenait acte d’un possible. Chacun sait ce qu’il advint. Nul n’y a gagné.

Habiller Juppé en naïf ou en cheval de Troie

Que ce moment ressorte, dans une primaire marquée de radicalisation, est limpide et malhonnête. Il faut faire dire autre chose à Juppé que ce qu’il dit, aujourd’hui. Il faut l’habiller en naïf ou en cheval de Troie, et assimiler sa bienveillance envers la société française à une trahison.

Juppé ne serait, dans ce pays, que l’éclaireur des frères musulmans

Dans ce registre, le sarkozyste Karam n’est pas seul. Il est accompagné et précédé. Il est le dernier interprète d’un air aberrant: Juppé ne serait, dans ce pays, que l’éclaireur des frères musulmans. On ressort donc l’affaire cairote. On la mixe avec son soutien à la construction d’une mosquée à Bordeaux –affaire gonflée et montée par l’extrême droite, mais qui vit et tourne. On suggère. Juppé est «le grand Mufti de Bordeaux». Cela attache, mais cela prend? Cela fait du monde.

Ivan Rioufol, chroniqueur du Figaro, donne le ton. S’interrogeant un jour sur la «naïveté» de Juppé, rappelant un autre qu’il n’est pas son candidat, puisque:

«Je le crois même dangereux, à l’entendre vouloir trouver l’"apaisement" avec un islam colonisateur. Son refus d’envisager l’épreuve de force avec ce totalitarisme, au nom d’une mensongère "identité heureuse", le fait se rapprocher sur ce point du Philippe Pétain de Vichy dont le pacifisme, soutenu par la gauche, conduisit à la collaboration avec l’occupant.»

Juppé-Pétain. L’imbécilité, comme souvent chez Rioufol, vient au secours de la haine. Elle ne s’en expose pas moins dans le quotidien de référence des droites.

L'argument de la «mosquée géante»

Valeurs Actuelles, organisme de la convergence des droites et des extrêmes, range Juppé dans la rubrique des «idiots utiles de l’islamisme», avec cet argument:

«On ne peut imaginer un maire plus engagé en faveur de sa grande mosquée...»

Cet argument de la «mosquée géante» est une diffamation locale, qui revient en boucle… Les islamophobes patentés de «Riposte laïque», dans un montage video, renvoient Juppé aux enfers islamistes.

Jean-Frédéric Poisson, qui n’en veut pas simplement aux lobbies sionistes d’Amérique, le trouve évidemment sous influence frériste: «Il y a une proximité entre Alain Juppé et les Frères musulmans, au moins à Bordeaux»

Bordeaux donc.

Dans ce paysage, un homme est diffamé au passage, comme preuve de la fraternité entre Alain Juppé et les frères: Tarek Oubrou, l’imam de Bordeaux, un des intervenants du débat public sur l’Islam, dont la modération est la marque de fabrique, singulièrement sur la question du voile. Sa place auprès de l’homme politique, heureuse preuve d’un dialogue possible entre un édile musulman et une ville de droite, devient une infamie. Oubrou, en effet, dissimulerait. Oubrou, en effet, serait le contraire de ce qu’il montre. Non pas l’homme pondéré qui s’exprime couramment, mais «un antisémite, un christianophobe, un anti-Français et un agent infiltré en service commandé pour une organisation terroriste».

On cite ici un site étonnant dans ce paysage: Europe-israel, souvent qualifié «d’ultra sioniste», défendant Israel et les juifs sur une ligne islamophobe, qui mène la campagne anti-Oubrou avec comme témoin à charge un militant musulman au bavardage d’aventurier, Omar Djellil, connu pour avoir fréquenté le FN à Marseille, désormais témoin clé d’une intoxication. Celle-ci monte en puissance au fil des semaines. Elle vise moins Oubrou qu’elle ne cible Juppé.

  • 29 octobre: «Révélations sur le protégé de Juppé: Tareq Oubrou antisémite de la pire espèce se réjouissait de l’assassinat d’enfants Juifs.»
  • 1er novembre: «Alain Juppé a-t-il promis un ministère à l’imam Tareq Oubrou, membre des Frères Musulmans?»
  • 15 novembre: «Pour l’imam salafiste Tareq Oubrou, Alain Juppé est "le bouclier de l’Islam"»
  • 18 novembre: «Alain Juppé refuse de connaitre le passé antisémite et islamiste de Tareq Oubrou et justifie ses liens avec lui»

Et ad libitum.

Des braves gens sont prêts à croire cette folie. Elle est politique. Elle dit un moment et des convergences

Les campagnes deviennent virales.

Les campagnes deviennent virales. Elles passent par les réseaux sociaux, classiquement, et par des mels collectifs, qui martèlent toujours sur deux thèmes: la place Tahrir et Oubrou, pour transformer Juppé en frériste. Les e-mails arrivent chez les hommes de Juppé, médusés. Ils découvrent la manœuvre et la haine, et les coups bas.

Dans le Nord, un militant local, Amine Elbahi démissionne avec fracas, affirmant ne plus se sentir «en adéquation» avec Juppé: «Nous ne pouvons plus affirmer d’un côté combattre le salafisme et de l’autre travailler à leurs côtés, notamment l’UOIF, présidée par Amar Lasfar et dont les dirigeants sont Tareq Obrou (…) La France ne peut se satisfaire d’une "identité heureuse" à l’heure où la crise profite aux salafistes et permet la radicalisation des esprits.» Le blog du militant circule. Il alimente d’autres campagnes.*

Cela, et tout le reste, crée une ambiance. Juppé islamiste? Des braves gens sont prêts à croire cette folie. Elle est politique. Elle dit un moment et des convergences. 

Qu’on trouve à l’origine –pour Oubrou- un site de bonne audience dans les communautés juives n’est pas innocent. Les juifs, dont beaucoup sont à vif sur la question d’Israël et de l’antisémitisme, sont des relais d’opinion délibérément choisis par les extrêmes. Que ce site se retrouve en symbiose avec l’extrême droite n’est pas indifférent. Que les troupes sarkozystes, sur les réseaux sociaux, s’emparent du même thême, est logique et aberrant. Sur twitter, des comptes siglés NS2017, la marque de ralliement des plus engagés du sarkozysme, reprennent les «informations» concernant Oubrou et Juppé, et les extrapolent. On voit des sarkozystes reprendre alors le surnom «Ali Juppé», inventé par l’extrême droite contre le bordelais. Le sarkozysme cousine avec la fachosphère. On ne sait pas si on apprend quelque chose, ou si une tendance se confirme.

Il faut maintenant regarder l’origine de toute chose. Juppé n’est pas attaqué en vain. Juppé doit être détruit: il gêne politiquement un homme, Nicolas Sarkozy. Il gène idéologiquement une mouvance, qui veut installer le rejet des musulmans en matrice des recompositions politiques. Agréger juifs, droites, fascismes, contre l’Islam? Juppé est l’occasion. Le sarkozysme et le fascisme ont partie liée contre un burgrave, qui porte le péché majeur de modérantisme. Nicolas Sarkozy, dans toute sa campagne, a prétendu capitaliser sur le rejet de «l’identité heureuse» de son rival. La suite coule de source. On aura le plus grand mal à identifier les sources des diffamations. On constate juste qu’un crime est en cours, et on sait à qui il profiterait. Un vieux républicain, un peu trop sûr de lui-même et de la raison, est déchiré par les loups, sous nos yeux.

* — Ce paragraphe a été modifié.  Retourner à l'article

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