Culture

Quand j'avais cinq ans, je me suis suicidé

Laurent Sagalovitsch, mis à jour le 19.11.2016 à 8 h 46

Depuis mon âge le plus tendre, il semble que je sois obsédé par l'idée du suicide. Explication.

suicide | Papiertrümmer via Flickr CC License by

suicide | Papiertrümmer via Flickr CC License by

A sept ans, bien que je fusse déjà pourvu d'une intelligence exceptionnelle - j'arrivais à gober mes petits-pois avec une simple paille - je n'avais pas encore lu le Mythe de Sisyphe et sa première phrase triomphante: «Il n'y a qu'un seul problème philosophique sérieux, c'est le suicide.»

Pourtant, récemment, j'ai découvert que, tout comme Albert Camus, la question du suicide me hantait et ce depuis mon plus jeune âge. En effet, alors que l'autre jour, je vidais l'appartement de mon père, je suis tombé sur une carte que ma mère avait conservée, un simple bristol où était écrit en lettres grossières ce petit mot que je retranscris tel quel:

«maman jai bien anvie de me suisidé mai comme je ses bien que je ne pe pas, toute la famille est contre moi meme papa quand je serai plus jentil je tembrassere de tout mon cœur, je tachèterai un cadeau pour noel.»

D.R-Laurent Sagalovitsch

Il est certes rassurant de constater que j'ai considérablement amélioré mon orthographe depuis mais je me demande tout de même quel âge avais-je donc pour composer une complainte aussi truffée de fautes? Cinq ans, six ans, sept ans?

Surtout je me demande comment je puis alors être familier de l'idée même du suicide. Se peut-il que Casimir, ma seule référence culturelle de l'époque, se soit livré dans son île enchantée à de pareilles pratiques? Ou bien alors avais-je entendu lors d'un repas de famille l'évocation d'une lointaine cousine qui s'était défenestrée lorsqu'elle avait appris que son mari la trompait avec le concierge de l'immeuble? Ou bien alors ma mère avait-elle menacé d'ouvrir le four en grand, de rentrer sa tête à l'intérieur et d'actionner à son maximum le robinet de gaz quand j'avais refusé de reprendre une quatrième assiette de couscous?

Je ne sais.

Tout de même, la découverte de ce bristol m'a quelque peu secoué. Évidemment je n'ai aucun souvenir d'avoir écrit un pareil mot, ni des circonstances entourant sa rédaction. Quel exploit avais-je donc accompli pour avoir «anvie de me suisidé»? Que reprochais-je à ma mère pour la menacer de mettre fin à mes jours, moi dont la vie commençait à peine? Et puis pourquoi déclarer que «toute la famille était contre moi»? Étais-je déjà atteint de cette paranoïa aiguë qui allait me poursuivre jusqu'à aujourd'hui?

Photo: Flickr/Bryan Poclus- Zagreb, Croatia

Avais-je dérobé ses boucles d'oreilles pour jouer aux osselets avec et, par inadvertance, pris par la passion du jeu, lors d'une manœuvre délicate, les avais envoyées valdinguer par la fenêtre? Ou bien avais-je émis l'envie de me convertir au catholicisme ce qui m'avait valu une paire de torgnoles bien senties? Mystère.

Toujours est-il qu'il me faut constater que je suis quelque peu obsédé par l'idée du suicide: en effet, je ne sais comment je me débrouille mais dans tous mes romans, je dis bien dans tous, à un moment ou un autre, l'un des personnages soit se suicide, soit menace de le faire, soit s'y essaye mais sans grand succès. C'est une manie que j'ai là. A un moment donné, les fenêtres du récit s'ouvrent et quelqu'un en profite pour tenter le grand saut. 

Quant à moi, jusqu'à ce jour, du moins dans la vie réelle, je ne me suis pas encore aventuré dans ces parages-là. Je n'y pense même pas. Ou alors seulement en me rasant. Quand Saint-Etienne perd deux matchs d'affilée, ce qui arrive hélas trop souvent à mon goût. Ou à l'heure de se taper le débat des primaires afin de pouvoir l'ouvrir lors d'une conversation prochaine avec mon neveu, qui, à vingt ans à peine, se sent des affinités avec Henri Guaino.

Au fond,  je crois que je ne suis plus assez jeune pour ce genre d'enfantillages, et point assez vieux pour l'envisager sérieusement.

Mais cela viendra.

J'ai confiance.

Un jour je me suisideré.

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Laurent Sagalovitsch
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