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Comment les réseaux sociaux aident les dictateurs

Erica Chenoweth, traduit par Peggy Sastre, mis à jour le 21.11.2016 à 8 h 05

On les a vus comme une «technologie de libération», mais ils ont un côté obscur.

A Istanbul en Turquie, le 29 mars 2014 | OZAN KOSE / AFP

A Istanbul en Turquie, le 29 mars 2014 | OZAN KOSE / AFP

Pour beaucoup, les réseaux sociaux ont été une aubaine pour les révoltes populaires –et il n'est pas difficile de comprendre pourquoi. Depuis le milieu des années 2000, l'essor de Facebook, Twitter et autres aura coïncidé avec une augmentation exponentielle des soulèvements et des insurrections. Que ce soit pour organiser des révolutions en Égypte ou en Iran, guetter les mouvements de troupes russes en Ukraine ou offrir aux manifestants soudanais des informations en temps réel, les réseaux sociaux semblent donner une longueur d'avance aux activistes.

Le point de vue est sensé –et, dans ces nouvelles technologies, il y a effectivement plusieurs moyens de venir en aide aux dissidents. Le plus évident, c'est sans doute que lorsqu'il s'agit de communiquer le «où, quand, comment et pourquoi» des rassemblements au plus grand nombre de manifestants, les réseaux sociaux abaissent significativement les coûts de l'information. On l'a vu par exemple avec Twitter et le mouvement Euromaidan de 2014 en Ukraine. D'autres plateformes, comme YouTube, peuvent contribuer à enseigner les bases d'une manifestation réussie et aider les militants à progresser sur le plan de l'organisation. Et quand les rassemblements physiques sont interdits, des sites comme Facebook ou Reddit font naître de nouvelles et virtuelles agoras, ouvertes à tous et quasiment impossibles à fermer.

Du côté des optimistes, on peut aussi penser que les médias et les réseaux sociaux sont à même de créer des espaces de discussion sûrs en temps de conflit, où le peuple et les élites iront trouver des alternatives politiques malgré les censures officielles. Et, évidemment, internet permet aux activistes de diffuser leur propre version des faits, détail qui a son importance lorsque les médias mainstream sont contrôlés par le gouvernement.

Quelle efficacité?

Dans les années 1990, près de 70% des campagnes de résistance civile ont été couronnées de succès

 

Reste que malgré tout cet optimisme, ce qui est parfois qualifié de «technologie de libération» n'augmente pas, en réalité, l'efficacité des mouvements pro-démocratie. Certes, après l'avènement des communications numériques, les mobilisations de masse ont été plus nombreuses qu'avant. Mais il faut aussi rappeler combien le remarquable essor de la résistance non-violente s'était mis en branle bien avant internet. Depuis Gandhi et ses succès des années 1930 et 1940, la technique aura même joui d'une conséquente popularité. Et, de fait, la résistance non-violente a aujourd'hui perdu en efficacité, comparé à des périodes plus anciennes quand internet n'existait pas. Dans les années 1990, près de 70% des campagnes de résistance civile ont été couronnées de succès. Depuis 2010, le chiffre est tombé à 30%. Pourquoi?

Quelques raisons permettent de l'expliquer. En premier lieu, comme l'a méticuleusement documenté la politologue Anita Gohdes, les gouvernements savent tout simplement mieux se servir des réseaux sociaux que les activistes. Malgré ses premières promesses libertaires, Internet s'est ouvert à la surveillance commerciale et étatique, qui aura fait de l'anonymat, de la vie privée et de la confidentialité des objets archaïques. Le gouvernement russe, par exemple, a su infiltrer les communications de ses opposants pour anticiper et même réprimer la moindre manifestation. Des pratiques qui n'épargnent pas les démocraties. Aux États-Unis, l'injustifiable programme d'écoute généralisée de la NSA, ou la collaboration de Yahoo avec le gouvernement pour collecter des informations sur ses usagers ne sont probablement qu'un début. Il y a quelques semaines, on apprenait que certains services de police locaux (y compris là où j'habite, à Denver) surveillent les réseaux sociaux afin de moissonner des données sur leur juridiction. Si, par le passé, les gouvernements devaient consacrer de copieuses ressources à la détection de dissidents, le climat numérique actuel pousse les individus à afficher fièrement leurs opinions, leurs croyances et leurs identités politiques, sociales et religieuses –des données qui permettent aux forces de l'ordre et aux services de sécurité de les cibler bien plus efficacement. Évidemment, il existe quelques techniques pour protéger sa confidentialité, mais rares sont celles qui tiendront en échec des adversaires aussi tenaces.

Ensuite, le tour socio-réticulaire pris par les mouvements populaires a dégradé l'expérience participative. Les activistes et les «slacktivistes» peuvent se mobiliser pour une cause pendant un temps, mais peinent souvent à s'engager totalement dans une lutte. Tisser la confiance dans des communautés marginalisées ou opprimées demande du temps, de l'énergie et de la persévérance, et les contacts humains doivent être fréquents et durables. Sans cette confiance et ce sens d'une unité interne, les mobilisations ont beaucoup plus de chances de s'étioler sous la pression. En prenant part à un activisme numérique, vous pouvez avoir l'impression de faire bouger les choses, mais comme le rappelle Evgeny Morozov, le véritable changement exige un dévouement et des sacrifices bien plus conséquents.

Laisser les mouvements aux plus radicaux

Troisièmement, les réseaux sociaux peuvent avoir un effet démobilisateur lorsqu'ils permettent à des intervenants armés de menacer les activistes ou même de s'en prendre directement à eux par des actions violentes et coordonnées. Par exemple, au cœur du soulèvement libyen en 2011, le régime de Mouammar Kadhafi allait s'emparer du réseau téléphonique mobile pour envoyer des SMS à la population et lui ordonner de reprendre le travail. Soit un glaçant avertissement –le gouvernement te voit et si tu veux persévérer dans la sédition, tu le paieras cher. Dans ce sens, les travaux des politologues Florian Hollenbach et Jan Pierskalla montrent qu'en Afrique, l'accès aux téléphones portables s'est accompagné d'une augmentation de la violence politique.

Inversement, si des militants témoignent sur les réseaux sociaux des violences dont ils ont été victimes de la part des forces de sécurité, les individus qui hésitaient à s'engager sont plus à même de rester chez eux à la manifestation suivante. Au lieu de mobiliser les foules indignées, les réseaux sociaux peuvent contribuer à rebuter les individus les plus prudents, et laisser les mouvements entre les mains des plus téméraires et des plus radicaux.

Ce qui nous amène à un ultime et crucial désavantage:

Sur les réseaux sociaux, la désinformation peut circuler tout aussi vite (voire plus vite) que les informations fiables. Que des trolls russes aient pu tirer profit des clivages de l'environnement informationnel et jouer sur le résultat de l'élection présidentielle américaine est un cas d'école. Et la désinformation se nourrit des biais de confirmation – notre tendance naturelle à sélectionner des sources et des informations qui renforcent nos croyances. Les réseaux sociaux sont devenus des fabriques à bulles si hermétiques qu'ils sont bien plus susceptibles de fragmenter les sociétés que de les unir derrière une cause commune.

La mobilisation de masse sapée

Et même les plus sérieux et les mieux intentionnés dans la fourniture et la lecture d'informations fiables et sourcées peuvent, à leur insu, causer des problèmes. En voyant la chute d'un tyran via les réseaux sociaux, les dissidents d'un pays voisin peuvent être incités à un soulèvement identique. En réalité, ils sont susceptibles d' «importer» des tactiques et des méthodes observées au-delà de leurs frontières et de les appliquer prématurément à leur situation –avec des conséquences des plus désastreuses. Il suffit de regarder la Syrie ou la Libye pour s'en convaincre. Pour les activistes de ces pays, il aura été facile d'observer le Printemps arabe suivre son cours en Tunisie ou en Égypte, et de conclure qu'en rassemblant suffisamment de gens sur des places et des parcs, eux aussi allaient finir par renverser leurs autocrates en quelques jours. Mais cette conclusion faisait fi des longues années de mobilisation préalables et sous-jacentes aux soulèvements tunisien et égyptien, et elle aura poussé les Libyens et les Syriens à un excès de confiance quant au succès non-violent de leurs insurrections improvisées.

Les recherches de Kurt Weyland sur les révolutions de 1848 montrent que les dissidents retiennent les mauvaises leçons des séditions d'hier depuis des siècles. Une réalité que les réseaux sociaux exacerbent comme jamais, en encourageant la diffusion rapide de propos et de préceptes simplistes et en ignorant l'étude, la méthode, la patience et l'analyse.

«Là où les activistes se définissaient par leurs causes, ils se définissent aujourd'hui par leurs outils», écrivait Malcolm Gladwell en 2010. Ce qui est une très mauvaise chose quand il s'agit de construire et de faire durer des mouvements populaires. Reste qu'au lieu de voir dans ces récents échecs un échec général de la mobilisation non-violente, mieux vaut comprendre, avec davantage de complexité et de réalisme, que l'essor des réseaux sociaux a seulement sapé le succès des mobilisations de masse. Et que ce n'est pas forcément la technique qui est en tort. Ce sont les outils.

Erica Chenoweth
Erica Chenoweth (1 article)
Professeur à la Josef Korbel School of International Studies
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